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jeudi 27 février 2025

Discussions Trump - Poutine - Pour la paix, l’Europe est-elle l’horizon ultime ? (suite - 2)

 Je poursuis la réflexion entamée le 14 février dernier dans mon article de blog, « Discussions Trump – Poutine – les nécessités d’un recadrage ».

Dans cette situation nouvelle, des discours inquiétants appellent à renforcer militairement l’Union européenne, à créer une véritable « défense européenne », en augmentant considérablement les dépenses militaires en créant ainsi un nouveau bloc militarisé.

C’est une erreur au moins pour deux raisons. La première est que l’avenir de la paix dans le monde et d’une sécurité mutuelle solide, ne reposera pas demain sur la création et l’affrontement de blocs antagonistes aux alliances fluctuantes. La seconde est que la sécurité en Europe ne peut être que commune et collective englobant tous les pays du continent, y compris la Russie.

Mutipolarité ou multilatéralisme ?

Le monde multipolaire est une illusion, ce serait la répétition de la situation chaotique des alliances avant la guerre 1914, qui a provoqué le déclenchement de la 1ère Guerre mondiale. L’avenir de la paix dans le monde repose sur le renforcement, non de la multipolarité et de la compétition mais du multilatéralisme et de la coopération. Il importe de ne pas confondre les deux notions. La première notion est une survivance de la vieille notion du choc des puissances, datant d’avant les deux Guerres mondiales. La seconde notion s’est vivifiée, il y a 80 ans, après le choc de la 2e Guerre mondiale, avec la création des Nations unies, appuyée sur leur Charte. Cette idée neuve d’unir les peuples de la planète, autour d’une « copropriété commune », la structure onusienne, avec un « règlement de copropriété », la Charte des Nations unies s’est heurtée pendant huit décennies, à des oppositions énormes de toutes les puissances, politiques et économiques. Celles-ci ont cherché, en permanence, à minimiser la place des peuples dans la gouvernance internationale. Malgré cela, en créant un réseau onusien embrassant toutes les activités humaines de notre planète, en développant un droit international de plus en plus présent, le multilatéralisme demeure l’idée neuve du 21e siècle. Il constitue la seule perspective d’avenir, face aux nostalgiques de la puissance étatique qui se manifestent de temps à autre. Les coups de boutoir, donnés par MM Trump et Poutine, cette semaine à l’Assemblée générale et au Conseil de sécurité, ne sont que des péripéties à l’échelle de l’histoire.

Se battre pour le multilatéralisme implique d’agir vigoureusement pour la démilitarisation des relations internationales, le renforcement des traités de désarmement et du droit international, la revalorisation de la place des Nations Unies comme enceinte planétaire.

Refuser que l’Europe s’inscrive dans une politique des blocs ne signifie pas que l’Union européenne s’efface, mais que son potentiel politique soit mis pleinement au service des Nations unies, de leur action pour la paix et le respect du droit international. Soyons clairs, cela ne signifie pas non plus que l’Europe se désarme mais que son potentiel militaire, ses pôles d’excellence (capacité d’observation, de cybersécurité, d’actions de maintien ou de consolidation de la paix fournissent réellement une boîte à outils pour des engagements plus efficaces de l’ONU dans ses missions de préservation et de consolidation de la paix.

Quelle sécurité commune ?

L’avenir de l’Europe suppose un débat non biaisé (contrairement à celui d’aujourd’hui) sur les conditions de la sécurité commune en Europe. Il y aura cinquante ans cette année, en juillet 1975, après des années de discussions et négociations, tous les pays d’Europe, de l’Ouest et de l’Est, réussirent à conclure les accords d’Helsinki qui jetaient les bases d’une sécurité commune sur le continent. Cela a duré pendant vingt ans jusqu’à ce que les pays occidentaux considèrent, après la fin de la Guerre froide et la chute du mur de Berlin, qu’ils avaient gagné un affrontement sur les anciens pays de l’Est. Ils en déduisirent que la sécurité collective n’avait plus besoin d’être commune mais qu’elle pouvait reposer sur les seules épaules du vainqueur, l’OTAN et sur le plan économique, l’Union européenne. C’est de ce changement de paradigme que découlent les crises des trois dernières décennies. Et même si, en face, des « monstres » comme Poutine ou Loukachenko, sont apparus et qu’ils portent l’entière responsabilité de leurs actes, ce sont eux qui ont créé le contexte du nouveau théâtre d’opérations.

Il est temps de dire et de comprendre qu’il n’y aura pas d’issue militaire aux crises en Europe, comme il n’y en avait pas au début des années 70 et qu’il est temps, et même urgent, de remettre en chantier, la définition de la sécurité collective commune en Europe.

Cela passe par des accords de paix provisoires en Ukraine, qui ne pérennisent aucune entorse au droit international, par des conférences de paix thématiques sur les grandes questions économiques comme l’énergie, les questions cyber, par la relance d’accords de désarmement et de démilitarisation. Ce travail diplomatique acharné pourrait déboucher demain sur la tenue d’une grande Conférence paneuropéenne de sécurité collective et sur un nouvel accord global de sécurité commune. Cet accord devrait avoir parmi ses buts prioritaires de refonder et renforcer l’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe), principal outil au service de la sécurité collective européenne.

Cela ne sera pas simple, ne serait-ce que par le niveau de désinformation et de propagande généré par les deux blocs. Cela suppose une action politique vigoureuse dans les opinions publiques pour dévoiler toutes les données ou démonter certaines idées reçues.

S’inscrire résolument dans la vision d’un monde vraiment multilatéral et dans la construction d’une sécurité commune collective en Europe justifie que les futures forces de maintien de la paix en Ukraine doivent avoir une dimension onusienne.

Comme je l’ai déjà écrit, la paix en Europe, ne concerne pas que les Européens. Les autres continents sont soucieux des risques d’un durcissement de la guerre en Europe.

Les dirigeants politiques européens sont assez intelligents dans leur majorité pour voir les risques et les conséquences des choix en débat actuellement. Les intentions nobles affichées par eux, de défense de la paix et de la sécurité en Europe, sont-elles les seules raisons de cette course aux militarisations ? J’y reviendrai dans un prochain article.

Daniel Durand – IDRP

27 février 2025

vendredi 14 février 2020

E. Macron et la dissuasion nucléaire : le recyclage des vieilles idées

Le premier discours officiel du président Emmanuel Macron sur la dissuasion nucléaire était attendu. Allait-il faire entendre la voix de la France à l'unisson de tous ceux qui s'inquiètent de l'avenir de notre planète ? Allait-il annoncer une initiative diplomatique forte en direction des autres puissances nucléaires pour se tourner avec esprit d'ouverture envers les 122 pays qui ont exprimé leur souhait de voir éliminer toutes les armes nucléaires ? Que nenni.
Au lieu d'une vision prospective à la mesure de ce que pourrait être une diplomatie française inventive et audacieuse, nous avons entendu un discours ancien, reprenant sans génie un schéma de pensée datant de la fin des années 1990.
Plus de "jeunisme" mais un discours réactionnaire essayant de repeindre des vieilles idées datant de vingt ans comme "le désarmement exemplaire de la France", n'hésitant pas à mentir sur ses adversaires accusés faussement de prôner "le désarmement unilatéral", réécrivant l'histoire de l'après-guerre froide, en parlant "d'idéalisme" des dirigeants d'alors qu'au contraire, a prévalu après la Guerre froide la brutalité de "l'otanisation" forcée en Europe.

Ce discours s'articule toujours sur un même schéma, un même argumentaire depuis 1996.
1/ Le noircissement de la situation sur le thème du monde dangereux : "Les risques, les menaces, se sont accrus et diversifiés" (EM). En 2015, Hollande dit "la réapparition d'une menace étatique majeure pour notre pays, ne peut être exclue" ; en 2008, Sarkozy affirme "nous sommes confrontés à l’affirmation de nouvelles puissances, de nouvelles ambitions, de nouvelles menaces et donc de nouvelles rivalités" ; en 2001, Chirac prévient "l'évolution des menaces et des technologies contribue également à réduire les distances, et peut transporter, au coeur même du territoire national, la violence d'affrontements qui se déroulent loin de nos frontières".
2/ L'affirmation sans preuve que la dissuasion nucléaire garantit notre sécurité : "notre force de dissuasion nucléaire demeure, en ultime recours, la clé de voûte de notre sécurité et la garantie de nos intérêts vitaux" (EM). En 2008, Sarkozy affirme :"Et qu’en toutes circonstances, notre indépendance nationale et notre autonomie de décision soient préservées. La dissuasion nucléaire en est la garantie ultime" ; en 2001, Chirac rappelle "notre sécurité est et sera avant tout garantie par la dissuasion nucléaire. C'est vrai aujourd'hui, cela le sera plus encore demain".
3/ Menaces, nécessité de la nécessité, donc il faudrait accepter des sacrifices financiers pour l'arme nucléaire : "j’ai décidé qu’un effort budgétaire inédit serait accompli dans le domaine de la défense" (EM). En 2008, Sarkozy annonce "Garantir la sécurité de la Nation a un coût important. Chaque année, la dissuasion nucléaire coûte aux Français la moitié du budget de la justice ou de celui des transports. [...] Mais je suis déterminé à assumer ce coût" ; en 2001,Chirac prévient "Un effort significatif doit être consenti pour maintenir à niveau notre système de défense".
4/ L'affirmation rituelle que la dissuasion française est liée à l'OTAN et à l'Europe : "je souhaite que se développe un dialogue stratégique avec nos partenaires européens qui y sont prêts sur le rôle de la dissuasion nucléaire française dans notre sécurité collective" (EM). En 2015, Hollande dit " la France ne conçoit pas sa stratégie de défense de manière isolée, même dans le domaine nucléaire" ; en 2008, Sarkozy indique "je propose d’engager avec ceux de nos partenaires européens qui le souhaiteraient, un dialogue ouvert sur le rôle de la dissuasion et sa contribution à notre sécurité commune" ;  en 2001 déjà, Chirac dit "à terme, la France envisage d'ailleurs de proposer à ses partenaires européens l'extension de son parapluie nucléaire".
5/ L'affirmation anonnée depuis 20 ans que la France n'a pas besoin de faire plus pour le désarmement, car elle a beaucoup fait déjà. Cet argumentaire, qui n'a jamais été modifié depuis, date de la conférence du TNP de 2010 où avait été distribuée une luxueuse plaque de "com" par la délégation française. Mais, en fait, depuis cette date, la France n'a pris AUCUNE mesure nouvelle de désarmement. Voici le catéchisme : "elle a, à cet égard, un bilan unique au monde, conforme à ses responsabilités comme à ses intérêts, ayant démantelé de façon irréversible sa composante nucléaire terrestre, ses installations d’essais nucléaires, ses installations de production de matières fissiles pour les armes, et réduit la taille de son arsenal, aujourd’hui inférieure à 300 armes nucléaires" (EM). En 2015, Hollande dit "tout pareil" : "La France a été exemplaire, en application du principe de stricte suffisance. Elle a donc réduit, ces dernières années, de moitié le nombre total de ses armes. De moitié ! Elle a diminué d'un tiers la composante nucléaire aéroportée. Elle a renoncé au missile sol-sol" ; en 2008, dans son style vantard, Sarkozy plastronne : "Elle a aujourd’hui un bilan exemplaire, et unique au monde, en matière de désarmement nucléaire. La France, premier Etat, avec le Royaume-Uni, à avoir signé et ratifié le traité d’interdiction complète des essais nucléaires ; la France, premier État à avoir décidé la fermeture et le démantèlement de ses installations de production de matières fissiles à des fins explosives ; la France, seul Etat à avoir démantelé, de manière transparente, son site d’essais nucléaires situé dans le Pacifique ; la France, seul Etat à avoir démantelé ses missiles nucléaires sol-sol ; la France, seul Etat à avoir réduit volontairement d’un tiers le nombre de ses sous-marins nucléaires lanceurs d’engins" ; mais dès 2001, Chirac avait donné le signal : "Première puissance nucléaire à avoir éliminé les systèmes sol-sol, la France a ratifié en avril 1998 le traité d'interdiction complète des essais nucléaires. Et, seule parmi les puissances nucléaires, elle a entrepris le démantèlement de son centre d'expérimentation et de ses installations de production de matière fissile pour les armes nucléaires".

Si l'on écarte le vernis technocratique et moderniste du discours présidentiel (par exemple, on parle de 3 ruptures mondiales, 4 piliers stratégiques, 3 défis de défense, on s'y perd même un peu), reste que l'argumentation d'Emmanuel Macron est donc dans la lignée de celle de ses prédécesseurs, sous la pression comme nous le savons du lobby militaire et du lobby militaro-industriel nucléaire.
En fait, la seule grande nouveauté de ce discours réside dans son contenu finalement très défensif devant les sollicitations et questionnements de plus en plus pressantes des grandes autorité morales de la planète pour stopper la course aux armements : le pape parlant de "l'immoralité" des armes nucléaires dans ses discours prononcés à Hiroshima et Nagasaki, le secrétaire général de l'ONU à Genève alertant la communauté internationale, la pression des institutions humanitaires comme le CICR, la pression des réseaux citoyens comme ICAN. Emmanuel Macron y consacre deux pages.
En 2001, Chirac avait pu se contenter de dire : "Un large consensus existe en France sur notre politique de défense et de sécurité". Mais, déjà en 2015, François Hollande avait été obligé de justifier le choix de garder deux composantes pour la force nucléaire (sous-marins plus avions). Et aujourd'hui, Emmanuel Macron est obligé d'argumenter sur l'existence même des armes nucléaires, sur leur caractère moralement inacceptable et sur la nouvelle proposition d'un Traité d'interdiction des armes nucléaires (TIAN). Il l'a fait en trichant : peu de monde demande, comme il l'a prétendu, le désarmement unilatéral de la France, mais de plus en plus de personnes pensent que la France pourrait jouer un rôle positif en facilitant les discussions et rapprochements entre puissances nucléaires et le reste du monde, notamment en construisant des passerelles de discussions entre TNP et TIAN

Si ce discours avait été prononcé dès le début du mandat présidentiel, on aurait peut-être regardé avec quelque intérêt des proclamations comme celle concernant "la hauteur des ambitions que porte la France pour la paix, le multilatéralisme et le droit". Mais nous avons constaté depuis 2017, au travers des discours aux Nations unies ou ceux devant les ambassadeurs, que les belles déclarations d'Emmanuel Macron n'étaient pas suivies d'effets concrets. Le multilatéralisme est devenu "fort", puis "fort et efficace" puis "qui réussisse" : ces définitions multiples et restrictives cachent mal le virage de plus en plus net sur la préférence qu'éprouve Emmanuel Macron à se délecter de réflexions sur la place centrale de la puissance dans les relations internationales. Dans son texte de douze pages, ne trouve-t-on pas 24 fois le mot "puissance" ? L'Europe de demain est vue uniquement dans la perspective de la création d'un "pôle de puissance" qui s'ajouterait à un monde de multipolarités rivales rappelant les affrontements d'alliances d'avant la première Guerre mondiale.
Le discours sur la puissance est illusoire s'il cache l'incapacité à lancer et surtout faire aboutir des grandes solutions politiques aux problèmes de la planète. Les grandes crises mondiales n'ont pas été résolues par une réponse militaire mais par une réponse politique et par la capacité des hommes d'État à trouver une issue négociée : crise des missiles de Cuba en 1962 (Kennedy - Kroutchev), des euromissiles en Europe en 1987 (Reagan - Gorbatchev), guerre israélo-arabe en 1978 (Sadate-Begin avec Carter).

Il ne suffit pas de parler de "France puissance d'équilibre" si l'équilibre est la stagnation politique ou la chimère nucléaire. Il ne suffit pas de parler d'action pour la paix, d'action au service du multilatéralisme, si aucune initiative diplomatique n'est prise pour renforcer la place des Nations unies dans les discussions de désarmement.
"Regardons notre avenir avec lucidité et détermination" a conclu Emmanuel Macron : entièrement d'accord !
Je pense en effet qu'il faut de la lucidité pour comprendre l'urgence de stopper la militarisation des relations internationales et pour s'attaquer au dogme de la dissuasion ; je crois aussi qu'il faut une réelle détermination pour surmonter les obstacles, les pressions sur cette voie.
Le Président de la République française actuel peut-il être à la hauteur de ces enjeux ? Au fil des mois, la réponse est de de plus en plus négative. Heureusement que parallèlement, le mouvement pacifiste dans le monde a montré dans ces dernières années que, lui, savait prendre ses responsabilités, en particulier au travers de l'action pour faire progresser l'idée d'un Traité d'interdiction des armes nucléaires. C'est donc de ce côté que se situe l'espoir...


jeudi 14 novembre 2019

Faut-il penser "l'après-OTAN" dès maintenant ? - Should we think about the "post-NATO" period now?

(English version at the end)
Le président Emmanuel Macron a lancé un pavé dans la mare politique européenne.
Qu'en penser sur le fond ? Quelle signification ? Quelles conclusions en tirer en termes de géostratégie ? Quelles enseignements en dégager pour ceux qui souhaitent construire une nouvelle politique étrangère de la France ?

"Mort cérébrale de l'OTAN", la formule est choisie pour faire le buzz et faire mouche. Le constat lui-même n'est pas vraiment original et ne surprend que ceux qui le voulaient bien, et préféraient continuer à crier au "loup-garou" OTAN pour critiquer Macron, accusé de "vouloir sauver le soldat OTAN". J'écrivais d'ailleurs sur mon blog, en parlant de l'OTAN, il y a quinze jours, "l'avenir de cette vieille organisation de la Guerre froide est de plus en plus contesté". Enfin, les Cahiers de l'IDRP, que j'ai le plaisir d'animer, ne publiaient-ils pas aussi en février dernier un article du spécialiste Olivier Kempf, intitulé "Des fins de l'Alliance à la fin de l'alliance ?".

En fait, la déclaration d'Emmanuel Macron est en cohérence avec ses déclarations  précédentes sur la nécessité d'une Europe puissance, car le désintérêt américain pour la relation transatlantique lui semble inéluctable, d'Obama à Trump.
Le président de la République prend acte finalement, sur le fond, de la crise de légitimité profonde qui mine l'Alliance atlantique. Il le reconnaît crûment : "L’OTAN a été pensé comme ayant un ennemi : le Pacte de Varsovie. En 90, nous n’avons pas du tout réévalué ce projet géopolitique à l’aune de la disparition de l’ennemi initial".
Depuis trente ans, l'OTAN court après une nouvelle justification de son existence. Certains ont espéré en faire un bras armé de l'ONU, imposant la démocratie au-delà même de sa sphère initiale d'intervention, mais, en réalité, en agissant pour leurs intérêts propres. Or, aujourd'hui, les États-Unis estiment pouvoir se passer d'un outil finalement encombrant. Comme l'écrit le spécialiste Loîc Tassé, dans le Journal de Montréal : "les États-Unis ne veulent plus que les Européens utilisent l’OTAN pour interférer dans les affaires du Moyen-Orient et de l’Asie centrale. Les Américains disposent eux-mêmes pour cela d’un commandement militaire distinct, l’US Central Command. Les opérations passées de l’OTAN en Afghanistan et en Irak seraient ainsi, aux yeux des Américains, des exceptions".
La crise otanienne est d'autant plus aiguë que tous les conflits depuis l'an 2000 où des solutions militaires et non politiques ont été appliquées, sont dans l'impasse : Afghanistan, Irak, Lybie, Syrie, la liste est éclairante.
La "menace russe" ne convainct que ceux qui veulent être convaincus : la puissance russe d'aujourd'hui n'a rien à voir avec celle de l'Union soviétique des années 70, même si elle reste importante. Seuls quelques "porteurs d'eau", en quête de notoriété militaire, comme les généraux danois ou norvégiens tiennent à entretenir cette fiction pour justifier leur présence dans des sphères de commandement. Quant à "l'épouvantail russe" brandi par les chancelleries à l'Est, cela laisse dubitatif pour apprécier la part de réalité et la part de prétexte pour pour obtenir des soutiens matériels et financiers.
Ce n'est donc pas une hérésie de penser que le sens de l"histoire va vers la disparition de l'OTAN, comme pour toutes les alliances ou coalitions militaires du passé, lorsque le contexte initial de leur création est devenu obsolète.
La question est donc aujourd'hui : comment ? et quand ?Selon Emmanuel Macron, la solution pour l'Europe, "c’est de retrouver la souveraineté militaire" et de construire l’Europe de la défense – une Europe qui doit se doter d’une autonomie stratégique et capacitaire sur le plan militaire. C'est une impasse, car c'est vouloir répéter à un niveau un peu différent, les illusions d'un monde multipolaire, qui ne serait jamais une construction en équilibre, mais toujours en quête d'alliances et d'affrontements comme nous l'avons connu avant 1914.
Il faut avoir le courage d'affirmer que la stabilité mondiale et les grands équilibres, qu'ils soient militaires, économiques, ne peuvent se construire que dans un multilatéralisme mondial étendu, au sein des Nations unies, privilégiant le dialogue politique et l'approche positive des conflits. L'utilisation de la force ne pouvant qu'être exceptionnelle, dans le cadre de la protection de la communauté. Les questions de sécurité sur tous les continents gagneraient à être traitées à l'échelon régionale : la création de l'Union africaine n'a pas résolu tous les problèmes de sécurité du continent mais a aidé à leur prise en compte. le travail pour créer une "nouvelle architecture de sécurité", englobant la Russie, à l'échelle européenne comme le proposent le président Macron mais aussi d'autres personnalités pourrait être un vrai progrès pour la sécurité globale, bien mieux qu'une alliance militaire.
Certes, dans ce cadre multilatéral, l'UE pourrait jouer un rôle, non de "puissance d'équilibre", mais de "puissance tranquille" fournissant à l'ONU des outils tant militaires (transports de troupes, satellites d'observation, système de guidage, technologies de cyber-défense) que politiques (expérience de résolution de conflits, de consolidation de la paix).
Cela ne demanderait pas moins d'engagement politique, pour s'imposer (voir les efforts diplomatiques énormes nécessaires pour construire l'accord avec l'Iran) ou pour ne pas rééditer l'expérience de l'aéroport de Gaza, financé par l'UE, détruit par Israël, sans aucune représailles européennes !
Effort politique considérable, comme je l'ai déjà développé dans des billets précédents, à mener pour que la France et l'Europe soit en pointe pour la démilitarisation des relations internationales (interdiction de l'arme nucléaires), contrôle drastique des ventes d'armes.
Les buts de M. Macron ne sont pas angéliques et réflètent toujours de vieilles conceptions de pouvoir mais il n'empêche aujourd'hui qu'une brêche sémantique s'est ouverte avec ces dernières déclarations publiques d'Emmanuel Macron.
Alors maintenant que faire ?
Certes, il faut continuer à critiquer l'OTAN, ses dépenses militaires, ses manœuvres mais faut-il s'en contenter ? Ou ne faut-il pas s'engouffrer dans le débat qui vient de s'ouvrir, pour faire grandir l'idée d'un "monde sans OTAN" ? D'argumenter et travailler aujourd'hui, pour montrer combien, ce "monde sans OTAN" serait un monde aussi sûr et même plus que maintenant, car moins militarisé, plus interdépendant, plus "humanisé" donc ! De travailler concrètement à une autre politique étrangère pour notre pays.
Si nous ne le faisons pas, le débat entrouvert sera, soit utilisé par des dirigeants comme Emmanuel Macron qui le conduiront dans une impasse, soit vite refermé par tous ceux qui finalement se complaisent dans les carcans hérités de la guerre froide !

ENGLISH TRANSLATION BELOW

 Should we think about the "post-NATO" period now?President Emmanuel Macron has thrown a paving stone into the European political pond.
What about the substance? What does that mean? What conclusions can be drawn from this in terms of geostrategy? What lessons can be learned for those who wish to build a new French foreign policy?

"NATO Brain Death", the formula is chosen to create a buzz and hit the nail on the head. The statement itself is not really original and only surprises those who wanted to, and preferred to continue to cry out to the NATO "werewolf" to criticize Macron, accused of "wanting to save the NATO soldier". I was writing on my blog a fortnight ago about NATO: "The future of this old Cold War organization is increasingly being challenged". Finally, didn't the IDRP Papers, which I have the pleasure of leading, also publish an article by specialist Olivier Kempf last February, entitled "From the end of the Alliance to the end of the alliance?

In fact, Emmanuel Macron's statement is in line with his previous statements on the need for a powerful Europe, because the American disinterest in the transatlantic relationship seems inevitable to him, from Obama to Trump.
Finally, the President of the Republic takes note, in substance, of the crisis of deep legitimacy that is undermining the Atlantic Alliance. He bluntly acknowledges it: "NATO was thought to have an enemy: the Warsaw Pact. In 1990, we did not reassess this geopolitical project at all in the light of the disappearance of the initial enemy.
For thirty years, NATO has been chasing after a new justification for its existence. Some have hoped to make it an armed arm of the United Nations, imposing democracy even beyond its initial sphere of intervention, but in reality acting in their own interests. Today, however, the United States believes that it can do without a tool that is ultimately cumbersome. As specialist Loîc Tassé writes in the Journal de Montréal: "The United States no longer wants Europeans to use NATO to interfere in the affairs of the Middle East and Central Asia. The Americans themselves have a separate military command for this purpose, the US Central Command. NATO's past operations in Afghanistan and Iraq would thus be exceptions in the eyes of the Americans.
The crisis in NATO is all the more acute as all the conflicts since 2000, where military and non-political solutions have been applied, have reached an impasse: Afghanistan, Iraq, Libya, Syria, the list is illuminating.
The "Russian threat" only convinces those who want to be convinced: today's Russian power has nothing to do with that of the Soviet Union in the 1970s, even if it remains important. Only a few "water carriers", in search of military notoriety, such as Danish or Norwegian generals, want to maintain this fiction to justify their presence in command spheres. As for the "Russian scarecrow" brandished by the chancelleries in the East, this leaves doubtful to appreciate the part of reality and the part of pretext for obtaining material and financial support.
It is therefore not a heresy to think that the meaning of history is heading towards the disappearance of NATO, as it was for all military alliances or coalitions in the past, when the initial context for their creation became obsolete.
The question today is therefore: how? and when? according to Emmanuel Macron, the solution for Europe is "to regain military sovereignty" and build an European defence system - a Europe that must acquire strategic and capability autonomy in the military field. It is a dead end, because it means wanting to repeat at a slightly different level, the illusions of a multipolar world, which would never be a balanced construction, but always in search of alliances and confrontations as we knew it before 1914.
We must have the courage to assert that global stability and the major balances, whether military or economic, can only be achieved through extensive global multilateralism within the United Nations, focusing on political dialogue and a positive approach to conflict. The use of force can only be exceptional, in the context of community protection. Security issues on all continents would benefit from being addressed at the regional level: the creation of the African Union has not solved all the continent's security problems but has helped to take them into account. The work to create a "new security architecture", including Russia, at the European level as proposed by President Macron but also by other personalities could be a real step forward for global security, much better than a military alliance.
Admittedly, in this multilateral framework, the EU could play a role, not as a "balancing power", but as a "quiet power" providing the UN with both military tools (troop transports, observation satellites, guidance systems, cyber defence technologies) and political tools (experience in conflict resolution, peacebuilding).
This would not require less political commitment, to impose itself (see the enormous diplomatic efforts needed to build the agreement with Iran) or not to repeat the experience of the Gaza airport, financed by the EU, destroyed by Israel, without any European reprisals!
A considerable political effort, as I have already developed in previous articles, to be made so that France and Europe are in the forefront of demilitarisation of international relations (ban on nuclear weapons, drastic control of arms sales).
Mr. Macron's goals are not angelic and still reflect old conceptions of power, but today a semantic breach has opened with these latest public statements by Emmanuel Macron.
So now what do we do?
Admittedly, we must continue to criticise NATO, its military spending and manoeuvres, but must we be satisfied with that? Or should we not rush into the debate that has just begun, to promote the idea of a "world without NATO"? To argue and work today, to show how much this "world without NATO" would be as safe and even more so than now, because it would be less militarized, more interdependent, more "humanized"! To work concretely on another foreign policy for our country.
If we do not, the half-opened debate will either be used by leaders like Emmanuel Macron who will lead it into a deadlock, or quickly closed by all those who finally take pleasure in the shackles inherited from the Cold War!


30/11/2019
Director of the Institute for Documentation and Research on Peace (IDRP)
https://culturedepaix.blogspot.com
Translated with www.DeepL.com/Translator (free version)

lundi 11 mars 2019

Europe II : ouvrir les fenêtres !

Le président de la République Emmanuel Macron a publié une tribune dans la presse européenne et régionale française dans laquelle il plaide pour "une Renaissance de l'Europe".
Nous ne sommes pas naïfs : nous savons bien entendu que dans cette initiative, il y a un aspect tacticien évident, lié à la volonté affirmée d'Emmanuel Macron de prétendre à une forme de leadership européen et sur le plan extérieur de "prendre un peu d'air", face à la situation sociale, minée pour lui, par les protestations notamment des Gilets jaunes.
En même temps, le fait que le Président de la République française soit à l'initiative pour appeler au renforcement de l'Union européenne en faveur de la liberté et du progrès, voire même à sa "renaissance" (certains disent "refondation", re-création", "rénovation", pourquoi pas ?), ne peut nous laisser indifférent, à l'heure où l'obscurantisme, la démagogie populiste reprennent du "poil de la bête" en s'appuyant sur toutes les insatisfactions, les peurs, les fantasmes les plus primitifs.
100 ans après la fin de la guerre 1914-1918, ne "mégotons" pas non plus sur l'apport de la construction européenne à ces 73 années sans guerre mondiale, à "la réconciliation d’un continent dévasté", même si nous avons parfois frôlé le bord du gouffre dans les années 90 dans les Balkans. Mais, pourquoi après avoir parlé pour hier, du succès d'un "projet inédit de paix, de prospérité et de liberté", le président Macron nous propose-t-il  un projet basé selon lui sur "Liberté, protection, progrès" et où la place principale est tenue par la "protection" ?
On nous propose une Europe dont la priorité concrète est de nous protéger d'abord des peurs : on protège la démocratie, on protège les frontières, on se protège des migrants et on se protège militairement. Certes, Emmanuel Macron parle plus positivement de protection sociale ou de "bouclier social", ainsi que de protection du climat et de la planète, mais c'est sur ces terrains qu'il est le plus imprécis. Quel financement avec la Banque centrale européenne, avec quels objectifs chiffrés, pour les PME, pour la transition écologique ? Sans des engagements chiffrés, nous savons bien que les choses ne bougeront pas, comme le rappellent de nombreux lycéens tous les vendredis, à propos du réchauffement climatique. On ne peut en rester à la promesse de créer des "agences" pour tout : "Agence européenne de protection des démocraties", "Office européen de l'asile", "Conseil européen de sécurité intérieure", "Conseil de sécurité européen", "Banque européenne du climat", conseil de "supervision européenne des grandes plateformes", "Conférence pour l’Europe". Les vieux politiques disaient autrefois autrefois : "pour noyer un problème, il suffit de créer une commission", attention à ne pas verser dans les mêmes artifices et ne pas créer des coquilles vides !
Le grand paradoxe de la tribune du Président de la République est que, alors que l'ADN de l'Europe est d'avoir contribué à la paix du continent et de la planète, cette question n'est pas traitée spécifiquement ! La sécurité du continent est toujours traitée, de manière ringarde, sous le seul angle de la réponse aux "menaces" comme "les stratégies agressives de grandes puissances" et pas de la réponse aux "défis" qui nous sont posés... Comment travailler à la résolution des conflits qui bordent notre voisinage : Ukraine, Syrie, Israël/Palestine ? Comment faire progresser la démilitarisation des relations internationales, en progressant dans l'élimination des armes nucléaires ? Comment relancer le multilatéralisme, revivifier les approches politiques et négociées de certains problèmes, en termes diplomatiques (gestion des flux migratoires,nucléaire iranien, Inde/Pakistan) et même commerciaux ?
L'urgence pour l'Europe de prendre des initiatives politiques sur ces terrains, rend incompréhensible de la part du président Macron, l'absence de référence et d'articulation avec l'action des Nations unies, qui sont justement au coeur du multilatéralisme. Le mot ne figure pas une fois dans le texte ! C'est sur le terrain de la coopération renforcée avec l'ONU que devrait exister un grand projet européen de consolidation de la paix mondiale par la participation plus active de l'Union européenne à la prévention des conflits, à la limitation du commerce des armes, à la diffusion à grande échelle d'une éducation et d'une culture de la paix. L'Europe se grandirait si elle devenait la "fille aînée" de l'ONU !
En fait, à la lecture de la lettre d'Emmanuel Macron, on retire le sentiment d'une occasion ratée. Oui, il faut une "renaissance de l'Europe", une "refondation de l'Europe", sans rien écarter comme le reconnaît M. Macron qui veut promouvoir "tous les changements nécessaires à notre projet politique, sans tabou, pas même la révision des traités" (Chiche !).
Mais pour cela, il faut avoir une vision d'une Europe pour la paix, d'une Europe qui avance, ouverte, démocratique et fraternelle, et non pas celle d'une Europe qui regrouperait, comme dans les westerns, les chariots de la caravane en rond pour se protéger de l'attaque des méchants indiens....


dimanche 17 février 2019

Europe - I - rétablir la confiance

Beaucoup de spécialistes, de responsables politiques sont préoccupés et même inquiets par la remise en cause du Traité FNI par l'administration Trump, un accord historique conclu en 1987 entre les États-Unis et l’Union soviétique. Cet accord visait l’élimination de tous leurs missiles balistiques et de croisière, tant nucléaires que conventionnels, ayant une portée de 500 à 5500 kilomètres, un accord qui prévoit aussi un vaste régime d’inspection sur place pour vérifier sa mise en œuvre.
Ce traité INF a été signé en 1987 par Reagan et Gorbatchev en pleine guerre froide. Il a permis de surmonter la "crise des euromissiles", ces armes nucléaires qui menaçaient tous les pays européens, de gérer les évolutions de 1989 en Allemagne, la chute du mur de Berlin, les changements de régime dans l'ex-Union soviétique sans effusion de sang.
Le démantèlement du traité INF aujourd'hui remet en cause une partie de la stabilité en Europe et à ce titre, il est lourd de futures menaces pour la paix sur le continent.
Mais, si l'on essaie d'avoir un certain recul sur ces trente dernières années, on peut estimer aussi qu'il est la fin logique d'un processus où les USA mais aussi l'Union européenne ont été particulièrement irresponsables.
Après 1989, il existait une opportunité formidable de prolonger et consolider le nouveau climat de détente et de confiance en Europe, de construire une nouvelle architecture de sécurité entre tous les pays européens, au delà de l'OTAN et du Pacte de Varsovie.
Mais tandis que le Pacte de Varsovie, ex-alliance militaire entre les pays de l'orbite soviétique, se dissolvait, les dirigeants de l'UE et des UA ont préféré mener une politique de revanche sur l'URSS puis sur la Russie en élargissant non seulement l'Union européenne vers l'Est, mais surtout en l'accompagnant de l'adhésion quasi systématique des pays nouveaux entrants à l'OTAN, donc en construisant un déséquilibre stratégique et militaire contre la Russie.
Cette expansion de l'OTAN, alliance militaire créée en 1949, donc dernier vestige de la guerre froide, s'est accompagnée de l'affaiblissement ou de la marginalisation de l'OSCE (Organisation pour la sécurité et la paix en Europe), organisation qui incluait tous les pays d'Europe y compris la Russie, qui avait été très utile dans la reconstruction de la paix post-conflit en Bosnie et dans les pays du Caucase,  et qui aurait pu être la matrice d'une nouvelle architecture de sécurité, axée sur la gestion des conflits.
Ces évolutions historiques de ces trois décennies permettent d'affirmer qu'aujourd'hui, avec le démantèlement du traité INF, suivant la crise ukrainienne, c'est la suite et la fin du détricotage d'une coopération équilibrée, créatrice de confiance en Europe, à laquelle nous assistons.
Si nous voulons reconstruire une paix solide en Europe, il faut donc remettre sur pied tout l'ouvrage, reprendre le dialogue inter-européen sur des bases nouvelles, incluant tous les problèmes.
La politique de Donald Trump n'a fait qu'aggraver une situation bien dégradée. Multilatéralisme ou unilatéralisme de Trump ou de Poutine, basé sur les rapports de force brutaux, l'alternative est claire et demande des réactions énergiques. Le président Macron a affirmé à plusieurs reprises son engagement pour le multilatéralisme, y compris à la tribune de l'ONU en septembre, Mme Merkel vient également de l'exprimer clairement la semaine dernière, à la Conférence sur la sécurité en Europe à Munich. Alors, le temps semble venu d'initiatives politiques fortes et pas seulement de déclarations.
On ne peut d'ailleurs que regretter et condamner vigoureusement l'énorme faute politique commis par les principaux pays européens, la France en tête, en soutenant une politique de force au Venezuela, donc en suivant la politique agressive états-unième au lieu de jouer un rôle de facilitateur politique pour trouver et permettre une issue politique, pacifique à la grave crise qui secoue ce pays et pèse sur sa population.
Par leur position interventioniste, ces mêmes dirigeants européens minent leurs déclarations sur la priorité au multilatéralisme dans le monde et s'affaiblissent par rapport aux Trump et Poutine.
En Europe, il est donc temps de renouer le dialogue au niveau nécessaire. L'idée a été émise par plusieurs personnalités ou organisations de travailler à la tenue d'une grande conférence européenne, abordant tous les problèmes de sécurité et de démilitarisation du continent, comme l'avait permis la Conférence d'Helsinki en 1975, qui renforce les coopérations entre tous les pays européens, qui limite les présences militaires (tant OTAN que russe) en Europe, qui revitalise l'OSCE comme organe de coopération civilo-militaire.
Le président Macron doit prendre une initiative de ce type : l'urgence est au dialogue et non à pousser les feux pour créer un nouveau bloc militaire basé sur une défense, voire une armée européenne dont les bases, les justifications sont opaques et n'ont pas été débattues dans les opinions publiques. Aujourd'hui, dans l'état actuel des affirmations dans les états-majors militaires, l'idée de défense européenne repose uniquement sur l'illusion de la "multipolarité", c'est-à-dire la constitution de "pôles de puissance" ou de puissances rivales dans le monde. Au contraire de ces dangereuses illusions, 100 ans après la fin de la première guerre mondiale, il faut en tirer une fois pour toutes les leçons, et au premier plan d'entre elles, la faillite du jeu des puissances, des alliances et des rivalités.
Dans un prochain article, j'aborderai les questions que pose l'avenir de la sécurité et de la paix en Europe.

dimanche 29 octobre 2017

ONU-UE : clarifiez vos propos, M. Macron !

À une semaine d’intervalle, les 19 et 26 septembre, le président Emmanuel Macron a exprimé sa vision générale du monde, d’abord, à la tribune de l’assemblée générale des Nations unies, puis sur l’Europe, à la Sorbonne, à Paris. Ce qui frappe à la lecture des deux textes, c’est la juxtaposition d’idées généreuses, alliée à un manque de cohérence dans les propositions par rapport aux principes affirmés.
Rendons-lui justice, il a réaffirmé une constante de la diplomatie française depuis trente ans : la primauté au multilatéralisme dans les relations internationales.
Ce rappel était particulièrement utile après le discours de Donald Trump, glorifiant le « chacun pour soi ». Emmanuel Macron a redit « [..] aujourd’hui, plus que jamais, nous avons besoin du multilatéralisme, non pas parce que ce serait un mot confortable, non pas parce que ce serait en quelque sorte un refuge pour gens intelligents. Parce que le multilatéralisme, c’est la règle du droit, c’est l’échange entre les peuples, c’est l’égalité de chacune et chacun d’entre nous, c’est ce qui permet de construire la paix et de relever chacun de nos défis ».
Aujourd’hui, souvent, l’action des Nations unies, ses principes mêmes, sont parfois brocardés, non seulement par des chefs d’État, mégalomanes comme Trump ou Kim-Jung-un, mais parfois par des « spécialistes » qui minimisent l’événement considérable que représente, en permanence, l’exploit de faire coexister, même si c’est parfois cahin-caha, tous les pays de notre planète !
L’affirmation du président Macron estimant que « l’Organisation des Nations unies a toute légitimité pour agir et préserver les équilibres du monde » est donc fondamentale. On s’attendait donc à en trouver un écho, dans son discours sur l’Europe, une semaine plus tard, à Paris !
N’avait-il pas amorcé une transition possible vers son discours européen en ajoutant à l’ONU que « nous avons besoin d’une articulation dans la gestion des crises, avec l’Union européenne, l’Union africaine, les organisations sous-régionales qui sont des acteurs essentiels » ?
Or, rien dans son intervention à la Sorbonne sur cette articulation ONU/UE, aucune proposition novatrice sur la relation Europe / ONU !
Le président français a certes rappelé que « nous sommes les héritiers de deux déflagrations qui auraient dû jeter la nuit sur notre Europe, celles du siècle passé, des deux guerres mondiales qui ont décimé l’Europe et auraient pu nous engloutir. [...] L’idée a triomphé des ruines. Le désir de fraternité a été plus fort que la vengeance et la haine. Ce fut la lucidité des pères fondateurs de transformer ce combat séculaire pour l’hégémonie européenne en coopérations fraternelles ou en rivalités pacifiques ».
Mais, il n’a parlé que de l’avenir d’une Europe qui se regarderait le nombril, en lui assumant comme seul destin, d’assurer notre existence, à nous Européens et à nos valeurs, forcément « supérieures » à celles du reste de la planète puisque « cet équilibre de valeur, ce rapport à la liberté, aux Droits de l’Homme, à la justice est inédit sur la Planète » ! Finie « l’égalité de chacune et chacun d’entre nous », revoici l’arrogance de la supériorité européenne !
Notre avenir se résumerait à « notre capacité à exister dans le monde actuel pour y défendre nos valeurs et nos intérêts ». Au lieu de mettre l’accent sur le soutien à l’ONU qui a « toute légitimité pour agir et préserver les équilibres du monde », l’ambition se résume au vieux discours sur la  défense où « notre objectif doit être la capacité d’action autonome de l’Europe, en complément de l’OTAN ».
Ces deux discours risquent de marquer un nouveau rendez-vous raté avec l’Histoire. Pourtant, aujourd'hui, avec 27 pays membres, l'Union européenne est le plus gros contributeur financier des Nations unies (37 %) devant les USA, n’en déplaise à M. Trump ! À l'heure de développement de la mondialisation, l'Europe est bien une clé de l'avenir de l'ONU et du multilatéralisme.
L'Union Européenne est déjà un acteur majeur au service de la paix aujourd'hui : sur le contrôle du commerce des armes légères, comme principal contributeur de l'ONU en matière de maintien de la paix, en particulier pour les Balkans et le Caucase, comme principal soutien financier et économique à l'autorité palestinienne. Elle pourrait  aussi développer un rôle pilote en termes d’éducation à la paix, à la tolérance, aux droits humains et au refus de la violence, en profitant mieux de la chance d’avoir le siège de l’UNESCO sur le sol européen, à Paris. Emmanuel Macron a rappelé le rôle essentiel de celle-ci dans son discours de New-York. Elle est un frein, par contre, sur le plan du désarmement nucléaire, à cause de la Grande-Bretagne et de la France. Cette dernière n’a pas encore fait de geste positif pour soutenir le nouveau Traité international d’interdiction des armes nucléaires.
Demain, sur le plan militaire, l'U.E. pourrait fournir des matériels et moyens humains « d'intelligence », de matériels de transports de troupes, d’expertise d'observateurs et de contrôleurs ou de médiateurs aux opérations décidées par le Conseil de sécurité. Ce choix clair d'un partenariat renforcé avec les Nations-Unies pour le maintien de la paix, donnerait un sens nouveau à la coopération européenne en matière d'armements. Les programmes de l'Agence européenne d'armements pourraient s’inscrire dans cette finalité, à condition que l’Agence devienne un vrai « pôle public européen de l'armement », pour éviter toute « marchandisation » des armements.
La vision d'une « Europe, puissance vertueuse » pour la paix, le désarmement et le soutien aux Nations-Unies, n'est sans doute pas majoritaire encore au sein des gouvernements européens, mais elle pourrait le devenir dans les opinions publiques, si des volontés politiques se dégageaient au sein des principales forces de la société civile et du Parlement européen. Une Europe « puissance vertueuse » ne serait pas une Europe impuissante, elle disposerait d'alliés nombreux dans le monde parmi toutes les puissances émergentes. Partenaire privilégiée des Nations unies dans tous les domaines, du civilo-militaire, au renforcement du droit international et d'une nouvelle culture de paix, l'Union européenne serait une puissance d'un type nouveau mais une puissance respectée.
Voilà les pistes nouvelles, originales et fortes qu’on aurait pu attendre d’un nouveau Président français. Au lieu de cela, Emmanuel Macron a dit : « Au début de la prochaine décennie, l’Europe devra ainsi être dotée d’une Force commune d’intervention, d’un budget de défense commun et d’une doctrine commune pour agir ». Une telle orientation n’a pas de sens si elle s’inscrit simplement dans la construction d’un nouveau « pôle de puissance » régional. Nous commémorerons l’année prochaine, la fin de la guerre 1914-1918, conflit sanglant, conséquence de la rivalité des blocs militaires de l’époque.
L’enjeu pour l’Europe et le monde est de continuer à unifier et dépasser les clivages, pour renforcer la lutte pour un monde de paix et de liberté, ainsi que pour construire une planète durable et vivable pour les humains.
Emmanuel Macron veut-il vraiment qu’on accorde crédit à cette partie de sa déclaration onusienne : « Oui, aujourd’hui encore plus qu’hier, nos biens communs, c’est aussi notre intérêt, notre sécurité, c’est aussi leur sécurité. Il n’y aurait pas d’un côté l’irénisme de ceux qui croient à la règle de droit et au multilatéralisme et, de l’autre côté, le pragmatisme de certains unilatéraux. C’est faux » ?
Alors, il faut qu’il clarifie vite ses positions pour l’Europe et la France dans la voie du soutien résolu aux Nations unies et à la démilitarisation des relations internationales, sinon beaucoup estimeront qu’il s’agit seulement de discours creux de propagande et ils auront raison. M. Macron, just do it !

dimanche 15 mars 2015

Nucléaire encore... toujours ? (2)

Nous avons abordé dans le premier article de cette série le retour dans l'actualité médiatique de l'arme nucléaire au travers des débats sur le nucléaire et l'Iran (discours de Netanyahou au Congrès US), sur les écrans français (autour de la contestation de MM Norlain et Quilès), dans le débat politique avec le discours de François Hollande à Istres le 19 février.
Ce dernier discours se veut être le "grand" discours sur la dissuasion nucléaire que chaque Président de la République française prononce une fois par mandat. Il fait écho au discours de Nicolas Sarkozy à Cherbourg le 21 mars 2008 et à celui de Jacques Chirac le 19 janvier 2006 à l'Île longue, près de Brest.
Il m'a semblé intéressant de comparer ces trois textes, d'en relever les similitudes (continuité ou sclérose ?) et les éventuelles nuances.  Je propose ci-dessus un tableau comparatif avec de brefs commentaires que je développerai dans un troisième article, la semaine prochaine.
J'ai choisi de faire cette comparaison autour de quelques thématiques, choisies certes arbitrairement, mais qui me paraissent importantes.
Les menaces et le contexte : "ne pas baisser la garde"...
FH : "Alors en tant que chef de l’État, j’ai le devoir impératif de prendre ces menaces en compte, car rien ne doit atteindre notre indépendance. Le contexte international n’autorise aucune faiblesse. Et c’est pourquoi, le temps de la dissuasion nucléaire n’est pas dépassé. Il ne saurait être question, y compris dans ce domaine, de baisser la garde."
NS : "Le devoir de tout responsable politique, c’est de se créer des marges de manœuvre pour exercer pleinement sa capacité de décision. J’ai choisi de construire l’avenir avec quelques repères simples : notre stratégie, nos ambitions, nos alliances, l’objectif européen. Et un principe, simple lui aussi : j’exclus absolument de baisser la garde."
JC : "Mais nous ne sommes à l'abri, ni d'un retournement imprévu du système international, ni d'une surprise stratégique. Toute notre histoire nous l'enseigne.(...) 10% de notre effort de défense, c'est le prix juste et suffisant pour doter notre pays d'une assurance de sécurité qui soit crédible et pérenne. Et je vous le dis, la mettre en cause serait parfaitement irresponsable".
COMMENTAIRE : on est dans le quasi copier-coller. "Ne pas baisser la garde" renvoie au combattant qui se protège d'un adversaire, mais dans ce cas, ne prend pas en compte le fait que cette "garde" est en même temps une affirmation de puissance et d'arrogance qui invite les spectateurs à eux-aussi prendre les armes et favorise donc la prolifération...
L'arme nucléaire, arme de non-emploi ?
FH : " J’ajoute que pour la France, l’arme nucléaire n’est pas destinée à remporter un avantage quelconque dans un conflit. En raison des effets dévastateurs de l’arme nucléaire, elle n’a pas sa place dans le cadre d’une stratégie offensive, elle n’est conçue que dans une stratégie défensive".
NS : "Elle est strictement défensive. L’emploi de l’arme nucléaire ne serait à l’évidence concevable que dans des circonstances extrêmes dé légitime défense, droit consacré par la Charte des Nations Unies."
JC : "Mais, notre concept d'emploi des armes nucléaires reste bien le même. Il ne saurait, en aucun cas, être question d'utiliser des moyens nucléaires à des fins militaires lors d'un conflit. C'est dans cet esprit que les forces nucléaires sont parfois qualifiées "d'armes de non emploi"."
COMMENTAIRE : nous avons là le cœur de la constitution de la notion dépassée de dissuasion. Nous y reviendrons la semaine prochaine.
La défense des intérêts vitaux, mais lesquels ?
FH: "La dissuasion nucléaire vise à protéger notre pays de toute agression d’origine étatique contre ses intérêts vitaux, d’où qu’elle vienne, et quelle qu’en soit la forme.(...) L’intégrité de notre territoire, la sauvegarde de notre population constituent le cœur de nos intérêts vitaux. (...) La définition de nos intérêts vitaux ne saurait être limitée à la seule échelle nationale, parce que la France ne conçoit pas sa stratégie de défense de manière isolée, même dans le domaine nucléaire".
NS : "Notre dissuasion nucléaire nous protège de toute agression d’origine étatique contre nos intérêts vitaux – d’où qu’elle vienne et quelle qu’en soit la forme. Ceux-ci comprennent bien sûr les éléments constitutifs de notre identité et de notre existence en tant qu’État-nation, ainsi que le libre exercice de notre souveraineté. Ma responsabilité, en tant que Chef de l’État, est d’en apprécier à tout moment la limite, car dans un monde qui change, celle-ci ne saurait être figée".
JC  : "Une telle politique de défense repose sur la certitude que, quoiqu'il arrive, nos intérêts vitaux seront garantis. C'est le rôle attribué à la dissuasion nucléaire qui s'inscrit dans la continuité directe de notre stratégie de prévention. (...) L'intégrité de notre territoire, la protection de notre population, le libre exercice de notre souveraineté constitueront toujours le cœur de nos intérêts vitaux. Mais ils ne s'y limitent pas. La perception de ces intérêts évolue au rythme du monde, un monde marqué par l'interdépendance croissante des pays européens et aussi par les effets de la mondialisation. Par exemple, la garantie de nos approvisionnements stratégiques ou la défense de pays alliés, sont, parmi d'autres, des intérêts qu'il convient de protéger".
COMMENTAIRE : après la dérive de Jacques Chirac en 2006, ramenant les intérêts vitaux de la France à la défense des voies d'approvisionnements, les deux derniers présidents s'en tiennent pour l'essentiel à la menace de nature étatique.
Un ultime avertissement ?
FH : " Néanmoins, je ne peux exclure qu’un adversaire se méprenne sur la délimitation de nos intérêts vitaux. C’est pourquoi je veux rappeler ici, que la France peut, en dernier ressort, marquer sa volonté à défendre nos intérêts vitaux par un avertissement de nature nucléaire ayant pour objectif le rétablissement de la dissuasion".
NS: "Nous ne pouvons exclure qu’un adversaire se méprenne sur la délimitation de nos intérêts vitaux, ou sur notre détermination à les sauvegarder. Dans le cadre de l’exercice de la dissuasion, il serait alors possible de procéder à un avertissement nucléaire, qui marquerait notre détermination. Il serait destiné à rétablir la dissuasion".
JC  : "Par ailleurs, nous nous réservons toujours, cela va de soi, le droit d'utiliser un ultime avertissement pour marquer notre détermination à protéger nos intérêts vitaux.(...) Contre une puissance régionale, notre choix n'est pas entre l'inaction et l'anéantissement. La flexibilité et la réactivité de nos forces stratégiques nous permettraient d'exercer notre réponse directement sur ses centres de pouvoir, sur sa capacité à agir. Toutes nos forces nucléaires ont été configurées dans cet esprit. C'est dans ce but, par exemple, que le nombre des têtes nucléaires a été réduit sur certains des missiles de nos sous-marins".
COMMENTAIRE : l'arme nucléaire peut-elle en rester à un simple avertissement ? Beaucoup d'experts en doutent, nous ne sommes plus en 1945 à l'époque d'Hiroshima, les conséquences aujourd'hui en serait probablement désastreuses : terrorisme biologique, chimique, notamment...
Dissuasion nucléaire et Europe :
FH : "Nous participons au projet européen, nous avons construit avec nos partenaires une communauté de destin, l’existence d’une dissuasion nucléaire française apporte une contribution forte et essentielle à l’Europe. La France a en plus, avec ses partenaires européens, une solidarité de fait et de cœur. Qui pourrait donc croire qu’une agression, qui mettrait en cause la survie de l’Europe, n’aurait aucune conséquence ? C’est pourquoi notre dissuasion va de pair avec le renforcement constant de l’Europe de la Défense".
NS : "S’agissant de l’Europe, c’est un fait, les forces nucléaires françaises, par leur seule existence, sont un élément clef de sa sécurité. Un agresseur qui songerait à mettre en cause l’Europe doit en être conscient. Tirons-en, ensemble, toutes les conséquences logiques : je propose d’engager avec ceux de nos partenaires européens qui le souhaiteraient, un dialogue ouvert sur le rôle de la dissuasion et sa contribution à notre sécurité commune".
JC : "En outre, le développement de la Politique Européenne de Sécurité et de Défense, l'imbrication croissante des intérêts des pays de l'Union européenne, la solidarité qui existe désormais entre eux, font de la dissuasion nucléaire française, par sa seule existence, un élément incontournable de la sécurité du continent européen. En 1995, la France avait émis l'idée ambitieuse d'une dissuasion concertée afin d'initier une réflexion européenne sur le sujet. Ma conviction demeure que nous devrons, le moment venu, nous poser la question d'une Défense commune, qui tiendrait compte des forces de dissuasion existantes, dans la perspective d'une Europe forte, responsable de sa sécurité".
COMMENTAIRE : Nous sommes là en pleine ambiguïté, puisque d'un côté on affirme que la définition des intérêts vitaux reste nationale et autonome, mais que, en même temps, on pourrait dépendre de l'action extravagante d'un allié européen : voir les risques si l'Ukraine était membre de l'Union avec un gouvernement aussi aventurier.
Garder les deux composantes ?
FH : "Pour ce qui me concerne, je me détermine à partir du seul enjeu qui vaille : la sécurité ultime de la France. J’ai donc décidé de maintenir une composante océanique et une composante aéroportée. (...)  La composante aéroportée donne, en cas de crise majeure, une visibilité à notre détermination à nous défendre, évitant ainsi un engrenage vers des solutions extrêmes. Voilà l’intérêt des deux composantes, si je puis dire : une qui ne se voit pas et une autre qui se voit".
NS : "J’ai aussi la conviction qu’il est indispensable de maintenir deux composantes nucléaires, une océanique et une aéroportée. (...) En effet, leurs caractéristiques respectives, notamment en termes de portée et de précision, les rendent complémentaires. Pour faire face à toute surprise, le chef de l’État doit pouvoir compter sur elles en permanence".
JC : "Grâce à ces deux composantes, différentes et complémentaires, le chef de l’État dispose d'options multiples, couvrant toutes les menaces identifiées".
COMMENTAIRE : la notion de complémentarité avancée, voire même l'image de "celle qui se voit" est un artifice de communication mais ne répond aux problèmes soulevés par la pertinence ou non de la notion "d'ultime avertissement".
La modernisation continue :
FH : " Il convient  aussi de maintenir les capacités et la crédibilité de ces deux composantes. Ce qui suppose de traduire dans les faits, c’est-à-dire dans les armes, les évolutions technologiques dans le domaine de la défense aérienne, de la défense antimissiles, de la détection sous-marine. (...)  La loi de programmation militaire est justement celle qui nous permet de poursuivre l’adaptation des SNLE, nos sous-marins, aux M51, qui nous permet de mettre en service la tête nucléaire océanique à partir de 2016, de lancer les études de conception du SNLE de troisième génération et de remplacer, d’ici à 2018, les derniers Mirage 2000N par des Rafale emportant le missile ASMPA. Par ailleurs, la loi de programmation militaire a engagé le renouvellement de la flotte des avions ravitailleurs, 12 avions Phénix ont été commandés et les deux premiers seront livrés à partir de 2018. (...) Des études ont été également réalisées pour explorer ce que pourra être le successeur de l’ASMPA. (...)  J’ai parallèlement, donné instruction au Commissariat à l’énergie atomique de préparer, à l’échéance de leur fin de vie, l’évolution nécessaire des têtes nucléaires (...)".
NS : " Garantir la sécurité de la Nation a un coût important. Chaque année, la dissuasion nucléaire coûte aux Français la moitié du budget de la justice ou de celui des transports. Ce coût, il doit bien entendu être maîtrisé autant que possible, dans le contexte financier que j’ai évoqué précédemment. Mais je suis déterminé à assumer ce coût".
JC : "La modernisation et l'adaptation de ces capacités sont donc tout à fait nécessaires. Notre dissuasion doit conserver son indispensable crédibilité dans un environnement géographique qui évolue".
COMMENTAIRE : concilier la notion de respect des traités de désarmement avec une politique de modernisation et perfectionnement est fortement critiqué par les ONG et par la grande majorité des pays non-nucléaires qui y voient une forme élevée de duplicité !
La France et le désarmement :
FH : "Mais en même temps qu’elle est prête à se défendre, elle ne veut pas pour autant renoncer à l’objectif même du désarmement, y compris du désarmement nucléaire. (...) Je partage donc l’objectif, à terme, de l’élimination totale des armes nucléaires, mais j’ajoute : quand le contexte stratégique le permettra. La France continuera d’agir sans relâche dans cette direction. (...) La France a été exemplaire, en application du principe de stricte suffisance. Elle a donc réduit, ces dernières années, de moitié le nombre total de ses armes. De moitié ! Elle a diminué d’un tiers la composante nucléaire aéroportée. Elle a renoncé au missile sol-sol. Nous n’avons pas parlé du désarmement ; nous l’avons fait jusqu’au point nécessaire".
NS : "Plutôt que de faire des discours et des promesses, sans les traduire en actes, la France, elle, agit. Elle respecte ses engagements internationaux et notamment le Traité de Non Prolifération Nucléaire. Elle a aujourd’hui un bilan exemplaire, et unique au monde, en matière de désarmement nucléaire. (...) La France, premier État, avec le Royaume-Uni, à avoir signé et ratifié le traité d’interdiction complète des essais nucléaires ; la France, premier État à avoir décidé la fermeture et le démantèlement de ses installations de production de matières fissiles à des fins explosives ; la France, seul État à avoir démantelé, de manière transparente, son site d’essais nucléaires situé dans le Pacifique ; la France, seul État à avoir démantelé ses missiles nucléaires sol-sol ; la France, seul État à avoir réduit volontairement d’un tiers le nombre de ses sous-marins nucléaires lanceurs d’engins. La France n’a jamais participé à la course aux armements".
JC : "Dans le même temps, nous continuons à soutenir les efforts internationaux en faveur du désarmement général et complet, et, en particulier, la négociation d'un traité d'interdiction de la production de matières fissiles à usage nucléaire. Mais nous ne pourrons évidemment avancer sur la voie du désarmement que si les conditions de notre sécurité globale sont maintenues et si la volonté de progresser est unanimement partagée".
COMMENTAIRE : le thème de la France "exemplaire" en matière de désarmement s'appuie uniquement sur les décisions de Jacques Chirac en 1996 après la calamiteuse reprise des essais nucléaires (fermeture du site de missiles sol-sol d'Albion, du site d'essais de Mururoa, de la production de matières fissiles) : ils ne s'agissait pas alors de décisions de désarmement nucléaire mais d'un "mix" politique de recul face à l'opinion publique internationale et de la croyance illusoire que l'heure était venue de la priorité "aux forces de projection" et à un retour dans l'OTAN. Les dirigeants et les militaires français ont toujours regretté ensuite ces choix.
Vous avez dit transparence ?
FH : "La France a été exemplaire quant au volume de son stock d’armes, c'est-à-dire 300. Pourquoi 300 ? Parce que cela correspond à l’évaluation que nous faisons du contexte stratégique. (...)  Je veux encore aller plus loin dans la transparence, que ce soit sur notre doctrine, c’est ce que je fais aujourd’hui, devant vous, donc devant le monde entier ; transparence aussi sur nos arsenaux et sur nos efforts concrets de désarmement. C’est la raison pour laquelle je ne crains pas d’informer que la France dispose de trois lots de 16 missiles portés par sous-marins, et de 54 vecteurs ASMPA. Et je souhaite que tous les États disposant de l’arme nucléaire fasse le même effort de vérité, celui que je fais devant vous, pour toutes les catégories d’armes de leur arsenal nucléaire. Dans ce même esprit de transparence, de vérité, la France proposera très prochainement la visite des nouveaux sites qui n’accueillent plus d’armes nucléaires ; le plateau d’Albion, où les silos qui abritaient la composante sol-sol sont complètement démantelés, la base de Luxeuil dont les dépôts de stockage d’armes sont maintenant vides, et là aussi je souhaite que ce geste inspire l’attitude d’autres puissances nucléaires, avec des visites auxquelles nos experts pourront également se rendre".
NS : "J’ai également décidé que la France pouvait et devait être transparente sur son arsenal nucléaire, comme personne au monde ne l’a encore fait. Après cette réduction, notre arsenal comprendra moins de 300 têtes nucléaires. (...)  Enfin, j’ai décidé d’inviter des experts internationaux à venir constater le démantèlement de nos installations de production de matières fissiles militaires de Pierrelatte et de Marcoule".
JC : " C'est dans ce but, par exemple, que le nombre des têtes nucléaires a été réduit sur certains des missiles de nos sous-marins".
COMMENTAIRE : la "transparence" s'est limitée à chaque fois à énoncer publiquement ce que tous les spécialistes, les acteurs impliqués connaissaient depuis longtemps. À noter que, ni Nicolas Sarkozy, ni François Hollande, n'ont redonné des précisions, comme Jacques Chirac l'avait amorcé, sur le nombre exact de têtes nucléaires sur chaque missile des sous-marins nucléaires alors que le Royaume-Uni l'a fait. Cela a alimenté longtemps la spéculation sur le fait qu'un missile M51, en étant muni seulement d'une seule tête nucléaire au lieu de six, pouvait être utilisé seul pour une frappe "d'avertissement", donc en fait pour une frappe d'emploi contre un "état-voyou"...
Dans un troisième article, nous reviendrons sur les questions de fond liées à la promotion persistante par la France de la pertinence de la dissuasion nucléaire et de la posture : "parlons d'abord de la non-Prolifération, on discutera du désarmement après"...

dimanche 2 juin 2013

Livre Blanc : Pensées alternatives ? (5 - fin)

La première constatation est celle-ci : oui, le monde bouge, oui, il porte des incertitudes au quotidien mais oui, le droit international progresse, oui, le multilatéralisme et le poids des institutions internationales progressent,  oui, les opinions publiques accèdent plus à l'expression démocratique. Le monde ne se désagrège pas mais se construit même si c'est au travers de contradictions, d'avancées et de reculs.
Dans ce cadre, les priorités de la politique étrangère et de la politique de défense de la France ne peuvent être dissociées. Trois objectifs paraissent fondamentaux : aider concrètement, et non pas seulement dans les discours, l'organisation des Nations unies à construire un monde multilatéral, de justice et de co-développement, la réussite de la démilitarisation des relations internationales en favorisant la réussite des processus de désarmement, le développement des interdépendances européennes et mondiales (aujourd'hui, la "souveraineté" (les vieilles fonctions "régaliennes" des États ) est très largement "partagée" sur les plans politique, économique, social, juridique y compris l'emploi de la force par la Charte de l'ONU, et ce mouvement est irréversible).
Ces objectifs sont inséparables du développement d'une vraie "diplomatie d'influence" politique, économique, culturelle (s'appuyant sur la promotion des droits humains et de la culture de la paix).
Laurent Fabius en avait proposé une approche intéressante le 6 septembre 2012, à la Conférence inaugurale de l’École des Affaires internationales (Sciences-Po). Il y déclarait : "Dans ce monde à la puissance éclatée, la France possède des atouts pour jouer un rôle majeur. On a parlé, à propos de divers pays, de « soft power », de « hard power », de « smart power ». Pour rendre compte de la situation singulière de la France, je parlerai volontiers d’« influential power » : notre pays est « une puissance d’influence (...)  l’influence est un vecteur qui permet de faire valoir nos préoccupations et nos valeurs, dans notre intérêt et celui de la régulation mondiale". Cette approche mériterait d'être approfondie car elle pose le principe du primat du politique sur le militaire.
C'est en fonction de la clarté des objectifs politiques que l'outil militaire doit être adapté avec les différentes étapes, nécessitées par l'évolution de la situation et non l'inverse.
Si la diplomatie française décidait de mener une diplomatie active pour l'élimination totale des armes nucléaires, ce qu'estime possible nombre de personnalités, qu'ils soient anciens ministres (Michel Roccard, Paul Quilès, et sous d'autres formes Hervé de Charrette ou Alain Juppé) ou anciens généraux (Bernard Norlain), elle pourrait dans ce cadre, un jour rapproché, mettre dans la balance, la suppression de ses missiles aéroportés de la 2e composante nucléaire, comme l'a fait le Royaume-Uni, la réduction du nombre des missiles et des têtes nucléaires sur ses sous-marins nucléaires. Elle pourrait développer, sur ce terrain, une véritable "diplomatie d'influence" qui favoriserait l'évolution de la crise iranienne et celle de la création d'une zone sans armes de destruction massive au Moyen-Orient, ainsi que la réunion des conditions de la ratification complète du Traité d'interdiction des essais nucléaires.
Dans le cadre d'un respect clair et affirmé hautement du droit international et de la prééminence des Nations unies, les forces de projection françaises acquerraient une légitimité nouvelle et les coopérations nécessaires, pour en étoffer certains moyens en coopération et mutualisation (avion gros porteur, 2e porte-avions avec le Royaume-Uni), trouver des solutions facilitées et plus économiques.
Le développement renforcé de politiques de maintien et consolidation de la paix civilo-militaires au niveau de l'Union européenne serait un stimulant aux coopérations européennes, les pays anglo-saxons étant très soucieux de ces dimensions.
L'élimination mondiale des armes nucléaires, la démilitarisation progressive des relations internationales, le renforcement des traités multilatéraux et de leurs dispositifs de vérification et contrôle sont la seule réponse, certes de long terme mais crédible, au maintien de la fameuse "sécurité non diminuée  pour tous" évoquée par les diplomates français dans les enceintes onusiennes. C'est la seule perspective permettant d'envisager, dans un avenir le plus rapproché possible, la disparition de l'Alliance atlantique (OTAN) au profit du rôle sécuritaire global que doivent assumer les Nations unies tel que prévu dans leur Charte constitutive.
C'est la seule perspective permettant de ré-enclancher en France et dans le monde, une baisse des dépenses militaires mondiales en cette période de crise, alors que les financements manquent pour entamer la seconde phase des Objectifs du millénaire, pour l'éradication complète de la pauvreté dans le monde.
Cela impose une volonté politique forte, un travail acharné, mais l'évocation des obstacles à une telle évolution ne peut servir d'excuse à retarder et renoncer à de telles orientations et à se maintenir dans l'état d'insécurité de fait qui pèse sur le monde du fait du maintien de plus de 15 000 bombes nucléaires et de dépenses militaires mondiales s'approchant des 1 500 Mds de dollars par an.
En France,c'est aussi en fonction d'une telle "vision" politique que peut se (re?)construire un lien armée-nation réel car il ne suffit pas, comme l'a déclaré le président Hollande, de plus associer la société française à la "connaissance" de l’institution militaire : nous sommes alors dans la propagande militariste et non dans le débat citoyen. C'est la même passivité démocratique que l'on relève lorsque le Président évoque les prochaines commémorations de la Guerre de 14-18 où il espère "en faire des évocations citoyennes pour que les jeunes sachent bien ce qu’est la guerre, pour mieux apprécier ce qu’est la paix." Non, il ne s'agit pas d'évocation statique, de simple développement de la mémoire historique et civique, mais de mises en oeuvre nécessaires de véritables programmes de culture de la paix, au sein des futurs programmes de morale civique évoqués par Vincent Peillon, avec des temps forts comme une "semaine de la culture de paix", comme il existe déjà une semaine de la solidarité internationale ou une semaine de l'anti-racisme.
  

Livre Blanc : Pensée unique ? (4)

Dans l'article précédent consacré au Livre Blanc, je me demandais si la "pensée unique" en terme de défense, de sécurité et de paix était vraiment inévitable. La lecture de l'intervention de François Hollande sur la politique de Défense à l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale le 23 mai dernier semble l'affirmer.
Celui-ci s'est livré pour l'essentiel à une simple "défense et illustration" du Livre blanc sur la Défense et la sécurité, encore plus schématique d'ailleurs du fait de la brièveté du propos.
Finies les nuances, l'accent est mis uniquement sur les menaces pour justifier les équipements devant l'opinion : "La France a besoin d’une défense forte parce que le monde n’est pas plus sûr qu’hier". Oubliée, cette réflexion profondément juste du même François Hollande, 27 août 2012, à la XXe Conférence des ambassadeurs de France : "le monde est aussi porteur d’espoir, il y a la vitalité des peuples, leur aspiration démocratique, les exigences d’une bonne gouvernance et la capacité d’innovation que trouvent toujours les êtres humains. Il y a des lignes qui bougent et des dictateurs qui tombent. En cela, le monde évolue dans un sens qui est celui du progrès".
De la même façon, les priorités deviennent moins claires qu'en 2012 quand le Président affirmait : "Nous fondons notre démarche sur le droit, en s’inscrivant dans le long mouvement de l’organisation de la société internationale. Je veux continuer, au nom de la France, à faire de l’organisation des Nations unies l’instance centrale de la gouvernance mondiale pour préserver la paix, mais aussi pour protéger les populations". Cela devient aujourd'hui : "Face à ces menaces, la France doit se donner un objectif, un seul : à tout moment assurer sa sécurité, répondre aux attentes de ses partenaires comme de ses alliés, et préserver la paix dans le monde".
On observe la même modification des priorités dans cette remarque : "La France y a vocation parce qu’elle est dépositaire par son histoire, d’une capacité militaire et diplomatique, qu’elle met au service de ses propres intérêts – et nous devons les revendiquer – et du droit international."
L'ordre des objectifs n'est pas anodin : "paix" et "droit international" ne sont plus là qu'en dernière position de la liste, presqu'à titre symbolique.
Il faut cesser les porte-à-faux conceptuels : pourquoi l'affirmation qui semblait claire de François Hollande en août 2012 dans le même discours aux ambassadeurs "Nous nous inscrivons dans la légalité internationale et je confirme ici que notre pays ne participe à des opérations de maintien de la paix ou de protection des populations qu’en vertu d’un mandat et donc d’une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies" n'est-elle pas reprise en préalable de toutes les dispositions organisant les forces militaires prévues au titre des interventions extérieures ?
En se contentant d'illustrer les conclusions du Livre Blanc sans les recadrer dans un projet politique clair, le Chef de l'État confirme ainsi indirectement qu'un Livre Blanc est un compromis fait sous influence et qu'il y a nécessité que soit restauré un vrai primat de la politique sur le lobby politico-militaire.
Comment se satisfaire de cette proclamation : "Notre doctrine est fondée sur le principe de stricte suffisance. Cela permet à la France de montrer l’exemple en matière de désarmement nucléaire" alors que la France renouvelle à marche forcée ses missiles et sous-marins nucléaires, développe des recherches en laboratoire, met en route des collaborations nucléaires avec la Grande-Bretagne (traité Teutatès) pour au moins cinquante ans ?
Comment se contenter de cette affirmation lapidaire : "Il faut « dépenser juste »", alors que les dépenses prévues, les fameux 365 Mds€ 2013 pour dix ans, continuent de faire des dépenses d'armement le second budget de l'État pour des objectifs politiques qui sont discutables ? "Dépenser juste" n'est-ce pas éviter les renouvellements trop rapides de gammes d'armements ou la facilité des "achats sur étagères" (ex du remplacement des missiles Milan)  au détriment de l'amélioration de l'entretien et de l'évolution technique dans les établissements de la défense français (même si ceux doivent être préparés clairement aux réductions de charges et aux conversions qui seront nécessaires) ?
Peut-on en rester au voeu pieux que "la France veut ouvrir une nouvelle étape de l'Europe de la défense" si des initiatives plus fortes de coopération sur les points faibles de nos forces militaires au service du maintien de la paix sous égide onusien (transports de troupes, surveillance satellitaire, vigilance informatique) ne sont pas lancées ?
Le Président de la République a reconnu aussi, peut-être sans mesurer les conséquences du propos, qu'avec 250 000 personnels de la défense, la France possédait "l’effectif le plus important d’Europe". Celui-ci est-il justifié par les réalités des menaces sur le territoire national, par exemple ? Peut-on se satisfaire de la "bouillie" idéologique faite dans le Livre blanc où l'armée, les forces d'actives et les réserves se retrouvent pêle-mêle dans les réflexions sur le plan Vigie-Pirate, les cyber-menaces, la présence de réservistes dans les quartiers sensibles, la prévention des risques naturels, etc...
Il y a vraiment besoin d'un vrai débat public sur la vision du monde et la politique qui doit être celle de la France, même après la publication de ce Livre Blanc, puisque ce débat n'a pas eu lieu. Que pourrait-on verser dans ce débat ? (à suivre...)

jeudi 30 mai 2013

Livre blanc : des dépenses, pourquoi faire ? (3)

Les commentaires divergents sur les moyens proposés à la Défense illustrent bien les ambiguïtés du Livre blanc. Des commentateurs ont insisté sur les 34 000 postes supprimés en 2014-2019 (24 000 de plus que prévu) ; de l'autre côté, le texte du Livre blanc affirme (p 137) : "la France continuera à consacrer à sa défense un effort financier majeur".
Effectivement, le refus de voir les évolutions du monde dans toutes leurs contradictions, à la fois comme menaces mais aussi comme évolutions positives, amène à une position de vouloir tout maintenir sans forcément en avoir les moyens. L'exemple le plus flagrant est, bien sûr, le maintien non justifié de la 2e composante nucléaire (missiles aéroportés) sans justification stratégique claire et, en même temps, l'absence temporaire sur "le terrain" d'un porte-avions du fait de l'immobilisation pour entretien de l'unique PAN Charles-de-Gaulle..
Cette position amène à prévoir la somme énorme de 364 Md€(2013) pour la période 2014-2025, dont 179 Md€(2013) pour les 5 années à venir. Ce montant élevé dû à la poursuite de programmes coûteux (renouvellement des missiles nucléaires, le grand public s'est aperçu du coût exorbitant du missile M51 auto-détruit) correspond-il aux besoins réels de la Défense et de la sécurité de la France aujourd'hui ? N'est-il pas provoqué par le manque d'imagination des responsables de la gauche française face au manque de renouvellement de la pensée stratégique française ;  responsables trop préoccupés par la peur de se voir taxés par la droite de faiblesse par rapport à la "grandeur" de la France ? Surtout, ne traduit-il pas une faiblesse devant le poids du lobby politico-militaire de l'armement notamment nucléaire et missilier (Paul Quilès et Bernard Norlain le relèvent avec justesse dans leurs dernières publications) ? Le fait que le ministre des Finances, le ministre de la Défense, la Présidente de la commission de la Défense de l'assemblée nationale soient tous trois des parlementaires d'une région dépendant pour une large part de l'économie militaire ne pose-t-il pas problème, quelles que soient par ailleurs leur honnêteté et leur sincérité politique ?
En même temps, les dépenses militaires annoncées pour les années à venir (5,9 Mds€ 2013) dépendent pour une part de la vente des derniers "bijoux de famille" (biens immobiliers de l'armée, vente de fréquences radio, etc...), seront-elles réalisées ? Sinon, acceptera-t-on de faire encore plus appel au budget général ?
On sait que, dans le passé, les engagements annoncés, soient, n'ont pas été tenus, soient, l'ont été au prix d'étalement de programmes, de reports de paiements, avec comme conséquences des renchérissements de prix au final, inacceptables...
La même ambiguïté de posture déclarative existe avec les industries de défense. Il est proclamé que "l'industrie de défense est une composante majeure de l'autonomie stratégique de la France" (p 140). Le Livre blanc propose "le maintien d'un budget significatif en matière de recherche et de développement", l'aide aux entreprises pour "accroître le volume de leurs exportations" ainsi que "l'exploitation systématique de toutes les voies de coopérations". Dans la pratique, malgré quelques exemples isolés, le positionnement français n'a pas permis un développement réel des coopérations européennes, les exportations françaises ont conduit à d'importants transferts de technologies donc de nouvelles concurrences. Le commerce des armes connaît de premières limitations et contrôles, qui devraient se développer encore demain. On apprend ainsi au détour d'une phrase (p 127) que la France a surtout soutenu le Traité d'interdiction et de contrôle des armements parce qu'il "participe à la protection de nos compétences technologiques dans un contexte de concurrence exacerbée"... Bref, parce qu'on espère qu'il nous aidera à vendre plus d'armes ! (désolé pour les naïfs..).
La politique de fabrication d'armements suivie jusqu'à présent : lancement de nouveaux programmes lors de renouvellement à répétition, souvent très coûteux donc très étalés, sans réflexion sur les évolutions du monde (ex des chars Leclerc) a conduit à des restructurations meurtrières en terme d'emplois. D'autres se préparent pour demain, si des réflexions nouvelles sur les conversions civiles nécessaires ne sont pas menées.
Derrière les ambiguïtés relevées dans ce Livre Blanc affleure une question. La pensée unique en terme de défense, de sécurité et de paix est-elle inévitable ? L'intervention de François Hollande le 23 mai à l'IHEDN semble l'affirmer. Y-a-t-il des voies alternatives à explorer ? Cela sera le sujet d'un prochain article.

dimanche 26 mai 2013

Le Livre blanc : dissuasion/intervention, le couple infernal ? (2)

Dans le précédent article sur le Livre Blanc de la Défense et la sécurité nationale 2013, je critiquais ce que j'estime être des ambiguïtés autour du concept global de « sécurité nationale ». J'y critiquais également le manque de cohérence de l'encadrement conceptuel de la politique de défense proposée du fait que l'ensemble des réflexions stratégiques n'est pas inscrit clairement dans la défense prioritaire du droit international et la primauté de la Charte des nations unies. Ces ambiguïtés conduisent à des propositions crispées sur la « protection » d'une souveraineté nationale qui serait menacée par tout mouvement inattendu dans le monde.
Ces conceptions pèsent sur la présentation de la dissuasion nucléaire qui « protège la France contre toute agression d’origine étatique contre ses intérêts vitaux, d’où qu’elle vienne et quelle qu’en soit la forme ». On voit que la formule peut justifier beaucoup d'excès !
Le fait d'affirmer que "la dissuasion nucléaire s’inscrit donc dans le cadre plus global de la stratégie de défense et de sécurité nationale qui prend en compte l’ensemble des menaces, y compris celles qui se situent sous le seuil des intérêts vitaux" renforce la confusion stratégique : il n'y aurait pas de politique de sécurité fiable y compris face à des menaces faibles sans armes nucléaires ? Cela signifie donc que 185 pays sur 194, qui ne possèdent pas d'armes nucléaires, vivent dans l'insécurité ? Quel encouragement indirect pour certains pays en mal de puissance à essayer d'acquérir à tout prix la maîtrise de la technologie nucléaire militaire !
La même ambiguïté demeure ainsi face au désarmement nucléaire puisqu'il est dit que notre pays « œuvre activement en faveur d’un « désarmement général et complet sous un contrôle strict et efficace », objectif fixé par l’article VI du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP) ».
Les rédacteurs du Livre Blanc ont juste « oublié » un morceau de la phrase qui est «  au désarmement nucléaire et sur un traité de désarmement général... » ! Oubli ou falsification ? Rien d'étonnant qu'il soit proposé de maintenir tous les financements de la force nucléaire et que soit maintenu cet anachronisme stratégique que constitue la « 2e composante nucléaire » composée de missiles aéroportés que le Royaume-Uni a abandonnée depuis plusieurs années. On peut regretter aussi que la transparence sur les forces nucléaires françaises reste très limitée : "moins de 300 têtes" selon les propos de Nicolas Sarkozy en 2010 alors que le Royaume-Uni a donné des précisions récentes sur son nombre de missiles installés sur les sous-marins, le nombre exact de têtes nucléaires, etc..
Au-delà de cet aspect, on voit que la politique de défense s'inscrit dans une vision statique et crispée vis a vis des processus de désarmement et des évolutions du monde.
Cette même hésitation à placer résolument toutes les actions de la France dans le cadre du droit international et de la primauté des Nations unies pèse sur toutes les propositions faites sur les interventions extérieures réduites aux objectifs trop vagues de « défendre nos intérêts stratégiques, comme ceux de nos partenaires et alliés, et exercer nos responsabilités internationales ». L'accent mis, dans ce contexte sur la présence française en Afrique et dans le Golfe arabo-persique, laisse interrogateur puisqu'il est écrit que "(..), la France entend disposer des capacités militaires lui permettant de s’engager dans les zones prioritaires pour sa défense et sa sécurité : la périphérie européenne, le bassin méditerranéen, une partie de l’Afrique - du Sahel à l’Afrique équatoriale -, le Golfe Arabo-Persique et l’océan Indien. "
Tout en constatant à plusieurs reprises le développement des "interdépendances" dans le monde, les auteurs du Livre Blanc ont préféré mettre l'accent sur "l'autonomie" stratégique. Ils estiment que "l’évolution du contexte stratégique pourrait amener notre pays à devoir prendre l’initiative d’opérations, ou à assumer, plus souvent que par le passé, une part substantielle des responsabilités impliquées par la conduite de l’action militaire."
Ils privilégient les cas d'interventions liées à deux modèles : "des opérations de coercition" " des "opérations de gestion de crise", là encore non cadrées directement dans un contexte de maintien de la paix ou rétablissement de la paix sous mandat de l'ONU.
L'interdépendance n'est évoquée et acceptée qu'au niveau européen pour "les capacités spatiales de renseignement électromagnétique et de renseignement image". Nous sommes loin de certaines positions de responsables socialistes comme Patricia Adams, responsable de la commission de la Défense de l'Assemblée nationale qui déclarait en 2010, au magazine DSI : "une révision de nos ambitions ne peut se faire en occultant la question de l'avenir de l'Europe de la défense". Les propositions, sur ce plan, contenues dans le Livre Blanc, sont loin de ces ambitions et beaucoup plus timorées : "Dans l’attente d’une vision stratégique partagée et d’un consensus en matière de politique étrangère, l’Europe de la défense se construira à travers ses opérations dans lesquelles ses capacités civiles et militaires se complèteront et se renforceront mutuellement".
Les hésitations entre une "autonomie" et une "souveraineté" mal définies, voire illusoires, une prise en compte frileuse des "interdépendances" qu'elles soient mondiales ou européennes, conduisent à des propositions en matières de forces et de crédits, guidées plus par les contraintes budgétaires que par la vision stratégique globale. Nous en parlerons dans un prochain article.