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vendredi 10 avril 2026

11e Conférence d’examen du TNP : « Une sécurité plus grande pour tous » ou « une domination non-diminuée » pour quelques uns ? »

La prochaine Conférence d’examen du Traité de non-prolifération nucléaire (TNP), qui se tiendra du 27 avril au 22 mai, sera un des moments importants de l’année 2026, avant la Conférence d’examen du Traité d’interdiction (TIAN) en novembre prochain. En 2025, avec la visite en France d’une délégation d’Hibakushas, les partisans de l’abolition des armes nucléaires avait mis l’accent sur les conséquences humaines des deux premiers bombardements nucléaires d’Hiroshima et de Nagasaki. L’année 2026 devrait permettre de franchir une étape pour permettre à la communauté internationale de se mettre au niveau des dangers mortels pour l’humanité qui pèsent aujourd'hui sur notre humanité.
Avant d’entrer dans le détail des enjeux particuliers de la Conférence d’examen du TNP qui se déroulera du 27 avril au 22 mai 2026 à New-York, je voudrais apporter quelques éléments de réflexion pour éclairer le contexte. 
Je pense d’abord que nous sommes dans un moment critique comme dans les années 60 au moment de la crise des missiles de Cuba et de l’extension de la prolifération nucléaire potentielle à de nouveaux États (au moins huit prévus à l’époque), mais, avec, alors, l’héritage moral de l’Appel de Stockholm, lancé dix ans auparavant.
Rappelons ce texte lumineux, toujours d’actualité :
« Nous exigeons l'interdiction absolue de l'arme atomique, arme d'épouvante et extermination massive des populations.  Nous exigeons l'établissement d'un rigoureux contrôle international pour assurer l'application de cette mesure d'interdiction.
Nous considérons que le gouvernement qui, le premier, utiliserai, contre n'importe quel pays, l'arme atomique, commettrait un crime contre l'humanité et serait à traiter comme criminel de guerre. Nous appelons tous les hommes de bonne volonté dans le monde à signer cet appel
».

Aujourd’hui, la grande inquiétude qui pèse de plus en plus dans les débats internationaux est le fait que l’invocation de l’arme nucléaire, l’éventualité de son emploi, sont utilisées dans le débat d’idées sur la guerre comme des éléments « normaux ». Russie et USA ne font aucun effort pour renouveler le traité de limitation balistique « NEW START », Donald Trump parle de relancer les essais nucléaires, interrompus de fait depuis plus de 30 ans par les États dotés. Le président français, Macron, annonce l’augmentation du nombre des têtes nucléaires, et, élément nouveau, une forme de partage, au moins dans les échanges d’idées, de la dissuasion nucléaire française. Il annonce même la fin de la transparence sur les chiffres des armes nucléaires françaises. En Russie, Vladimir Poutine utilise dans le débat la menace de la riposte nucléaire comme un élément de langage diplomatique classique. De son côté, dans la discrétion, la Chine a relancé la production et doublé son nombre de têtes. 
La grande différence entre la situation actuelle et celle des années 60 est que nous avons construit des outils juridiques contre la prolifération avec le TNP, puis pour l’interdiction des armes nucléaires avec le TIAN, pour avancer sur la voie de l’élimination des armes nucléaires. Le problème est que ces outils sont confrontés à certaines limites devant la pression politique des cinq puissances nucléaires « officielles »,  les P5.
Il faut constater que nous devons affronter de nouveau, un grand défi : délégitimer dans les consciences l’existence des armes nucléaires. Il nous manque une nouvelle référence morale mondiale, un peu comme l’avait été l’Appel de Stocholm, qui nous permette de nous appuyer dessus, pour développer un vrai rapport de forces dans les consciences.
Nous sommes face à deux limites des Traités en cours : le TNP, prolongé indéfiniment en 1995, est fondamentalement un traité de limitation du nucléaire militaire et de gestion du nucléaire civil. Son article VI, comporte l’engagement des pays nucléaires à éliminer les armes nucléaires, mais dépend uniquement des rapports de force dans les opinions. En 2010, à la Conférence d’examen du TNP, les militants anti-nucléaire avaient obtenu dans la déclaration finale le rappel de l’engagement de tous les États donc de la France à "atteindre l'objectif d'un monde exempt d'armes nucléaire" et de ce fait "à appliquer les principes d’irréversibilité, de vérifiabilité et de transparence". (je vous renvoie à mon livre de l’époque : « Désarmement nucléaire, le rebond ? »).
Mais aujourd’hui, dans un autre contexte politique, dans la construction de ce rapport de force, nous butons contre l’idéologie de guerre dominante, relayé de fait par un discours médiatique très complaisant.
Avec le TIAN, un énorme progrès a été accompli au niveau des buts, puisque ce Traité acte clairement l'illégalité des armes nucléaires, maintenant juridiquement interdites et qu’il interdit aussi  la menace de l'emploi de l'arme nucléaire c'est-à-dire la théorie de la dissuasion nucléaire. Mais sa limite reste que le TIAN s’est construit sur les concepts du « désarmement humanitaire », et qu’il ne répond pas directement ou complètement au débat sur la sécurité, la menace.
Il me semble donc que nous sommes obligés de franchir un nouveau pas pour vaincre l’idéologie de la force comme gage de sécurité, et celle de l’arme nucléaire comme la « panacée » sécuritaire.
Il faut affronter dans les débats ces deux problématiques : celle de la menace et celle de la sécurité.
Avant de parler de la problématique de la menace, il faut faire un rappel. On ne prépare pas la paix en préparant la guerre, si on prépare la guerre, on aura la guerre
Quelle est la menace aujourd’hui ? Osons affirmer que les vraies menaces pour la sécurité, la paix, le développement de notre pays, de l’Europe, de la planète, ce ne sont pas les menaces fantasmées de la Russie, l’Iran ou la Chine. Ce sont le maintien, voire l’aggravation de la pauvreté et de la misère, le gâchis des financements, des ressources dans le militaire au lieu de les consacrer au développement, c’est l’explosion des exodes et migration de population, ce sont les conséquences concrètes en Asie du sud-est et en Afrique du réchauffement climatique, c’est le maintien d’une épée de Damoclès terrifiante sur nos têtes avec la persistance des armes nucléaires.
Concernant la sécurité collective, l’argument principal des puissances nucléaires est de dire : « nous ne bougerons sur le désarmement nucléaires que dans le cadre d’une « sécurité non-diminuée ». Clamons avec forme qu’il s’agit d’une escroquerie intellectuelle, cette « sécurité non-diminuée » pour les P5 n’est, en réalité, qu’une « domination non-diminuée », un chantage sur les autres nations, un égoïsme de grande puissance.  
Concernant la notion de  menace, ne faut-il pas affirmer plus fort, qu’on n’y fait face, non par l’escalade des réponses de force et la course aux armements, c’est-à-dire le report des menaces à un niveau toujours plus élevé, mais par l’action politique et diplomatique pour faire baisser le niveau de cette menace, pour pouvoir enclencher des processus négociés et diplomatiques. C’est cela d’ailleurs le cœur de l’engagement solennel pris par tous les pays du monde, en signant et en acceptant la Charte des Nations unies.
Concernant la recherche de la sécurité, ne faut-il pas affirmer là encore que l’enjeu n’est pas celui d’une « sécurité non-diminuée » pour quelques uns (en fait, je le répète une « domination non-diminuée »), mais c’est celui de la création d’une « sécurité plus grande pour tous » !  Là encore, c’est cela l’esprit de la Charte des Nations unies, la quintessence du droit international !
Une « sécurité plus grande pour tous » signifie la réactivation, l’élargissement et l’application de tous les traités de désarmement actuels, la création d’autres accords de désarmement, sur l’espace, l’IA militaire, les armes létales autonomes. Elle implique la négociation, d’accords de sécurité régionaux comme nous l’avions fait en Europe avec les accords d’Helsinki, il y a cinquante ans. Elle exige l’établissement et la mise en œuvre d’un droit humain à la paix et surtout l’utilisation des sommes dilapidées pour l’armement et les guerres, au moins 2700 mds de $ par an (dans le sens du SIPRI), dans le financement  de la réussite de la mise en œuvre des objectifs de développement durable.
La prochaine Conférence d’examen du TNP va être très difficile du fait du contexte dû à la guerre d’agression de la Russie contre l’Ukraine et à l’autre guerre d’agression des USA et d’Israël contre l’Iran et le Liban.
Comme en 2025 lors de la Conférence de préparation, la notion de « dissuasion élargie » et le stationnement d’armes nucléaires dans des « pays hôtes » sera sans doute un des points centraux des débats. La Chine et de nombreux pays émergents s’étaient élevés avec force contre cette notion. Le ralliement du président Macron à ce concept est incompréhensible et condamnable. L’ambassadrice Anne Lazar-Sury, représentante de la France à la Conférence du désarmement, qui va conduire la délégation nationale à la Conférence du TNP à New-York, a essayé de présenter cette nouvelle politique le 10 mars dernier à Genève. Elle a dû avouer que « la dimension européenne de la dissuasion française vient s’ajouter à la dissuasion nucléaire de l’OTAN, y compris la dissuasion élargie américaine ». Pouvons-nous laisser passer une telle vision ?  
Un autre point-clé sera sans doute celui de la « transparence ». Depuis plusieurs conférences d’examen du TNP, des pays comme la Suisse défendent l’élargissement de ce droit à l’information. La France s’est même vantée d’être une supportrice de cette notion. Là aussi, l’annonce par Emmanuel Macron de l’arrêt des informations sur notre stock nucléaire est scandaleuse. L’ambassadrice Lazar-Sury a fait de l’équilibrisme dans son discours en affirmant que « cette décision ne remet pas en cause l’engagement de la France en faveur d’une transparence adéquate, qu’elle maintient sur sa doctrine, son organisation, sur certaines de ses capacités et sur ses programmes de modernisation ». 
Ces deux points sur les évolutions de la politique d’Emmanuel Macron montrent que les militants de la délégation française seront certainement très attendus dans leurs positions et actions par nos collègues et amis étrangers.
Cette situation devrait inciter les activistes français à développer la réflexion sur le renforcement des liens et des actions avec les pays émergents, leurs représentants et leurs organisations (en particulier, ceux qui demain, seront peut-être de futurs membres permanents du Conseil de sécurité, comme l’Inde, au Brésil, à l’Afrique du sud, à l’Égypte), ainsi qu’avec les pays du Sud global. Un élément intéressant de cette conférence est qu’elle sera présidée par l’ambassadeur du Vietnam, pays avec qui la France partage tant de liens. Il faut noter que le Vietnam a réaffirmé récemment, en février, à la Conférence du désarmement de Genève, sa position en faveur du désarmement et de la non-prolifération nucléaire.
Enfin, malgré les difficultés à contrebalancer la propagande de guerre dans les consciences, qui transparaît dans de nombreux sondages, il faut quand même, bien remarquer, les évolutions et la diversité des opinions qu’il est possible de mobiliser. Ainsi,  mardi 23 mars, 500 chrétiens ont fait un appel, publié dans le journal La Croix, qui dit « nous implorons tout soldat chrétien à exprimer publiquement son refus des armes nucléaires ». À méditer, n’est-ce pas ?
Daniel Durand
Chercheur en relations internationales
(Cet article reprend mon intervention, lors du webinaire, organisé par le Mouvement de la paix et ICAN, le 1er avril 2026)

 

vendredi 14 février 2020

E. Macron et la dissuasion nucléaire : le recyclage des vieilles idées

Le premier discours officiel du président Emmanuel Macron sur la dissuasion nucléaire était attendu. Allait-il faire entendre la voix de la France à l'unisson de tous ceux qui s'inquiètent de l'avenir de notre planète ? Allait-il annoncer une initiative diplomatique forte en direction des autres puissances nucléaires pour se tourner avec esprit d'ouverture envers les 122 pays qui ont exprimé leur souhait de voir éliminer toutes les armes nucléaires ? Que nenni.
Au lieu d'une vision prospective à la mesure de ce que pourrait être une diplomatie française inventive et audacieuse, nous avons entendu un discours ancien, reprenant sans génie un schéma de pensée datant de la fin des années 1990.
Plus de "jeunisme" mais un discours réactionnaire essayant de repeindre des vieilles idées datant de vingt ans comme "le désarmement exemplaire de la France", n'hésitant pas à mentir sur ses adversaires accusés faussement de prôner "le désarmement unilatéral", réécrivant l'histoire de l'après-guerre froide, en parlant "d'idéalisme" des dirigeants d'alors qu'au contraire, a prévalu après la Guerre froide la brutalité de "l'otanisation" forcée en Europe.

Ce discours s'articule toujours sur un même schéma, un même argumentaire depuis 1996.
1/ Le noircissement de la situation sur le thème du monde dangereux : "Les risques, les menaces, se sont accrus et diversifiés" (EM). En 2015, Hollande dit "la réapparition d'une menace étatique majeure pour notre pays, ne peut être exclue" ; en 2008, Sarkozy affirme "nous sommes confrontés à l’affirmation de nouvelles puissances, de nouvelles ambitions, de nouvelles menaces et donc de nouvelles rivalités" ; en 2001, Chirac prévient "l'évolution des menaces et des technologies contribue également à réduire les distances, et peut transporter, au coeur même du territoire national, la violence d'affrontements qui se déroulent loin de nos frontières".
2/ L'affirmation sans preuve que la dissuasion nucléaire garantit notre sécurité : "notre force de dissuasion nucléaire demeure, en ultime recours, la clé de voûte de notre sécurité et la garantie de nos intérêts vitaux" (EM). En 2008, Sarkozy affirme :"Et qu’en toutes circonstances, notre indépendance nationale et notre autonomie de décision soient préservées. La dissuasion nucléaire en est la garantie ultime" ; en 2001, Chirac rappelle "notre sécurité est et sera avant tout garantie par la dissuasion nucléaire. C'est vrai aujourd'hui, cela le sera plus encore demain".
3/ Menaces, nécessité de la nécessité, donc il faudrait accepter des sacrifices financiers pour l'arme nucléaire : "j’ai décidé qu’un effort budgétaire inédit serait accompli dans le domaine de la défense" (EM). En 2008, Sarkozy annonce "Garantir la sécurité de la Nation a un coût important. Chaque année, la dissuasion nucléaire coûte aux Français la moitié du budget de la justice ou de celui des transports. [...] Mais je suis déterminé à assumer ce coût" ; en 2001,Chirac prévient "Un effort significatif doit être consenti pour maintenir à niveau notre système de défense".
4/ L'affirmation rituelle que la dissuasion française est liée à l'OTAN et à l'Europe : "je souhaite que se développe un dialogue stratégique avec nos partenaires européens qui y sont prêts sur le rôle de la dissuasion nucléaire française dans notre sécurité collective" (EM). En 2015, Hollande dit " la France ne conçoit pas sa stratégie de défense de manière isolée, même dans le domaine nucléaire" ; en 2008, Sarkozy indique "je propose d’engager avec ceux de nos partenaires européens qui le souhaiteraient, un dialogue ouvert sur le rôle de la dissuasion et sa contribution à notre sécurité commune" ;  en 2001 déjà, Chirac dit "à terme, la France envisage d'ailleurs de proposer à ses partenaires européens l'extension de son parapluie nucléaire".
5/ L'affirmation anonnée depuis 20 ans que la France n'a pas besoin de faire plus pour le désarmement, car elle a beaucoup fait déjà. Cet argumentaire, qui n'a jamais été modifié depuis, date de la conférence du TNP de 2010 où avait été distribuée une luxueuse plaque de "com" par la délégation française. Mais, en fait, depuis cette date, la France n'a pris AUCUNE mesure nouvelle de désarmement. Voici le catéchisme : "elle a, à cet égard, un bilan unique au monde, conforme à ses responsabilités comme à ses intérêts, ayant démantelé de façon irréversible sa composante nucléaire terrestre, ses installations d’essais nucléaires, ses installations de production de matières fissiles pour les armes, et réduit la taille de son arsenal, aujourd’hui inférieure à 300 armes nucléaires" (EM). En 2015, Hollande dit "tout pareil" : "La France a été exemplaire, en application du principe de stricte suffisance. Elle a donc réduit, ces dernières années, de moitié le nombre total de ses armes. De moitié ! Elle a diminué d'un tiers la composante nucléaire aéroportée. Elle a renoncé au missile sol-sol" ; en 2008, dans son style vantard, Sarkozy plastronne : "Elle a aujourd’hui un bilan exemplaire, et unique au monde, en matière de désarmement nucléaire. La France, premier Etat, avec le Royaume-Uni, à avoir signé et ratifié le traité d’interdiction complète des essais nucléaires ; la France, premier État à avoir décidé la fermeture et le démantèlement de ses installations de production de matières fissiles à des fins explosives ; la France, seul Etat à avoir démantelé, de manière transparente, son site d’essais nucléaires situé dans le Pacifique ; la France, seul Etat à avoir démantelé ses missiles nucléaires sol-sol ; la France, seul Etat à avoir réduit volontairement d’un tiers le nombre de ses sous-marins nucléaires lanceurs d’engins" ; mais dès 2001, Chirac avait donné le signal : "Première puissance nucléaire à avoir éliminé les systèmes sol-sol, la France a ratifié en avril 1998 le traité d'interdiction complète des essais nucléaires. Et, seule parmi les puissances nucléaires, elle a entrepris le démantèlement de son centre d'expérimentation et de ses installations de production de matière fissile pour les armes nucléaires".

Si l'on écarte le vernis technocratique et moderniste du discours présidentiel (par exemple, on parle de 3 ruptures mondiales, 4 piliers stratégiques, 3 défis de défense, on s'y perd même un peu), reste que l'argumentation d'Emmanuel Macron est donc dans la lignée de celle de ses prédécesseurs, sous la pression comme nous le savons du lobby militaire et du lobby militaro-industriel nucléaire.
En fait, la seule grande nouveauté de ce discours réside dans son contenu finalement très défensif devant les sollicitations et questionnements de plus en plus pressantes des grandes autorité morales de la planète pour stopper la course aux armements : le pape parlant de "l'immoralité" des armes nucléaires dans ses discours prononcés à Hiroshima et Nagasaki, le secrétaire général de l'ONU à Genève alertant la communauté internationale, la pression des institutions humanitaires comme le CICR, la pression des réseaux citoyens comme ICAN. Emmanuel Macron y consacre deux pages.
En 2001, Chirac avait pu se contenter de dire : "Un large consensus existe en France sur notre politique de défense et de sécurité". Mais, déjà en 2015, François Hollande avait été obligé de justifier le choix de garder deux composantes pour la force nucléaire (sous-marins plus avions). Et aujourd'hui, Emmanuel Macron est obligé d'argumenter sur l'existence même des armes nucléaires, sur leur caractère moralement inacceptable et sur la nouvelle proposition d'un Traité d'interdiction des armes nucléaires (TIAN). Il l'a fait en trichant : peu de monde demande, comme il l'a prétendu, le désarmement unilatéral de la France, mais de plus en plus de personnes pensent que la France pourrait jouer un rôle positif en facilitant les discussions et rapprochements entre puissances nucléaires et le reste du monde, notamment en construisant des passerelles de discussions entre TNP et TIAN

Si ce discours avait été prononcé dès le début du mandat présidentiel, on aurait peut-être regardé avec quelque intérêt des proclamations comme celle concernant "la hauteur des ambitions que porte la France pour la paix, le multilatéralisme et le droit". Mais nous avons constaté depuis 2017, au travers des discours aux Nations unies ou ceux devant les ambassadeurs, que les belles déclarations d'Emmanuel Macron n'étaient pas suivies d'effets concrets. Le multilatéralisme est devenu "fort", puis "fort et efficace" puis "qui réussisse" : ces définitions multiples et restrictives cachent mal le virage de plus en plus net sur la préférence qu'éprouve Emmanuel Macron à se délecter de réflexions sur la place centrale de la puissance dans les relations internationales. Dans son texte de douze pages, ne trouve-t-on pas 24 fois le mot "puissance" ? L'Europe de demain est vue uniquement dans la perspective de la création d'un "pôle de puissance" qui s'ajouterait à un monde de multipolarités rivales rappelant les affrontements d'alliances d'avant la première Guerre mondiale.
Le discours sur la puissance est illusoire s'il cache l'incapacité à lancer et surtout faire aboutir des grandes solutions politiques aux problèmes de la planète. Les grandes crises mondiales n'ont pas été résolues par une réponse militaire mais par une réponse politique et par la capacité des hommes d'État à trouver une issue négociée : crise des missiles de Cuba en 1962 (Kennedy - Kroutchev), des euromissiles en Europe en 1987 (Reagan - Gorbatchev), guerre israélo-arabe en 1978 (Sadate-Begin avec Carter).

Il ne suffit pas de parler de "France puissance d'équilibre" si l'équilibre est la stagnation politique ou la chimère nucléaire. Il ne suffit pas de parler d'action pour la paix, d'action au service du multilatéralisme, si aucune initiative diplomatique n'est prise pour renforcer la place des Nations unies dans les discussions de désarmement.
"Regardons notre avenir avec lucidité et détermination" a conclu Emmanuel Macron : entièrement d'accord !
Je pense en effet qu'il faut de la lucidité pour comprendre l'urgence de stopper la militarisation des relations internationales et pour s'attaquer au dogme de la dissuasion ; je crois aussi qu'il faut une réelle détermination pour surmonter les obstacles, les pressions sur cette voie.
Le Président de la République française actuel peut-il être à la hauteur de ces enjeux ? Au fil des mois, la réponse est de de plus en plus négative. Heureusement que parallèlement, le mouvement pacifiste dans le monde a montré dans ces dernières années que, lui, savait prendre ses responsabilités, en particulier au travers de l'action pour faire progresser l'idée d'un Traité d'interdiction des armes nucléaires. C'est donc de ce côté que se situe l'espoir...


vendredi 1 novembre 2019

QUELLE ALTERNATIVE À LA POLITIQUE ÉTRANGÈRE MACRONIENNE ?


Le constat est largement partagé : : nous vivons une mutation de l'ordre international hérité des décennies de l'après-seconde guerre mondiale. Les États-Unis ne regardent plus prioritairement vers l'Europe. Depuis Obama jusqu'à Trump, ses partenaires ou adversaires privilégiés se situent du côté du Pacifique (Chine, Corée du Nord, par ex) et sa politique est guidée plus que jamais par ses propres intérêts ("America first"). La Russie de Poutine après la période d'effacement suite à l'implosion de l'URSS travaille à retrouver une influence nouvelle du Moyen-Orient à l'Afrique, tandis que la Chine mixte diplomatie commerciale, culturelle et implantations stratégiques au travers du gigantesque projet des "Routes de la soie". Ces repositionnements s'accompagnent de plus en plus de contournements des enceintes multilatérales, de l'ONU à l'OMC.
Un des aspects de ce monde polycentrique, est que, comme l'a dit Emmanuel Macron, lors de son discours aux ambassadeurs le 27 août 2019, "Nous sommes sans doute en train de vivre la fin de l'hégémonie occidentale sur le monde". Même si l'on peut douter de la totale emprise des hégémonies successives française, britannique et américaine de ces trois derniers siècles, comme le fait remarquer Bertrand Badie dans son dernier livre, "L'hégémonie contestée" (Odile Jacob - octobre 2019), la réalité est là : de nouvelles puissances émergent du côté de la Chine, de l'Inde, porteuses de frustrations sur la manière dont leurs aspirations spécifiques, leur culture, ont été traitées jusqu'alors.
Chaque gouvernement qui veut jouer un rôle dans ce monde est donc obligé de réfléchir aux nouvelles inflexions qu'il doit apporter à sa politique internationale. C'est le cas pour le gouvernement français : les discours du Président Macron depuis trois ans (à l'ONU, devant les ambassadeurs) montrent sa volonté de travailler quelques thématiques fondamentales.
Ce serait aussi le cas demain, en 2022, d'un gouvernement progressiste ou de gauche. Après les foucades de Nicolas Sarkozy, les compromissions et les tentations blairistes de François Hollande, les élaborations stratégiques d'Emmanuel Macron sont donc à prendre au sérieux même si c'est pour les critiquer.

Les questions qui se posent pour réinventer une nouvelle politique étrangère française sont de cet ordre : comment desserrer les contraintes de la mondialisation, exister sans s'effacer, se créer des marges de manoeuvre pour agir et porter ses valeurs, exploiter les potentialités ?
Pour tout gouvernement, que ce soit l'actuel ou un éventuel gouvernement de gauche, il doit se demander : quelle place et quelle influence pour la France ? Influencer qui ? comment ? pourquoi faire ? Quelles coopérations, avec qui et pour quoi faire ?Cela amène à réfléchir pour définir quels seraient les axes prioritaires  d'une politique étrangère française progressiste. Quelles cohérences et inévitablement, quels rapports à la puissance commerciale ou militaire, donc par exemple à l'arme nucléaire ? Quelle articulation de la politique française avec l'Europe ? Quels axes pour défendre le multilatéralisme, établi en 1945 avec la charte des Nations unies et les structures onusiennes ?

À ces contraintes, le Président de la République depuis trois ans, travaille des réponses qu'il formule autour de ces axes : "sécurité, souveraineté, influence" qu'il développe dans la perspective d'une "Europe souveraine" et d'un "multilatéralisme renforcé".

Une caractéristique de la politique étrangère avancée par Emmanuel Macron est qu'elle soulève des pistes intéressantes, qu'elle questionne une politique de gauche sur des thématiques essentielles comme la volonté de renforcement du multilatéralisme ("L'initiative que nous porterons en marge de l'Assemblée Générale des Nations Unies avec cette alliance pour un nouveau multilatéralisme" - 2019), la place centrale de l'ONU ("L'organisation des Nations unies a toute légitimité pour agir et préserver les équilibres du monde » - 2017), la lutte contre les inégalités mondiales ("Qu’est-ce qui fait naître partout les crises ? Ce sont ces inégalités profondes que nous n’avons pas su régler" - 2018) et le soutien à la promotion des biens communs ("ancrer par les résultats une diplomatie des biens communs" - 2019).

Mais la seconde caractéristique de la politique étrangère macronienne, telle que revendiquée, est que ces orientations se heurtent à de fortes limites et contradictions internes.
La volonté de défendre un multilatéralisme fort se heurte ainsi forcément à la politique française de défense à tout prix de l'arme nucléaire, qui est l'arme "anti-multilatéralisme" par excellence puisqu'elle est porteuse de domination par essence, y compris dans le cadre du TNP.
La promotion d'une Europe souveraine et d'une Europe puissance est contradictoire avec une réelle promotion du rôle des Nations unies et va plus dans le sens d'un monde polycentrique, qui recréerait un "concert des nations" dont nous avons vu les conséquences funestes il y a cent ans.
Cette "construction-isolement" est renforcée par la référence étriquée à des valeurs de la France et de l'Europe qui en restent aux acquis du siècle des Lumières, à un humanisme vague. Emmanuel Macron hésite ou ne veut pas prendre en compte, l'héritage tout aussi important de la Révolution française, portant notamment la notion d'égalité, ainsi que les apports plus tard du mouvement ouvrier socialiste/communiste français et européen, qui fut le support de la notion de biens et de services publics. Se limiter à valoriser la seule dimension culturelle des spécificités françaises, alors que c'est sur ce plan que la diversité du monde éclate aujourd'hui, risque de se voir accusé de vouloir raviver la fameuse "arrogance française".
Un autre des grands écarts de la politique macronienne reste celui entre l'affirmation de principe de l'importance de la promotion des biens communs et la faible action concrète avec de maigres résultats décevants, menée par ce gouvernement, qui a été dénoncée vivement par les ONG, luttant contre le réchauffement climatique (se rappeler des deux millions de signatures contre l'inaction de la France).
Enfin, une notion intéressante - celle de mener une "politique d'équilibre" et de prôner une plus grande ouverture vers la Russie et la Chine - se heurte aux contraintes acceptées jusqu'à présent, de l'appartenance à l'OTAN, même si l'avenir de cette vieille organisation de la Guerre froide est de plus en plus contestée.

Énumérer ainsi les limites de la politique étrangère du Président actuel de la République, sans en cacher sottement les dimensions positives, n'est pas faire preuve ni de complaisance, ni à l'inverse, d'esprit négatif, chagrin ou malveillant. Cela a une utilité.
La liste des contraintes ou des contradictions de la politique macronienne pointe, en partie, quels points devraient être travaillés pour imaginer et construire une politique différente, progressiste et démocratique qui voudrait lever les verrous politiques et desserrer les contraintes institutionnelles, voire économiques.
À quoi pourrait ressembler cette liste ?
Renforcer le multilatéralisme dans le monde, c'est prendre des initiatives concrètes au sein de l'ONU, y compris en créant des coalitions ad'hoc : la France a tenté de mettre sur pied, depuis l'année dernière, dans sa démarche "nouveau multilatéralisme" plusieurs coalitions" ("respect du droit international humanitaire - sécurité et la confiance dans le cyberespace - information et démocratie - priorité à l’égalité - climat et sécurité - systèmes d’armes létaux autonomes").
Les mêmes tentatives pourraient être menées dans deux domaines sensibles ; l'interdiction des armes nucléaires et les ventes d'armes. Sur le premier point qui est le plus difficile pour une puissance nucléaire, la France pourrait créer un groupe des "États bienveillants pour le TIAN et le TNP" pour tenter de déblayer le terrain vers l'interdiction des armes nucléaires de la part de pays très réticents. Concernant le 2e point, celui des ventes d'armes, la France l'aborde surtout sous le biais de la défense des fabrications d'armements. Or, la diplomatie française pourrait être à l'initiative, en étant en conformité avec ses valeurs humanistes, d'un groupe de travail sur le renforcement drastique du contrôle en matière de transferts d'armement sur le plan des droits de l'homme, de protection des civils. Un tel contrôle n'aurait de valeur, bien sûr, qu'en l'accompagnant d'un vrai dispositif de sanctions pour le pays ou l'entité contrevenante sur les plans économiques et politiques. Cela devrait s'accompagner d'un plan industriel de réorganisation de la filière vers des fabrications civiles qui seraient tout aussi indispensables.
Ces efforts pour re-mettre en route une vraie démilitarisation du monde devraient être intégrés dans une large réflexion sur la sécurité en Europe et l'évolution de l'OTAN. Dans son discours aux ambassadeurs le 27 août dernier, Emmanuel Macron a déclaré vouloir "construire une nouvelle architecture de confiance et de sécurité en Europe, parce que le continent européen ne sera jamais stable, ne sera jamais en sécurité, si nous ne pacifions pas et ne clarifions pas nos relations avec la Russie". Il faut que les partisans d'une nouvelle politique étrangère française disent ouvertement "chiche", "just do it", et que ce projet avance concrètement, il y a urgence.
Une autre initiative de concertation internationale devrait être mise sur pied pour débloquer le processus de paix au Moyen-Orient entre Israéliens et Palestiniens, pour surmonter les obstacles mis par certains gouvernements comme celui de Trump.

Les biens communs à défendre que le Président Macron a listé en 2017 étaient au nombre de quatre : "notre planète, la paix, la justice et la liberté, la culture" ; en 2018, il y rajoutait "l’éducation de nos enfants, la santé des populations, les échanges commerciaux ou encore l’espace numérique".
Il est évident qu'il ne suffit pas de parler de ces enjeux en général et qu'il faut des initiatives concrètes. C'est vrai pour la consolidation de la paix par le recours au dialogue politique et non à la force a priori : ce fut le cas en 2015 avec le groupe des 8 pays pour mettre un terme à la crise iranienne. Mettre ensemble tous les États concernés par une crise régionale devrait être la règle. Même exigence d'actes concrets en termes de partenariat avec le "Sud". Certes, le président Macron a dit, concernant l'Afrique, qu'il fallait "réinventer un partenariat parce que nous nous avons parfois fait des erreurs dans le passé. Donc nous pouvons nous inspirer des erreurs faites et nous en instruire", mais l'expérience des dernières années des gouvernements successifs ne peut que nous rendre méfiants.
Surtout il est indispensable que ces initiatives en faveur du développement et de la réduction des inégalités abordent la question du contrôle des multinationales, qu'elles soient classiques ou nouvelles comme les GAFA.
C'est sur ce terrain, certes difficile, qu'un gouvernement de gauche pourrait faire la différence à condition qu'il ne se contente pas de "proclamations idéologiques" inefficaces et vite abandonnées, suivies d'un renoncement sous la pression des lobbies et des militaires, comme ce fut le cas lors des premiers mois du quinquennat Hollande..
Ce balayage des questions que je viens d'effectuer montre qu'une nouvelle influence réelle de la France peut se construire y compris sur des champs sensibles comme le militaire. Parmi les pays qui forment les Nations unies, il y a de grandes différences mais l'expérience des dernières années, notamment sur la question du désarmement, a montré que pouvaient se constituer des coalitions de pays aussi larges qu'inattendues. Il ya un second élément qu'il ne faut pas sous-estimer, c'est le rôle grandissant des acteurs non-étatiques : le président Macron s'en rend compte, c'est une des raisons qui l'a fait créer le "Forum de Paris pour la paix" les 11-13 novembre 2018, expérience renouvelée en 2019. N'a-t-il pas déclaré devant les ambassadeurs cet été, "ce travail avec la société civile, avec les intellectuels, les milieux académiques du monde entier, est essentiel si nous voulons rebâtir nous-mêmes, penser de manière juste les grands enjeux que j'évoquais, mais si nous voulons aussi avoir une action utile et les bons relais pour ce faire". CQFD. Comment ne pas penser qu'un gouvernement progressiste et donc à l'écoute de la société civile pourrait en faire, sans manipulation, une initiative encore plus porteuse d'ouverture et d'espoirs ?

En conclusion, je suis convaincu que le volontarisme d'Emmanuel Macron est à la fois un sujet de préoccupation, car il peut dévier dans des impasses inconsidérées (voir le bombardement sur la Syrie d'avril 2018 sans mandat explicite des Nations unies) et à la fois, une chance, car il oblige à la réflexion et au débat tous ceux qui pensent possible une politique étrangère alternative pour la France, basée sur un renforcement réel des initiatives multilatérales pour la paix et sur la relance de la démilitarisation des relations internationales.
01/11/2019

dimanche 22 septembre 2019

TIAN (Traité d'interdiction des armes nucléaires) : dès maintenant, penser et préparer l'après ! - TPNW (Treaty on the Prohibition of Nuclear Weapons): From now on, think and prepare for the future!

*ENGLISH VERSION AT THE END OF THIS TEXT

La 74e session de l'Assemblée générale des Nations unies vient de s'ouvrir. Deux sujets dominent cette semaine les débats à New-York : le réchauffement climatique dès ce lundi et le désarmement nucléaire ce jeudi 26 septembre.
Sur ce dernier point, les débats ne pourront pas échapper à l'assombrissement de la situation internationale : crise de Corée du nord qui perdure, tension grandissante entre les États-Unis et l'Iran, dégradation des relations entre USA et Russie après la mise à l'encan du traité INF sur les missiles à moyenne portée, suivie par le lancement d'un nouveau missile par les USA. L'affaiblissement des mécanismes de régulation, des traités de contrôle des armements, plus la dégradation des relations de confiance entre les deux "Grands", ainsi que l'apparition de nouvelles technologies comme les cyber-attaques font dire aux spécialistes et anciens dirigeants américains, Ernest J. Moniz et Sam Nunn, que le risque d'un conflit nucléaire "accidentel" n'a jamais été aussi élevé.
Les échanges de ce jeudi 26 septembre à New-York auront aussi en toile de fond la préparation des positionnements des États avant la Conférence d'examen du TNP (Traité de non-prolifération nucléaire) qui aura lieu en mai 2020, soit 25 ans après la décision de prorogation indéfinie de ce Traité. Enfin, beaucoup de diplomates du désarmement penseront à la dynamique qui se développe progressivement autour de la ratification du TIAN (Traité d'interdiction des armes nucléaires). Celui-ci atteint maintenant la moitié des signatures de ratification nécessaires pour son entrée en vigueur. On peut penser que les fameuses 50 signatures seront obtenues justement avant l'ouverture de la Conférence du TNP. Nous serons donc dans une configuration inédite : l'apparition d'une nouvelle norme internationale en matière d'armes nucléaires, l'interdiction juridique, venant renforcer et donner substance à l'obligation déjà contenue dans l'article VI du TNP et jamais mise en oeuvre : "Chacune des Parties au Traité s'engage à poursuivre de bonne foi des négociations sur des mesures efficaces relatives à la cessation de la course aux armements nucléaires à une date rapprochée et au désarmement nucléaire et sur un traité de désarmement général et complet sous un contrôle international strict et efficace".
Un fossé irrémédiable se creusera-t-il entre les puissances nucléaires, officielles (les P5) et non-officielles (Corée du nord, Inde, Israël, Pakistan) et les États non-nucléaires dont l'immense majorité (122 pays) avaient voté en 2017 en faveur du fameux TIAN ? Les puissances nucléaires s'opposeront-elles au droit international et à l'interdiction des armes nucléaires au nom de la défense d'une "sécurité non-diminuée pour tous" ? Ce fossé avivera-t-il les tensions, néfastes à la paix que nous voulons renforcer ? L'enjeu est de taille !
Cette perspective ne doit-elle pas inciter toutes les forces attachées au désarmement, à la promotion de la paix, à réfléchir dès maintenant, voire même à travailler concrètement sur "l'après TIAN" ?
Certes, il ne s'agit pas de "vendre la peau de l'ours" avant de l'avoir tué ! Tous les efforts diplomatiques, politiques doivent continuer et s'intensifier pour que les conditions de l'entrée en vigueur du TIAN soient réunies au plus vite, dès le début de l'année 2020 mais, parallèlement, ne faut-il pas développer les débats pour rendre plus forte l'idée que l'interdiction des armes nucléaires RENFORCERA la sécurité collective et ne l'affaiblira pas, qu'elle permettra de construire un monde plus sûr parce que moins militarisé. Ce travail a certes commencé dans plusieurs colloques récents comme celui d'ICAN à Bruxelles le 14 septembre, mais cette réflexion doit, me semble-t-il, s'élargir.
La question centrale est bien sûr de créer les conditions pour que les puissances nucléaires adoptent une attitude plus ouverte vis à vis du TIAN, qu'elles relancent le processus de réduction du nombre d'armes nucléaires (d'abord américaines et russes, certes, mais en trouvant un moyen d'y associer les autres pays nucléaires) même si elles ne signent pas toute de suite le Traité. Il faut faire pression pour qu'elles acceptent de favoriser la finalisation et l'entrée en vigueur de deux traités nucléaires, "annexes" mais essentiels : le Traité d'interdiction des essais nucléaires (TICE) déjà ratifié par 168 États, mais dont cinq pays "bloquent" l'entrée en vigueur (Chine, Égypte, États-Unis, Iran, Israël) ; le Traité sur l'interdiction de fabrication et la destruction des stocks de matières fissiles (FMCT) en panne à la Conférence du désarmement de Genève.
Il est vital de faire grandir dans les opinions que le choix n'est pas TIAN ou TNP comme le prône un État nucléaire comme la France, mais TIAN ET TNP.
Des États nucléaires comme la France et la Chine pourraient jouer un rôle de "facilitateurs" entre ces deux positionnements puisque les doctrines officielles des deux pays proclament ne menacer personne.
Les mesures proposées par de nombreux experts visant à rétablir la confiance et des échanges entres États-Unis et Russie, l'allongement des temps de réponse des missiles, la relance du Traité de réduction des missiles NEW START, la négociation d'une feuille de route impliquant toutes les puissances nucléaires liée au renforcement des mesures de garantie et de contrôle prévues dans le TNP, toutes ces mesures ne s'opposent pas aux positions défendues publiquement par ces deux États.
L'année 2020 sera cruciale pour que TNP et TIAN soient vus comme complémentaires et non opposés, pour que cette connexion entre ces deux Traités soit la base d'une nouvelle "assurance vie" pour tous les États, grands ou petits, de la planète.
Les militants français pour le désarmement, militants associatifs, militants politiques, ont une responsabilité particulière. La première est de rendre crédible dans l'opinion que la meilleure posture internationale pour la France est d'être en pointe pour la démilitarisation des relations internationales, notamment par le désarmement nucléaire, de jouer un rôle de "puissance positive", tout comme elle se veut en pointe pour la lutte contre le réchauffement climatique. Le président Macron affirme haut et fort que seul le multilatéralisme peut permettre un monde viable. Pour être crédible dans cette position, il doit ré-orienter les positions françaises en matière de relance du désarmement nucléaire. Par exemple, il s'honorerait en décidant que la France participera comme observatrice à la future conférence du TIAN en 2020.
La deuxième responsabilité des militants français est d'améliorer la mobilisation citoyenne en France pour le désarmement nucléaire. Certes, sur une interrogation globale, en 2018, 67% des Français se déclaraient favorables à la signature par la France d'un TIAN (IFOP - La Croix - Mouvement de la paix). Ce chiffre s'opposait à ceux publiés en 2017 par le Ministère des armées, qui estimaient que 60 % des sondés souhaitaient moderniser les forces nucléaires. Chiffres préoccupants aussi que ceux publiés par les chercheurs Benoît Pelopidas et Frédéric Ramel dans un sondage de 2018 qui montrent de grosses lacunes dans la connaissance des Français des armes nucléaires : ainsi  "31% des sondés en France ne citent pas la France comme État doté d’armes nucléaires et 77% des sondés nous disent ne pas savoir combien il y a d’armes nucléaires dans le pays. Enfin, alors que les États-Unis et la Russie possèdent plus de 92% des armes nucléaires sur la planète, seuls 64% des sondés Français les citent comme États dotés ; moins de 25% citent l’Inde et le Pakistan. A contrario, plus de 35% citent l’Iran comme déjà doté d’armes nucléaires, reflétant la focalisation commune aux journalistes, experts et officiels français sur l’Iran comme problème de prolifération depuis 2006" (Humanité du 6/08/2019).
La création d'un courant d'opinion suffisamment puissant et efficace pour influencer la politique française en matière de dissuasion nucléaire a certes une dimension de mobilisation militante, et donc souvent simplificatrice, mais aussi, il y a un besoin urgent de faire un effort nouveau en matière "d'éducation populaire de masse" sur le nucléaire militaire.
Alors, oui, les partisans français de l'élimination complète des armes nucléaires sont, 70 ans après le fameux meeting de Pleyel, à Paris, qui lança le mouvement anti-nucléaire, devant une période passionnante : remporter avec la communauté mondiale une première victoire celle d'un Traité d'élimination des armes nucléaires, et, dès maintenant, penser "l'après", pour construire sa réussite, c'est-à-dire, la disparition concrète, organisée, de l'arme nucléaire.

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*ENGLISH VERSION

The 74th session of the United Nations General Assembly has just opened. Two topics dominate the debates in New York this week: global warming on Monday and nuclear disarmament on Thursday, September 26.

On the latter point, the debates will not be able to escape the darkening of the international situation: the ongoing crisis in North Korea, the growing tension between the United States and Iran, the deterioration of relations between the United States and Russia after the INF Treaty on medium-range missiles was put up for auction, followed by the launch of a new missile by the United States. The weakening of regulatory mechanisms, arms control treaties, plus the deterioration of trust between the two "Great Ones", as well as the emergence of new technologies such as cyber attacks, have led American specialists and former leaders Ernest J. Moniz and Sam Nunn to say that the risk of an "accidental" nuclear conflict has never been higher.

The discussions on Thursday, September 26 in New York will also take place against the backdrop of the preparation of States' positions before the NPT (Nuclear Non-Proliferation Treaty) Review Conference in May 2020, 25 years after the decision to extend the Treaty indefinitely. Finally, many disarmament diplomats will think of the dynamic that is gradually developing around the ratification of the NPT (Nuclear Weapons Ban Treaty). It now reaches half of the ratification signatures required for its entry into force. It is expected that the famous 50 signatures will be obtained just before the opening of the NPT Conference. We will therefore be in a new configuration: the emergence of a new international norm on nuclear weapons, the legal prohibition, reinforcing and giving substance to the obligation already contained in article VI of the NPT and never implemented: "Each Party to the Treaty undertakes to pursue negotiations in good faith on effective measures relating to cessation of the nuclear arms race at an early date and nuclear disarmament and on a treaty on general and complete disarmament under strict and effective international control".

Will an irremediable gap widen between the official (P5) and unofficial (North Korea, India, Israel, Pakistan) nuclear powers and the non-nuclear states, the vast majority of which (122 countries) voted in 2017 in favour of the famous NPT? Will the nuclear powers oppose international law and the prohibition of nuclear weapons in the name of defending "undiminished security for all"? Will this gap increase the tensions that are harmful to the peace we want to strengthen? The stakes are high!

Shouldn't this perspective encourage all the forces committed to disarmament, peacebuilding, to think now, and even to work concretely on the "post-NATO" period?

Of course, it is not a question of "selling the bear's skin" before killing it! All diplomatic and political efforts must continue and intensify so that the conditions for the entry into force of the NPT are met as soon as possible, from the beginning of 2020, but, at the same time, should we not develop the debates to strengthen the idea that the prohibition of nuclear weapons will STRENGTHEN collective security and will not weaken it, that it will make it possible to build a more secure world because it is less militarized. This work has certainly begun in several recent symposia such as ICAN's in Brussels on 14 September, but this reflection must, it seems to me, be broadened.

The central issue is of course to create the conditions for the nuclear powers to adopt a more open attitude towards the NPT, to relaunch the process of reducing the number of nuclear weapons (first of all American and Russian, of course, but by finding a way to involve the other nuclear countries) even if they do not immediately sign the Treaty. Pressure must be put on them to agree to promote the finalization and entry into force of two nuclear treaties, which are "annexes" but essential: the Nuclear-Test-Ban Treaty (CTBT) already ratified by 168 States, but with five countries "blocking" its entry into force (China, Egypt, Iran, Israel, United States); and the FMCT, which is inoperative at the Geneva Conference on Disarmament.

It is vital to raise awareness that the choice is not TIAN or NPT as advocated by a nuclear state like France, but TIAN AND NPT.

Nuclear states such as France and China could play a role as "facilitators" between these two positions since the official doctrines of both countries proclaim that they do not threaten anyone.

The proposed measures

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mercredi 9 mai 2018

Les limites de la vision du monde d'Emmanuel Macron

Le Président de la République, Emmanuel Macron, a confié dans une interview au Journal du Dimanche du 6 mai, sa vision du monde et des relations internationales aujourd'hui.
Trois semaines après les bombardements aériens français controversés en Syrie, dix jours avec sa séance, à la limite du ridicule, de "brolove" avec Donald Trump, il s'est efforcé de démontrer qu'il maîtrisait le cours des événements, qu'il n'était pas à la remorque des États-Unis, que la sécurité de la France était sa priorité et le multilatéralisme toujours sa boussole internationale.
De fait, la plus grande partie de son interview est constituée par la narration de ses relations avec les grands dirigeants du monde, Trump, Poutine, voire Netanyahu, comme si le multilatéralisme consistait seulement à "parler en même temps avec tout le monde". Le Président Macron détaille, non sans une certaine ingénuité, les brillantes combinaisons stratégiques qu'il élabore avec chacun d'eux : ""remaçonner" la stratégie avec Donald Trump en se focalisant sur le politico-militaire et la lutte contre le terrorisme" car "Donald Trump, je le connais bien maintenant". Quant à Poutine, "Je lui dis donc que je sais, qu’il sait que je sais, qu’il n’y a pas de doutes sur l’issue et que je fais ce que le devoir m’impose". Les décisions de Donald Trump de "soulever le couvercle de la boite de Pandore iranienne" (voir mon article du 24 avril  dernier) malgré les recommandations d'Emmanuel Macron, son attitude insultante envers les victimes française du Bataclan, montrent le dédain du président US envers le partenaire français.
Sur la nécessité du multilatéralisme, Emmanuel Macron semble avoir oublié ce qu'il déclarait en septembre dernier à la tribune des Nations unies : « le multilatéralisme, c'est la règle du droit, c'est l'égalité entre les peuples, c'est l'égalité de chacune et de chacun d'entre nous, c'est ce qui permet de construire la paix et relever chacun de nos défis ». C'est une définition qui dépasse largement le tête-à-tête entre "Grands", cette vieille conception des relations internationales. Bien qu'il fasse une courte référence au Général de Gaulle au début de son interview, le Président Macron oublie justement cette originalité de la politique de De Gaulle : celle d'être capable de s'appuyer sur l'ensemble des peuples, notamment sur les pays non-alignés, pour desserrer l'étau du tête-à-tête entre puissances, comme il le fit lors de son discours de Pnom-Penh en 1966. C'est cette vision qui avait conduit Jacques Chirac et Dominique de Villepin à s'appuyer sur l'ensemble des nations et sur les opinions publiques en 2003, pour s'opposer aux décisions guerrières de George W. Bush en Irak.
Ce glissement progressif d'Emmanuel Macron vers une surévaluation de ses capacités personnelles, dans le seul relationnel direct avec les Grands, décrédibilise les "quatre priorités" qu'il énonce dans le JDD : "la sécurité, ensuite les valeurs, puis les biens communs à commencer par le climat et enfin la stabilité économique pour favoriser nos intérêts commerciaux". Le renforcement de la construction européenne n'y suffira pas à elle seule,comme il le propose.
Concernant la lutte pour les biens communs dont le climat, la Conférence de Paris, COP21, a montré la nécessité de s'appuyer sur la force des opinions publiques, pour surmonter les réticences et les égoïsmes des grandes puissances.
La recherche de la sécurité pose aujourd'hui, plus que jamais, la nécessité de la relance des efforts diplomatiques pour des objectifs de court terme. Il s'agit de reprendre, avec modestie et persévérance, les discussions avec les trois autres membres permanents du Conseil de sécurité, les Européens, les non-alignés, pour isoler Trump et ses soutiens, Netanyahu et les Saoudiens, afin de maintenir l'accord sur le nucléaire iranien, et de contrer les sanctions économiques futures des États-Unis.
Il faut retravailler sans a priori politique avec tous les acteurs régionaux intéressés, dont la Russie et l'Iran, avec au moins une partie de l'équipe gouvernementale syrienne actuelle, pour aboutir rapidement à une solution politique en Syrie, permettant de diminuer les tensions régionales, même si la France sera handicapée par la faute politique des bombardements illégaux d'avril.
À moyen terme, se pose la question de remettre au premier plan de l'agenda, en lien avec les Nations unies et son Secrétaire général, les différentes négociations pour la démilitarisation des relations internationales. Les chiffres des dépenses militaires publiés, il y a quelques jours, par l'institut suédois du SIPRI (1739 Mds de $ en 2017, avec la montée de l'Arabie saoudite et de l'Inde) sont très inquiétants.
Les dernières discussions à Genève dans le cadre du Traité de non-prolifération nucléaire ont montré l'importance d'aboutir, au plus vite, à la tenue d'une Conférence sur la création d'une zone sans armes de destruction massive (ni nucléaires, ni chimiques, ni biologiques) au Moyen-Orient. Ces discussions ont montré également que les pays nucléaires devaient regarder d'un oeil différent et avec plus d'ouverture, le processus de ratification du Traité d'interdiction des armes nucléaires, faute de voir se creuser un fossé préjudiciable dans la communauté internationale.
Il s'agit là, tant dans le court terme que le moyen terme, d'objectifs sérieux, réalisables au prix d'efforts politiques intenses, loin des paillettes de la communication facile, des combinaisons intellectuelles présomptueuses dont les échecs répétés décrédibiliseraient la diplomatie française.

mardi 24 avril 2018

Iran : peut-ouvrir sans dommage la boîte de Pandore ?

Il y a des télescopages de calendrier étranges. Ce lundi et ce mardi, à Genève, pendant la Prepcom du TNP, la quasi unanimité des intervenants ont insisté pour dire que l'accord réalisé sur le programme nucléaire iranien était un bon exemple de négociation politique. Le soutien à cet accord de Vienne sur le nucléaire iranien ou "plan d'action conjoint" a été réaffirmé, non seulement par la France, mais aussi par le représentant de l'Union européenne. La Chine a préparé avec la Russie un projet de déclaration commune visant à exprimer le soutien de la conférence à ce plan. Pour la Russie, l'accord conclu entre les cinq membres permanents du Conseil de sécurité, plus l'Union européenne et l'Iran,  est "une combinaison unique de mesures développées dans le cadre du Conseil de sécurité de l'ONU et des mécanismes de l'AIEA, qui a fait ses preuves". Seul le représentant des États-Unis avait fait des réserves lundi. L'annonce, ce mardi à Washington, des présidents Trump et Macron de "travailler à un nouvel accord plus large avec l'Iran" qui viserait à bloquer toute activité nucléaire iranienne jusqu’en 2025, empêcher à plus long terme toute activité nucléaire, stopper les activités balistiques de l’Iran et créer les conditions d’une stabilité politique dans la région, risque d'être le point central des discussions dans les couloirs à Genève ce mercredi.
L'annonce unilatérale par deux chefs d'État de modifier un accord alors que celui-ci n'avait pu aboutir, qu'après de longues discussions avec toutes les parties intéressées, en prenant en compte toutes leurs préoccupations, pose un énorme problème diplomatique ! La France vient ainsi de se repositionner en "donneuse de leçons", aux côtés d'un homme dont les humeurs fantasques font tressaillir jusqu'à l'ancien chef du FBI ! Peu d'observateurs penseront que le Président français a fait changer d'avis Donald Trump, beaucoup estimeront que les concessions sont du côté de M. Macron.
Qu'espère celui-ci en échange ? Pense-t-il pouvoir jouer de la proximité affichée avec le président américain pour gagner en stature internationale, voire infléchir les positions US sur certains dossiers ?
On ne peut s'empêcher de penser à un autre jeune chef de gouvernement, brillant, à l'avenir prometteur, qui, en 2002 et 2003, avait choisi de s'aligner sur le président Bush, en devenir le "meilleur ami" pour infléchir sa politique, disait-il. Il n'a pu empêcher alors les États-Unis d'envahir l'Irak en 2003 et le brillant Tony Blair, puisque je parle de lui, est devenu, pour une partie de l'opinion publique britannique, le "caniche de Bush".
Je ne pense pas que se joue aujourd'hui un "2003 à l'envers", bien que le bombardement "occidental" sur la Syrie ait déjà suscité cette référence. Mais il est clair que Emmanuel Macron n'a pas envoyé un bon signal à la communauté internationale. L'accord de Vienne sur l'Iran était un bon accord, un exemple d'accord politique ; en le fragilisant sous prétexte "d'élargissement", on risque de fragiliser toutes les démarches et négociations politiques, et valoriser à l'inverse les attitudes unilatérales et interventionnistes ! Ce mardi, à Genève, on a senti dans l'intervention du représentant russe une colère, de moins en moins contenue, face au pressing des occidentaux sur tous les aspects de la politique russe. Cela risque d'empirer demain, les relations internationales n'y gagneront rien.

lundi 23 avril 2018

Prepcom 2018 : la France fait du vent

La première séance de la Prepcom du TNP à Genève s'est ouverte ce matin. Mme Izumi Nakamitsu,au nom du Secrétaire général des Nations unies, a rappelé que "La menace de l'utilisation - intentionnelle ou non - d'armes nucléaires est croissante. Cette menace, qui concerne toute l'humanité, restera aussi longtemps que les armes nucléaires continueront d'exister dans les arsenaux nationaux".
Elle a rappelé que "Les États dotés d'armes nucléaires ont la responsabilité de leadership en matière de désarmement nucléaire". Malheureusement, les premiers discours des représentants des puissances nucléaires n'ont pas montré une volonté réelle de relancer une dynamique autour de l'application de l'article VI du TNP, par lequel les États "dotés" s'engagent à négocier de "bonne foi" le désarmement nucléaire. Le représentant des États-Unis s'est contenté d'un discours a minima, dans lequel il y a quelques "gentils" (les USA, par ex) et beaucoup de "méchants"(et il met dans le même panier ou presque, Iran, Irak, Syrie, Russie, Chine, etc.). Heureusement, il a quand même rappelé que le TNP avait eu le mérite de contenir la prolifération nucléaire ! Nous ne sommes pas complètement revenus en 2003 - 2005, lorsque le représentant étatsunien, Bolton, tirait à la mitrailleuse sur tous les traités de désarmement.
L'intervention de la représentante de la France, Mme Guitton, a été un exercice de style remarquable : comment masquer l'immobilisme nucléaire français sous des formules creuses, comment justifier le refus français d'impulser le désarmement nucléaire ? La représentante française n'a pu pour justifier que "conformément à une approche progressive et réaliste du désarmement nucléaire, la France a continué à mettre en oeuvre ses engagements au titre de l'article VI du TNP" que mettre en avant de vagues participations à des comités techniques, mais rien sur le plan politique concret de l'arrêt des mesures de "modernisation nucléaire" décidées dans les lois de programmation militaire actuelles.
Comme la diplomatie française se sent en difficulté par rapport aux initiatives de désarmement nucléaire, liées au TIAN, et popularisées en France par les 46 associations d'ICAN-France, la représentante française a annoncé péremptoirement qu'elle entendait "à present se tourner vers l'échéance de 2020". Tout le monde attendait des propositions politiques hardies et novatrices. Las ! Les propositions ne sont que des objectifs sans moyens d'action et donc peu atteignables : "adopter une réponse ferme et unie à toutes les crises de prolifération" (!), "renouer un dialogue multilatéral constructif et inclusif" ("cause toujours !"), deux "serpents de mer" avec la négociation d'un traité sur les matières fissiles, "l'entrée en vigueur rapide" du traité d'interdiction des essais nucléaires en panne depuis vingt ans, enfin la diminution des stocks d' armes nucléaires, mais chez les autres, les États-Unis et la Russie ! Ah, si, il y a eu un engagement concret, le "développement responsable et durable du nucléaire civil", c'est-à-dire le renforcement de la vente de centrales nucléaires ! La diplomatie française est malheureusement aujourd'hui de plus en plus réduite en matière nucléaire à essayer de "vendre du vent", pour pallier aux carences des politiques présidentielles françaises en matière de sécurité internationale innovante !
Par rapport à tous ces discours creux, l'intervention du représentant du Saint-Siège, a été un moment de fraîcheur intellectuelle et éthique. Celui-ci a rappelé que "Les armes de destruction massive, en particulier les armes nucléaires, créent un faux sentiment de sécurité. L'illusion tragique d'une "paix" basée sur la peur est au mieux superficielle". Il a affirmé avec fermeté que "tant ce traité [le Traité d'interdiction des armes nucléaires] que le TNP sont inspirés et conduits par les mêmes impératifs moraux et les mêmes objectifs. À cet égard, ils se renforcent et se complètent mutuellement". Enfin, il a ajouté que "Le désarmement nucléaire et la non-prolifération sont liés au désarmement intégral et cela est lié au développement humain intégral, que le pape Paul VI a défini comme un autre nom pour la paix".
En bref, cette première journée a planté le décor des enjeux d'un monde plus sûr et pacifié demain. Soit la poursuite d'une situation inégalitaire, dangereuse et instable, où certaines puissances considèrent que les armes nucléaires sont bonnes pour leur sécurité mais pas pour celle des autres pays.
Soit un sursaut politique et éthique pour dire : oui, il faut s'engager résolument dans la voie du désarmement nucléaire contrôlé et maîtrisé pour construire une nouvelle sécurité commune, et il faut prendre en compte tous les apports en ce sens, dont le nouveau Traité d'interdiction, en cours de ratification.
Daniel Durand

mercredi 15 février 2017

Dangers du monde et armes nucléaires : « Don’t be afraid » ! Faire émerger le débat sur le désarmement nucléaire en France (2e partie)

Il est évident qu’en France, le débat sur l’avenir de l’arme nucléaire, semble particulièrement urgent, à la veille d’échéances électorales importantes comme les élections présidentielles et législatives.
Les vieux mythes
Pourtant, la réflexion autour de l'arme nucléaire dans les milieux dirigeants français semble bloquée, verrouillée autour de quelques vieux mythes, notamment ceux de "l'assurance-vie" et celui
du "tenir son rang".
Il convient de rappeler que le mythe de « l'assurance-vie », est une escroquerie intellectuelle. Une assurance-vie ne protège pas de la mort les assurés, elle sert à indemniser, à protéger les survivants. C'est bien différent ! Mais, en l'occurrence, en cas de conflit nucléaire, quels survivants resteront pour toucher la prime, qui sera là pour la leur verser et avec quelles ressources économiques dans un pays détruit ?
L'idée que la possession de l'arme nucléaire est nécessaire à un pays comme la France pour justifier sa place au Conseil de sécurité des Nations unies, pour "compter" dans les discussions internationales, bref, pour « garder son rang », est une idée à la fois fausse et perverse. Idée fausse, car à la création de l’ONU et du Conseil de sécurité en 1945, aucun pays n’avait, encore, l’arme atomique. Idée fausse aussi sur un autre plan. Le fait que la France détienne l'arme nucléaire n'a pas empêché qu'elle soit écartée diplomatiquement par les USA et la Russie lors de l'accord sur le nucléaire iranien ou lors de la décision de tenir une conférence élargie sur la Syrie.
Idée perverse, car s'il était nécessaire de posséder l'arme nucléaire pour faire partie des grandes puissances, des pays comme le Japon, l'Allemagne, le Brésil, l'Égypte, l'Inde ne seraient-ils pas fondés à essayer d'obtenir cette arme si jamais, demain, ils entraient au Conseil de sécurité des Nations unies ?
Mais ces vieux mythes sont de plus en plus difficiles à défendre comme l’a montré l’argumentation très défensive d’Éric Danon (ancien ambassadeur de France à la conférence du désarmement), lors du colloque « Vers une nouvelle course aux armements » organisé le 23 janvier dernier, par « Initiatives pour le désarmement nucléaire ». Celui-ci a axé son argumentation contre le processus de désarmement nucléaire et pour justifier le concept de dissuasion, sur la "réversibilité" des arguments sur la dissuasion et le désarmement nucléaire sur le mode : « vous dites que la bombe est dangereuse, vous ne pouvez pas le prouver, comme je ne peux pas prouver le contraire et dire que la dissuasion a évité la guerre depuis 70 ans ». Attitude très défensive, car jusqu’à ces dernières années, c’étaient les militants du désarmement qui étaient obligés de l’utiliser dans l’autre sens, face à l’arrogance des « nucléocrates » affirmant que la dissuasion, c’était la paix !
Briser le « plafond de verre » du conformisme nucléaire
Le président Hollande achève un mandat marqué par un alignement complet sur les thèses nucléaristes. Les diplomates français ont continué, sans rupture avec le quinquennat précédent, à s’opposer à toute avancée politique sur le désarmement nucléaire. Pire, les « modernisations » nucléaires annoncées vont s’inscrire dans une relance de la course aux armements mondiale.
S'y opposer est de la responsabilité des partis politiques français : un « consensus » règne, à droite bien sûr, tant chez M. Fillon que Mme Le Pen. Mais à gauche, la situation n’est pas meilleure, et est, pour l’instant, préoccupante.
Lors des primaires de la gauche, Benoit Hamon a approuvé la modernisation des deux composantes nucléaires (sous-marins lance engins et forces aériennes), alors que ces opérations coûteuses contredisent l’engagement de la France, qui, en ratifiant le TNP (traité de Non-Prolifération) en 1992, s’est engagée « à poursuivre de bonne foi des négociations sur des mesures efficaces relatives à la cessation de la course aux armements nucléaires à une date rapprochée et au désarmement nucléaire…. » comme le rappelle Paul Quilès, sur son blog.
Quant à Jean-Luc Mélenchon, le 27 janvier 2012, il avait répondu à un questionnaire soumis par « l’Action des citoyens pour le désarmement nucléaire ». Il concluait sa lettre par cette affirmation, « je ne peux m’engager à ne jamais utiliser d’arme nucléaire contre quelque peuple que ce soit, cet engagement serait de mon point de vue contre-productif pour la cause de la paix que je défends ».
Au sein du Parti communiste français, un débat encore peu médiatisé semble démarrer. Sur son blog, la commission « Défense nationale - paix » de ce parti, affirme vouloir lancer un débat autour de trois questions :
« En l’état actuel du monde, l’existence d’une force nucléaire française sous la seule responsabilité de notre pays est-elle une garantie de l’indépendance de la défense française ?
- La force nucléaire française constitue-t-elle par son existence une protection efficace face à des menaces actuelles, potentielles et à venir qui pèsent ou pèseront sur notre pays ?
- Le démantèlement unilatéral de tout ou partie de l’arsenal nucléaire française aurait-il un impact positif sur la prolifération, et désarment nucléaire et la sécurité du monde ?
 »
Les considérations autour de ces questions amènent à penser que les auteurs privilégient un soutien renouvelé à la dissuasion nucléaire français car ils insistent essentiellement sur les menaces potentielles, en se demandant  « si l’existence d’une forces nucléaire stratégique ne participe pas à l’absence actuelle de telle menace. (...) L’absence aujourd’hui en Europe de menace d’un conflit armé majeur impliquant directement notre pays, ne préjuge malheureusement pas des situations qui pourraient être crées à l’avenir par les développements de la crise globale de l’Union européenne et du bassin méditerranéen, et par la montée corollaire des nationalismes. N’oublions jamais que la crise de la première mondialisation financière capitaliste s’est finie par la boucherie de 14-18 ». De même, les auteurs insistent fortement sur le risque de dépendance envers les USA, sur le coût d’une dissuasion conventionnelle ; par contre, ils n'abordent pas les dynamiques en cours sur le désarmement et les possibilités de modifier les rapports de force en faveur d'une diminution des militarisations des relations internationales. C'est dommage...
Et si le consensus n’était qu’apparent ?
Faut-il adopter l’analyse (pessimiste / réaliste?) de Georges Guelte, dans la Croix du 20/01/2017, qui estime, qu’en France, « aucun gouvernement, qu’il soit de gauche ou de droite, n’acceptera de le démanteler, à moins d’y être contraint et forcé, tant est grande l’emprise exercée par le lobby de l’industrie de l’armement sur le personnel politique » ? Les lobbyistes de Dassault Aviation, Airbus Group, DCNS, du CEA et de tous leurs sous-traitants pèsent fortement sur les politiques.
Il convient de se remémorer l’extraordinaire discours du Président Eisenhower en 1961 que je rappelle ici : « Nous devons veiller à empêcher le complexe militaro-industriel d’acquérir une influence injustifiée dans les structures gouvernementales, qu’il l’ait ou non consciemment cherchée. Nous nous trouvons devant un risque réel, qui se maintiendra à l’avenir : qu’une concentration désastreuse de pouvoir en des mains dangereuses aille en s’affermissant. Nous devons veiller à ne jamais laisser le poids de cette association de pouvoirs mettre en danger nos libertés ou nos procédures démocratiques. Nous ne devons jamais rien considérer comme acquis. Seul un peuple informé et vigilant réussira à obtenir que l’immense machine industrielle et militaire qu’est notre secteur de la défense nationale s’ajuste sans grincement à nos méthodes et à nos objectifs pacifiques, pour que la sécurité et la liberté puissent prospérer ensemble. »

Ces forces politiques au poids considérable doivent-elles effaroucher ceux qui estiment que la paix du monde réside dans la démilitarisation des relations internationales ?
Ce consensus politique généralisé correspond-il réellement à l’état de l’opinion publique lorsque celle-ci est interrogée sérieusement ? IDN a sollicité un sondage à Opinion Way  en décembre dernier qui indique que 7 Français sur 10 considèrent qu’un traité d’interdiction des armes nucléaires sera favorable à la paix et à la sécurité mondiale ! Le soutien est massif dans les nouvelles générations de 18 à 24 ans ( 77%) et les 25 ans à 34 ans ( 80 %). De même, pour 68 %des Français, la France doit réviser sa position sur ce sujet à l’ONU, avec un élan notable de la majorité des Français (51%) en faveur d’un vote pour la résolution d’interdiction. N’y-a-t-il pas là pour des partis politiques et des organisations, matière à réfléchir sur les mobilisations possibles ?
Le 21 septembre dernier, en France, les manifestations pour la Journée internationale de la paix, ont connu un succès inaccoutumé dans une dizaine de villes françaises. Cette mobilisation devrait s’amplifier en 2017 avec l’agenda international annoncé à l’ONU dès le printemps.
Conclusion
Le bon sens doit prévaloir dans le monde d’aujourd’hui. "Aucun des problèmes que nous affrontons aujourd'hui ne peut être résolu par la guerre", écrit Gorbatchev.
À ceux qui disent « le monde est dangereux, recroquevillons-nous », ne faut-il pas rétorquer : « quand le monde n’a-t-il pas été dangereux ? ». Est-ce que cela a empêché les humains d’agir lorsqu’ils en avaient la volonté politique ? Malgré les mensonges alors de G.W. Bush, n’y-t-il pas eu les plus gigantesques manifestations de l’histoire, le 15 février 2003, contre la guerre d’Irak ?
Aujourd’hui, avec le but de l’interdiction de l’arme nucléaire, la barre est placée « haut ». Pourtant, 113 pays viennent de s’engager pour cet objectif, avec le soutien de hautes autorités morales (Pape, Croix-Rouge). L’arme nucléaire commence donc à être « désacralisée ». Si demain, le « roi est nu », l’arme nucléaire redeviendra ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : une arme de destruction effroyable qui, au lieu d’apporter une quelconque sécurité au monde, déstabilise les relations internationales et fait peser un risque permanent sur notre planète elle-même.
NB : vous pouvez retrouver l'intégralité de ces deux articles, complétés par des précisions sur les modernisations nucléaires en cours dans le monde, dans mon article publié dans les "Cahiers de l'IDRP " de janvier 2017, sur le site de l'IDRP.

dimanche 12 février 2017

Dangers du monde et armes nucléaires : bonnes et mauvaises réponses (1ère partie)

"On dirait que le monde se prépare à la guerre." Dans une tribune publiée le 26 janvier dans le journal britannique « Times », l'ancien président de l'URSS, Mikhaïl Gorbatchev, tire la sonnette d'alarme. Dans un "monde accablé de problèmes", Mikhaïl Gorbatchev estime qu'il "n'y a pas de problème plus urgent, aujourd'hui, que celui de la militarisation de la politique et de la nouvelle course à l'armement".
Cette nouvelle  « course à l’armement » se traduit notamment par le développement de nouveaux programmes de « modernisations » nucléaires et le suréquipement de nouvelles régions de monde en armements sophistiqués (pays du Golfe). Deux types de réponses sont apportées aujourd’hui : « ne pas baisser la garde », c’est-à-dire poursuivre et renforcer les militarisations, ou, à l’inverse, développer les initiatives politiques pour faire diminuer ces militarisations, en explorant les voies du désarmement, voire de l’élimination complète des armes nucléaires. En France, le débat est très contraint : on parle beaucoup du thème de la « guerre », mais très difficilement de celui de la « paix » et encore moins de la remise en cause de la « dissuasion nucléaire ».
La relance des « modernisations nucléaires » et les nouvelles « tentations » nucléaires
Dans l’interview déjà citée, Gorbatchev estime que "Aujourd'hui, la menace nucléaire semble de nouveau d'actualité". Nicolas Roche, directeur des Affaires stratégiques au Quai d’Orsay, estime, lui, dans le Figaro du 23/01/17 que nous assistons à une "relance de la dissuasion".
Il est clair que toutes les puissances nucléaires existantes, celles reconnues dans le TNP (les « P5 »), celles de « fait » (Inde, Pakistan, Corée du Nord), celle « non-avouée » comme Israël, n’ont pas renoncé à leurs armements nucléaires.  Les cinq puissances importantes ont même décidé de moderniser leurs arsenaux et de renouveler leurs composantes.

Cette course aux "modernisations nucléaires" crée un environnement de maintien des arsenaux et de course technologique aux armements. Certes, nous ne sommes plus dans les années 1950-1960, où l'on atteignait 70 000 têtes nucléaires. Aujourd'hui, Russes et Américains (à eux seuls, ils totalisent 95% du stock mondial) totalisent 7000 à 8000 armements chacun, sans volonté d'en augmenter le nombre. Le nombre de têtes nucléaires a donc fortement baissé.
Mais la baisse quantitative de l'armement n'est pas synonyme de réduction de la menace nucléaire. "Les programmes de modernisation à long terme en cours dans ces États montrent que les armes nucléaires sont toujours une marque du statut international et de la puissance", observe un responsable du Sipri, Shannon Kile, dans le communiqué déjà cité.

Nouvelles opportunités pour le désarmement nucléaire ?
Une analyse superficielle de la situation du désarmement depuis vingt ans peut sembler décourageante : les discussions sont au point mort à la Conférence du désarmement à Genève, incapable même de décider un ordre du jour de ses travaux. Les États dotés d’armes nucléaires modernisent tous leurs arsenaux nucléaires, avec l’intention de les conserver pour les décennies à venir. L’échec permanent du désarmement semble inéluctable pourtant, on peut craindre que tant que les armes nucléaires existeront, le danger de les utiliser à nouveau existera.
La « campagne humanitaire »
Malgré ces impasses, il faut noter des éléments qui viennent éclaircir ce paysage. Depuis 2013, une campagne s'est développée, à l'initiative de plusieurs États dont l'Autriche, la Norvège, la Suisse, des ONGs comme le réseau ICAN (Campagne internationale pour l'abolition des armes nucléaires) pour remettre la question de l'interdiction des armes nucléaires sur un terrain, fondamental : celui des conséquences d'une explosion ou d'un conflit nucléaire sur l'humanité.
Un processus pour l'interdiction des armes nucléaires, parallèle aux circuits diplomatiques classiques (Conférence du désarmement, Conférences du TNP), a été enclenché, imitant ainsi les processus d'Ottawa (sur les mines antipersonnel) ou d'Oslo (sous-munitions) ou celui qui a débouché sur la création de la Cour pénale internationale de justice . Il s’est traduit à l’Assemblée générale des Nations unies par la décision en 2915 de créer pendant l’année 2016 un groupe de travail « à composition non-limitée » pour étudier « sur le fond, les mesures juridiques concrètes et efficaces » et « les dispositions et normes juridiques nécessaires à l’instauration d’un monde exempt à jamais d’armes nucléaires ». Les recommandations en octobre 2016 de ce groupe de travail ont débouché sur le vote d’une résolution à la 1ère commission du désarmement de l’ONU le 27 octobre, puis à l’Assemblée générale le 27 décembre 2016 d’une résolution qui décide notamment : « d’organiser, en 2017, une conférence des Nations unies ayant pour objectif la négociation d’un instrument juridiquement contraignant visant à interdire les armes nucléaires en vue de leur élimination complète » du 27 au 31 mars et du 15 juin au 7 juillet 2017 et de présenter à sa 72e session à l’automne 2017 « un rapport qui lui permettra d’évaluer les progrès accomplis dans le cadre des négociations et de décider de la marche à suivre ».
Cette résolution a été adoptée par 113 pays contre 35 et 13 abstentions. Ce résultat est d’autant plus remarquable qu’il montre un effritement important du camp des partisans de l’arme nucléaire :  trois puissances nucléaires d’une même région, la Chine (État doté au sens du TNP), l’Inde et le Pakistan, (deux États non membres du TNP – dont les arsenaux sont en augmentation -), ont adopté une position commune : l’abstention ! Par contre, sur les 38 États ayant voté « Non », nous trouvons 27 des 28 membres de l’OTAN. Ce résultat a été obtenu malgré des pressions politiques considérables des puissances nucléaires : les USA sur les pays d’Amérique latine, la France sur les pays africains.
Un événement historique ?
Cette résolution a atteint un premier objectif : annoncer la fin de deux décennies de paralysie des processus de désarmement. Son importance ne s’arrête pas là : un traité d'interdiction des armes nucléaires est la principale pièce juridique manquante sur la scène du désarmement mondial. Il permettrait la "délégitimation" des armes nucléaires. Comme le fait remarquer le réseau ICAN, il établira une norme internationale claire contre la possession d’armes nucléaires.
Contrairement à ce que tentent d’affirmer les porte-paroles des pays nucléaires, états-uniens et français notamment, un tel traité d’interdiction viendra compléter et renforcer, et non miner, le Traité de Non-Prolifération et le Traité d’Interdiction des Essais nucléaires qui ont aidé à prévenir l’usage et la prolifération des armes nucléaires mais n’ont pas permis d’obtenir le désarmement.
Il y a là clairement une opportunité politique pour les gouvernements et les citoyens désireux de construire un monde plus sûr et plus pacifié. Il fournit un signal clair : il y a un « agenda » du désarmement nucléaire, comme il y a un agenda de la COP21. « I have a dream » : j‘ai rêvé que le président de la République française prennent des initiatives politiques audacieuse pour élargir le soutien à ce processus de désarmement et saisir cette opportunité. Pourquoi ne pas saisir au bond la déclaration du président chinois, faite le 17 janvier dernier, lors d'un discours au siège des Nations Unies à Genève qui a affirmé « que les armes nucléaires devraient être totalement interdites et détruites pour accéder à un monde débarrassé des armes nucléaires » et lui dire chiche ?
Parmi ses déclarations contradictoires, le nouveau Président des USA, Donald Trump, n’a-t-il pas déclaré le 15 janvier, dans un entretien au Times, « Il y a des sanctions contre la Russie. Voyons si nous pouvons faire de bons accords avec la Russie. Je pense que l'armement nucléaire doit être très sensiblement réduit, ça en fait partie ». Là encore, chiche !
Lorsque Mikhaïl Gorbatchev a lui-même émis une proposition voisine : "J'exhorte les membres du Conseil de sécurité de l'ONU à faire le premier pas" et à "adopter une résolution déclarant qu'une guerre nucléaire est inacceptable". Une initiative qui, selon lui, doit "venir de Donald Trump et Vladimir Poutine".
Il y a donc bien un espace politique pour des hommes politiques de bon sens, audacieux au service d’un monde de paix ! À ceux qu’inquiètent les pantalonnades sinistres de Donald Trump, n’est-ce pas par des initiatives politiques progressistes que sera limité son champ de malfaisance ?
À l’opinion de faire grandir cette exigence dès maintenant auprès de François Hollande et auprès de tous les candidats à l’élection présidentielle de ce printemps 2017.

Dans un deuxième texte, nous reviendrons sur l'état (préoccupant) du débat nucléaire en France

vendredi 5 juin 2015

Nucléaire encore... toujours ? (3) - Vers un "surpassement" du TNP ?

La Conférence internationale chargée d'examiner le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires s'est déroulée du 27 avril au 22 mai 2015 au siège de l'ONU à New York. Depuis l'entrée en vigueur du Traité en 1970, des conférences semblables se sont tenues tous les cinq ans afin d'en examiner le fonctionnement. Celle-ci s'est terminée sans qu'un texte final n'ait été adopté comme ce fut le cas en 2000 et 2005.
Le prétexte officiel en a été le refus de Washington, Londres et Ottawa qui ont indiqué qu'ils s'opposaient à une partie du projet de document final. Celui-ci fixait au 1er mars 2016 la date limite pour convoquer une conférence sur la création d'une zone exempte d'armes nucléaires au Proche-Orient et chargeait le secrétaire général de l'ONU Ban Ki-moon de faire progresser cette initiative lancée en 1995.
Pourtant, en 2010, le texte final, adopté alors par consensus, prévoyait qu'une réunion devait se tenir à Helsinki en 2012 pour parler du projet de zone dénucléarisée au Proche-Orient. Mais elle n'a jamais pu avoir lieu, en raison notamment des réticences d'Israël.
Si cette question de la dénucléarisation du Moyen-Orient a été la raison officielle des désaccords, la conférence de 2015 a révélé sur le fond la situation dégradée du TNP (Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires).
Alors que la Conférence de 2010 avait adopté un document comportant trois plans d'actions sur les trois piliers du TNP, plus, une sorte de quatrième plan d'action, même s'il n'est pas nommé ainsi, établissant une série de recommandations pour établir une zone exempte d'armes nucléaires et de destruction massive au Moyen-Orient (voir analyse sur ce blog : http://culturedepaix.blogspot.fr/2010_05_01_archive.html).  Depuis cette date, les puissances nucléaires ont poursuivi la modernisation de leur arsenal nucléaire, la coopération entre États-Unis et Russie est au point mort depuis la crise ukrainienne, la Conférence prévue sur le Moyen-Orient n'a pas eu lieu, aucun accord n'a encore officiellement été trouvé sur le programme nucléaire iranien, la Corée du Nord a poursuivi ses essais nucléaires, des rumeurs d'achats possibles d'armes nucléaires au Pakistan par Daesch ou l'Arabie saoudite circulent.
Cette dégradation de la situation a été relevée d'ailleurs le 27 avril, à l'ouverture de la conférence, par le secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-moon.
Notons que, depuis deux ans, une campagne s'est développée, à l'initiative de plusieurs États dont l'Autriche, des ONGs comme le réseau ICAN (Campagne internationale pour l'abolition des armes nucléaires) pour remettre la question de l'interdiction des armes nucléaires sur un terrain fondamental : celui des conséquences d'une explosion ou d'un conflit nucléaire sur l'humanité.
Dans ce contexte, l'échec de la Conférence du TNP a montré une sorte de crainte des puissances nucléaires officielles, les "P5", devant un processus qui sortirait des débats classiques sur la sécurité et la dissuasion. Cela a conduit à l'élaboration d'un projet de texte dans les couloirs dont les formulations étaient nettement en retrait sur 2010 (voir les analyses du site Reaching Critical Will : http://www.reachingcriticalwill.org/disarmament-fora/npt/2015/nir/10049-final-edition-vol-13-no-17). Les États-Unis, dont la priorité manifeste est la réussite d'un accord avec l'Iran sur son programme nucléaire, ont préféré faire capoter la conférence pour ne pas mécontenter davantage leur allié israëlien (dont il faut noter qu'il assistait pour la première fois, en tant qu'observateur à cette Conférence du TNP, Israël étant un des seuls pays avec l'Inde et le Pakistan à ne pas être État-partie). Le paradoxe fut donc que le lobbying d'un état, non-signataire comme Israël, a abouti au rejet par les USA, le Royaume-Uni et le Canada du texte pour empêcher la tenue d'une Conférence sur la dénucléarisation du Moyen-Orient !
À noter quand même un autre paradoxe, positif celui-ci, que fut la présence à cette Conférence pour la première fois mais en tant qu'État-partie, donc signataire, de la République de Palestine !
Comme l'a relevé Kingston Reif, directeur du désarmement pour l'ONG spécialisée Arms Control Association, cet échec "va probablement accroître la frustration croissante des pays non dotés de l'arme nucléaire devant le peu d'empressement des pays dotés à désarmer" (AFP du 23/05/2015).
L'ambiance "plombée" de cette Conférence s'est traduit par un renforcement du nombre de pays impliqués dans un processus de recherche de l'interdiction des armes nucléaires au regard du droit humanitaire. Lors d'une Conférence tenue à Vienne en décembre 2014, l'Autriche avait proposé un texte en ce sens. Ce texte, désormais appelé "Engagement humanitaire", a été soutenu par 107 pays pendant la Conférence du TNP de New-York.
"Quelque soit le résultat de cette 9éme conférence d’Examen du TNP, l'Engagement humanitaire doit être à la base des négociations d'un nouveau traité visant à interdire les armes nucléaires", a déclaré Béatrice Fihn, Directrice exécutive du réseau international d'ONGs, ICAN. "Il s’est révélé évident que les États dotés d'armes nucléaires ne sont pas résolus à prendre de nouveaux engagements en faveur du désarmement, alors c’est au reste du monde de commencer un processus pour interdire les armes nucléaires à l’occasion du 70e anniversaire des bombardements atomiques de Hiroshima et Nagasaki."
Les 107 états vont-ils, comme le souhaitent les ONGs, décider de lancer un processus pour l'interdiction des armes nucléaires, parallèle aux circuits diplomatiques classiques (Conférence du désarmement, Conférences du TNP), imitant ainsi les processus d'Ottawa (sur les mines antipersonnel) ou d'Oslo (sous-munitions) ? Nous le verrons peut-être, lors des cérémonies commémoratives des bombardements Hiroshima en août prochain. Ce serait un événement considérable.

Nucléaire encore... toujours ? (5 et fin) - La dissuasion nucléaire vers l'obsolescence ?

La dissuasion nucléaire est un concept né pendant la guerre froide, lors de l'affrontement entre les "deux  blocs" d'états antagonistes : ceux de l'ouest emmenés par les USA et ceux de l'est emmenés par l'URSS.
Elle reposait sur le schéma qu'entre deux puissances structurées et supposées "raisonnables", le sentiment de conservation et les intérêts de l'État empêchaient ceux-ci d'accepter une "destruction mutuelle assurée". Seule pendant la période maoïste, la Chine populaire sembla risquer d'échapper à ce schéma mental, lorsque certains dirigeants chinois assurèrent que, grâce à ses 600 millions d'habitants, elle pourrait toujours survivre à un holocauste nucléaire.
Ce concept a apparemment fonctionné et recueilli un quasi-consensus politique jusqu'en 1989 et la fin de la guerre froide.
45 ans sans guerre mondiale : "grâce à la dissuasion" dirent ses partisans, "malgré l'épée de Damoclès nucléaire", objectèrent les adversaires de la dissuasion. Il est vrai que pendant cette période, à plusieurs reprises, des incidents graves (fausses alertes d'attaques nucléaires), des tensions diplomatiques (crise des missiles de Cuba en 1962) faillirent provoquer l'embrasement.
Après la chute du mur de Berlin en 1989, une nouvelle période des relations internationales commença à prendre forme. En 1995, le TNP (Traité de non-prolifération des armes nucléaires), entré en vigueur en 1970, fut prorogé "indéfiniment".
Cette décision était extrêmement positive puisqu'elle impliquait un engagement de la communauté internationale à stopper l'extension du nombre des puissances nucléaires et qu'elle impliquait des efforts de la part des pays nucléaires pour aller vers le désarmement nucléaire. Très vite, un aspect pervers de cette prorogation indéfinie se fit jour : elle fut interprétée de fait comme un gel d'une situation inégalitaire entre États "dotés" (de l'arme nucléaire) et États "non-dotés". Dès lors, des puissances régionales comme l'Inde et le Pakistan lancèrent leur programme nucléaire, d'autres pays furent tentés par la possession d'armes nucléaires comme "protection ultime" après les interventions internationales contre l'Irak, la Serbie, etc... D'autant plus, que la communauté internationale, après l'arrestation du scientifique Vanunu en Israël apprit de manière claire que des puissances occidentales, dont la France, avaient aidé l'État hébreu à mettre sur pied un arsenal nucléaire.
Au tournant des années 2000, il est devenu évident aux yeux d'une partie importante de la communauté internationale : États non-nucléaires, ONGs que la rhétorique de la "dissuasion nucléaire" était devenue obsolète.
Elle reposait sur la notion d'États forts et stables : le mythe implosa après 1989. La désintégration de l'URSS après 1992 laissa quatre États en possession d'armes nucléaires : Russie, Ukraine, Bélarus et Kazakhstan. Il fallut des prouesses diplomatiques pour que le stock d'armes nucléaires soit regroupé sous contrôle dans la seule Russie. Au début des années 2000, l'extension du fanatisme taliban en Afghanistan et au Pakistan a pu laisser craindre que le contrôle de la centaine de missiles et d'ogives nucléaires pakistanais passe aux mains des sympathisants d'Oussama Ben Laden.
Aujourd'hui, les rumeurs et déclarations autour d'un possible achat d'armes nucléaires par les terroristes de Daesh, donc de gens fort éloignés de la notion de "raisonnables", au même Pakistan, même s'il s'agit essentiellement d'une intox médiatique, montrent que l'existence même d'armes nucléaires est un danger partout. Aucune nation nucléaire n'est à l'abri d'une destabilisation ou d'un "docteur Folamour". Quelle serait la base théorique d'une dissuasion française avec Marine Le Pen à la présidence de la République ?
La possession des armes nucléaires devient essentiellement un enjeu de représentation de puissance que les "possédants" cherchent à garder à tout prix en multipliant les opérations de communication ou de brouillage idéologique.
De fait, la réalité mondiale aujourd'hui des armes nucléaires est la suivante : les armes nucléaires restent la seule catégorie d'armes de destruction massive à ne pas relever d'un traité de désarmement et d'un régime juridique d'interdiction.
La notion de "dissuasion" est devenu obsolète comme nous l'avons vu, celle-ci ne sert en fait qu"à "légitimer" la possession d'une arme de destruction massive à l'encontre de toutes les pratiques reconnues par le droit international du désarmement et le droit humanitaire, visant à protéger les populations civiles.
La protection invoquée "d'intérêts vitaux" par les puissances nucléaires ne tient plus, car pourquoi un pays aurait-il le droit de protéger ses "intérêts vitaux" par l'arme nucléaire et pas un autre pays ?
C'est ce vide juridique et cette anomalie dans le droit international face à la nécessaire protection des populations en cas de déflagration nucléaire qui est pointé par les 107 pays qui soutiennent "l'engagement humanitaire" initié par l'Autriche.
Le processus d'interdiction de l'arme nucléaire, s'il est lancé effectivement cette année, en août,  à Hiroshima, permettra certainement de poser le débat sur l'obsolescence du concept de dissuasion nucléaire d'une manière nouvelle. Il devra s'accompagner d'une réflexion approfondie sur les conditions renforcées de la sécurité commune et de la "dissuasion partagée".
Ce serait un bouleversement des approches classiques du désarmement nucléaire.