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vendredi 10 avril 2026

11e Conférence d’examen du TNP : « Une sécurité plus grande pour tous » ou « une domination non-diminuée » pour quelques uns ? »

La prochaine Conférence d’examen du Traité de non-prolifération nucléaire (TNP), qui se tiendra du 27 avril au 22 mai, sera un des moments importants de l’année 2026, avant la Conférence d’examen du Traité d’interdiction (TIAN) en novembre prochain. En 2025, avec la visite en France d’une délégation d’Hibakushas, les partisans de l’abolition des armes nucléaires avait mis l’accent sur les conséquences humaines des deux premiers bombardements nucléaires d’Hiroshima et de Nagasaki. L’année 2026 devrait permettre de franchir une étape pour permettre à la communauté internationale de se mettre au niveau des dangers mortels pour l’humanité qui pèsent aujourd'hui sur notre humanité.
Avant d’entrer dans le détail des enjeux particuliers de la Conférence d’examen du TNP qui se déroulera du 27 avril au 22 mai 2026 à New-York, je voudrais apporter quelques éléments de réflexion pour éclairer le contexte. 
Je pense d’abord que nous sommes dans un moment critique comme dans les années 60 au moment de la crise des missiles de Cuba et de l’extension de la prolifération nucléaire potentielle à de nouveaux États (au moins huit prévus à l’époque), mais, avec, alors, l’héritage moral de l’Appel de Stockholm, lancé dix ans auparavant.
Rappelons ce texte lumineux, toujours d’actualité :
« Nous exigeons l'interdiction absolue de l'arme atomique, arme d'épouvante et extermination massive des populations.  Nous exigeons l'établissement d'un rigoureux contrôle international pour assurer l'application de cette mesure d'interdiction.
Nous considérons que le gouvernement qui, le premier, utiliserai, contre n'importe quel pays, l'arme atomique, commettrait un crime contre l'humanité et serait à traiter comme criminel de guerre. Nous appelons tous les hommes de bonne volonté dans le monde à signer cet appel
».

Aujourd’hui, la grande inquiétude qui pèse de plus en plus dans les débats internationaux est le fait que l’invocation de l’arme nucléaire, l’éventualité de son emploi, sont utilisées dans le débat d’idées sur la guerre comme des éléments « normaux ». Russie et USA ne font aucun effort pour renouveler le traité de limitation balistique « NEW START », Donald Trump parle de relancer les essais nucléaires, interrompus de fait depuis plus de 30 ans par les États dotés. Le président français, Macron, annonce l’augmentation du nombre des têtes nucléaires, et, élément nouveau, une forme de partage, au moins dans les échanges d’idées, de la dissuasion nucléaire française. Il annonce même la fin de la transparence sur les chiffres des armes nucléaires françaises. En Russie, Vladimir Poutine utilise dans le débat la menace de la riposte nucléaire comme un élément de langage diplomatique classique. De son côté, dans la discrétion, la Chine a relancé la production et doublé son nombre de têtes. 
La grande différence entre la situation actuelle et celle des années 60 est que nous avons construit des outils juridiques contre la prolifération avec le TNP, puis pour l’interdiction des armes nucléaires avec le TIAN, pour avancer sur la voie de l’élimination des armes nucléaires. Le problème est que ces outils sont confrontés à certaines limites devant la pression politique des cinq puissances nucléaires « officielles »,  les P5.
Il faut constater que nous devons affronter de nouveau, un grand défi : délégitimer dans les consciences l’existence des armes nucléaires. Il nous manque une nouvelle référence morale mondiale, un peu comme l’avait été l’Appel de Stocholm, qui nous permette de nous appuyer dessus, pour développer un vrai rapport de forces dans les consciences.
Nous sommes face à deux limites des Traités en cours : le TNP, prolongé indéfiniment en 1995, est fondamentalement un traité de limitation du nucléaire militaire et de gestion du nucléaire civil. Son article VI, comporte l’engagement des pays nucléaires à éliminer les armes nucléaires, mais dépend uniquement des rapports de force dans les opinions. En 2010, à la Conférence d’examen du TNP, les militants anti-nucléaire avaient obtenu dans la déclaration finale le rappel de l’engagement de tous les États donc de la France à "atteindre l'objectif d'un monde exempt d'armes nucléaire" et de ce fait "à appliquer les principes d’irréversibilité, de vérifiabilité et de transparence". (je vous renvoie à mon livre de l’époque : « Désarmement nucléaire, le rebond ? »).
Mais aujourd’hui, dans un autre contexte politique, dans la construction de ce rapport de force, nous butons contre l’idéologie de guerre dominante, relayé de fait par un discours médiatique très complaisant.
Avec le TIAN, un énorme progrès a été accompli au niveau des buts, puisque ce Traité acte clairement l'illégalité des armes nucléaires, maintenant juridiquement interdites et qu’il interdit aussi  la menace de l'emploi de l'arme nucléaire c'est-à-dire la théorie de la dissuasion nucléaire. Mais sa limite reste que le TIAN s’est construit sur les concepts du « désarmement humanitaire », et qu’il ne répond pas directement ou complètement au débat sur la sécurité, la menace.
Il me semble donc que nous sommes obligés de franchir un nouveau pas pour vaincre l’idéologie de la force comme gage de sécurité, et celle de l’arme nucléaire comme la « panacée » sécuritaire.
Il faut affronter dans les débats ces deux problématiques : celle de la menace et celle de la sécurité.
Avant de parler de la problématique de la menace, il faut faire un rappel. On ne prépare pas la paix en préparant la guerre, si on prépare la guerre, on aura la guerre
Quelle est la menace aujourd’hui ? Osons affirmer que les vraies menaces pour la sécurité, la paix, le développement de notre pays, de l’Europe, de la planète, ce ne sont pas les menaces fantasmées de la Russie, l’Iran ou la Chine. Ce sont le maintien, voire l’aggravation de la pauvreté et de la misère, le gâchis des financements, des ressources dans le militaire au lieu de les consacrer au développement, c’est l’explosion des exodes et migration de population, ce sont les conséquences concrètes en Asie du sud-est et en Afrique du réchauffement climatique, c’est le maintien d’une épée de Damoclès terrifiante sur nos têtes avec la persistance des armes nucléaires.
Concernant la sécurité collective, l’argument principal des puissances nucléaires est de dire : « nous ne bougerons sur le désarmement nucléaires que dans le cadre d’une « sécurité non-diminuée ». Clamons avec forme qu’il s’agit d’une escroquerie intellectuelle, cette « sécurité non-diminuée » pour les P5 n’est, en réalité, qu’une « domination non-diminuée », un chantage sur les autres nations, un égoïsme de grande puissance.  
Concernant la notion de  menace, ne faut-il pas affirmer plus fort, qu’on n’y fait face, non par l’escalade des réponses de force et la course aux armements, c’est-à-dire le report des menaces à un niveau toujours plus élevé, mais par l’action politique et diplomatique pour faire baisser le niveau de cette menace, pour pouvoir enclencher des processus négociés et diplomatiques. C’est cela d’ailleurs le cœur de l’engagement solennel pris par tous les pays du monde, en signant et en acceptant la Charte des Nations unies.
Concernant la recherche de la sécurité, ne faut-il pas affirmer là encore que l’enjeu n’est pas celui d’une « sécurité non-diminuée » pour quelques uns (en fait, je le répète une « domination non-diminuée »), mais c’est celui de la création d’une « sécurité plus grande pour tous » !  Là encore, c’est cela l’esprit de la Charte des Nations unies, la quintessence du droit international !
Une « sécurité plus grande pour tous » signifie la réactivation, l’élargissement et l’application de tous les traités de désarmement actuels, la création d’autres accords de désarmement, sur l’espace, l’IA militaire, les armes létales autonomes. Elle implique la négociation, d’accords de sécurité régionaux comme nous l’avions fait en Europe avec les accords d’Helsinki, il y a cinquante ans. Elle exige l’établissement et la mise en œuvre d’un droit humain à la paix et surtout l’utilisation des sommes dilapidées pour l’armement et les guerres, au moins 2700 mds de $ par an (dans le sens du SIPRI), dans le financement  de la réussite de la mise en œuvre des objectifs de développement durable.
La prochaine Conférence d’examen du TNP va être très difficile du fait du contexte dû à la guerre d’agression de la Russie contre l’Ukraine et à l’autre guerre d’agression des USA et d’Israël contre l’Iran et le Liban.
Comme en 2025 lors de la Conférence de préparation, la notion de « dissuasion élargie » et le stationnement d’armes nucléaires dans des « pays hôtes » sera sans doute un des points centraux des débats. La Chine et de nombreux pays émergents s’étaient élevés avec force contre cette notion. Le ralliement du président Macron à ce concept est incompréhensible et condamnable. L’ambassadrice Anne Lazar-Sury, représentante de la France à la Conférence du désarmement, qui va conduire la délégation nationale à la Conférence du TNP à New-York, a essayé de présenter cette nouvelle politique le 10 mars dernier à Genève. Elle a dû avouer que « la dimension européenne de la dissuasion française vient s’ajouter à la dissuasion nucléaire de l’OTAN, y compris la dissuasion élargie américaine ». Pouvons-nous laisser passer une telle vision ?  
Un autre point-clé sera sans doute celui de la « transparence ». Depuis plusieurs conférences d’examen du TNP, des pays comme la Suisse défendent l’élargissement de ce droit à l’information. La France s’est même vantée d’être une supportrice de cette notion. Là aussi, l’annonce par Emmanuel Macron de l’arrêt des informations sur notre stock nucléaire est scandaleuse. L’ambassadrice Lazar-Sury a fait de l’équilibrisme dans son discours en affirmant que « cette décision ne remet pas en cause l’engagement de la France en faveur d’une transparence adéquate, qu’elle maintient sur sa doctrine, son organisation, sur certaines de ses capacités et sur ses programmes de modernisation ». 
Ces deux points sur les évolutions de la politique d’Emmanuel Macron montrent que les militants de la délégation française seront certainement très attendus dans leurs positions et actions par nos collègues et amis étrangers.
Cette situation devrait inciter les activistes français à développer la réflexion sur le renforcement des liens et des actions avec les pays émergents, leurs représentants et leurs organisations (en particulier, ceux qui demain, seront peut-être de futurs membres permanents du Conseil de sécurité, comme l’Inde, au Brésil, à l’Afrique du sud, à l’Égypte), ainsi qu’avec les pays du Sud global. Un élément intéressant de cette conférence est qu’elle sera présidée par l’ambassadeur du Vietnam, pays avec qui la France partage tant de liens. Il faut noter que le Vietnam a réaffirmé récemment, en février, à la Conférence du désarmement de Genève, sa position en faveur du désarmement et de la non-prolifération nucléaire.
Enfin, malgré les difficultés à contrebalancer la propagande de guerre dans les consciences, qui transparaît dans de nombreux sondages, il faut quand même, bien remarquer, les évolutions et la diversité des opinions qu’il est possible de mobiliser. Ainsi,  mardi 23 mars, 500 chrétiens ont fait un appel, publié dans le journal La Croix, qui dit « nous implorons tout soldat chrétien à exprimer publiquement son refus des armes nucléaires ». À méditer, n’est-ce pas ?
Daniel Durand
Chercheur en relations internationales
(Cet article reprend mon intervention, lors du webinaire, organisé par le Mouvement de la paix et ICAN, le 1er avril 2026)

 

dimanche 5 septembre 2021

BERLIN - KABOUL, LA FIN D'UN CYCLE ? L'OPPORTUNITÉ D'UNE NOUVELLE ÈRE HUMAINE ?

L'entrée des talibans dans Kaboul, le départ dans la hâte des dernières troupes états-uniennes de la ville ont frappé les esprits. Les commentaires sont nombreux et divers : sur la défaite militaire US, sur la tragédie humaine et démocratique qui risque de s'ouvrir, sur les relations à avoir ou non avec les nouveaux maîtres de l'Afghanistan. Il me semble pour ma part que les événements de Kaboul résonnent plus fort qu'une simple péripétie de fin de conflit. Au-delà des simples commentaires politiciens pro ou anti-américains, en prenant du recul, cet événement sonne, je pense, la fin d'un cycle  qui s'est ouvert, il y a environ trois décennies, symbolisé en gros par la chute du mur de Berlin, suivi assez vite de la fin de cette période qu'on appelait la "Guerre froide". Cette fin de cycle historique est-elle susceptible d'ouvrir l'opportunité de remettre sur le chantier un nouveau multilatéralisme plus inclusif, développé autour d'une système onusien revigoré et démocratisé ? C'est, je crois, un des enjeux possibles de la période qui s'ouvre dans les relations internationales.
C'est ce que je veux essayer de montrer schématiquement dans le cadre étroit de cet article de blog

QUELLE ORGANISATION DU MONDE ?

De 1947 à 1989, pendant quarante ans, le monde s'est quasiment paralysé dans le face-à-face de deux blocs antagonistes, le bloc occidental et états-unien d'une part et le bloc communiste, soviétique d'autre part.
La chute du mur de Berlin en 1989, l'accélération du démantèlement du bloc soviétique après la prise de pouvoir d'Etsine en 1996, ont ouvert alors une période où s'est posée la question de la nouvelle organisation de la planète : comment revoir l'organisation du système international planétaire avec quelle place et autorité pour le système des Nations unies et pour de nouvelles relations entre États, quelle place accorder aux nouveaux acteurs internationaux qui s'étaient développés : ONGs, élus locaux, puissances économiques transnationales ? Pendant ces décennies, les rivalités et affrontements autour de cette problématique se sont multipliés. Avec la bataille de Kaboul, un chapitre vient de se clore : celui du règlement des conflits et de l'imposition de la démocratie par la seule solution militaire.
Durant la première décennie, jusqu'en l'an 2000, les grandes puissances privilégient non sans réticences le cadre multilatéral offert par les Nations unies. L'intervention soviétique unilatérale pour soutenir le gouvernement afghan en 1980 est condamnée partout. En 1991, l'intervention au Koweit contre le coup de force de Sadham Hussein se fait sous mandat onusien. Les négociations de désarmement se déroulent positivement dans les enceintes onusiennes : traité d'interdiction des armes chimiques en 1993, prorogation indéfinie du TNP en 1995, traité d'interdiction des essais nucléaires en 1996 par exemple. Des premiers accrocs se produisent pourtant avec les bombardements de l'OTAN sur la Serbie en 1996 qui ne sont validés par le Conseil de sécurité qu'a posteriori. C'est autour de la première intervention en Irak et de l'intervention internationale dans les conflits intra-yougoslaves qui est menée d'abord par la Forpronu, forces sous commandement onusien remplacée ensuite par les troupes de l'OTAN que naît le concept "d'imposition de la démocratie" y compris par la force.
On assiste de fait à une course de vitesse entre les interventions des grandes puissances qui commencent à devenir de plus en plus unilatérales et l'intervention grandissante des opinions publiques dans les relations internationales.
Les ONGs profitent de cette période favorable : en 1992, plus de 1500 ONGs participent au Sommet de la Terre, lors de la Conférence de Rio sur l'environnement et le développement, en 1995 à Copenhague pour le Sommet sur le développement social et la même année à Pékin pour les droits de la femme. Ces rencontres sont l'occasion de « contre-sommets »,  de rencontres entre ONG venues de pays ou de continents très différents, elles vont contribuer progressivement à faire émerger la notion, encore très floue et contestée, de « société civile internationale ».
Toutes les conférences et travaux de cette époque débouchent sur des normes qui placent la notion d'individu, d'humain au centre des préoccupations. On parle alors de développement humain, de droits humains et même de sécurité humaine. Ces notions sont portées par les ONG mais aussi par des diplomates ou des élites des pays en voie de développement et par certains organismes des Nations unies.
Cette décennie de montée des droits humains est couronnée par le vote de la résolution de l'ONU, le 13 septembre 1999, intitulée « Déclaration et Programme d'action sur la culture de la paix». Cette notion est capitale car elle identifie les domaines dans lesquels les racines des conflits se trouvent et comment on peut les dépasser. C'est la première fois que le développement durable, la sauvegarde des droits humains, l'égalité entre les hommes et les femmes, le processus démocratique, la tolérance et la solidarité, la libre circulation de l'information et des connaissances, et la sécurité humaine, sont pris en compte et articulés dans un seul et unique concept avec soutien de puissances moyennes.

IMPOSER LA DÉMOCRATIE ?

Les attentats de 11 septembre 2001 vont conduire à un basculement progressif en faveur des politiques de puissances unilatérales des États. Une coalition internationale menée par les États-Unis, intervient en Afghanistan en raison de son refus de livrer le chef d'Al-Qaïda Oussama ben Laden, responsable des attentats des Twin towers de New-York.
Le nouveau président Bush est très influencé par les milieux néo-conservateurs qui estiment qu'on peut exporter la démocratie occidentale à coup de chasseurs bombardiers. Le 20 mars 2003, les États-Unis interviennent en Irak, malgré une très forte opposition des opinions publiques dans le monde, sous le prétexte de parer à la menace des armes de destruction massive dont l'administration Bush affirme à tort détenir la preuve dans un rapport présenté au Conseil de sécurité de l'ONU le 12 septembre 2002 (il s'agit d'un rapport faussé et truqué comme cela sera démontré plus tard).
C'est la même conception qu'on peut rapprocher de pensées de la fin du 19e siècle, ce que Jules Ferry appelait «la mission civilisatrice» de l'Occident: il s'agissait d'apporter les Lumières françaises à un maximum de territoires possibles.
Plusieurs fronts militaires s'ouvrent ainsi successivement : en 2011, une résolution des Nations unies crée une zone d'exclusion aérienne pour protéger les manifestants civils libyens des bombardement de Khadafi. Mais les dirigeants français (Sarkozy), britanniques détournent l'esprit de cette résolution et débarquent des commandos au sol et à partir du 31 mars 2011, l'ensemble des opérations sont conduites par l'OTAN dans le cadre de l'opération Unified Protector. Cette opération va conduire progressivement à un éclatement complet du pays, une guerre civile toujours en cours et le passage facilité pour les djihadistes et terroristes pour circuler vers le Sahara et le Mali.
À la même période, une répression sanglante est exercée par le régime syrien contre les manifestants civils, une répression féroce est menée contre les organisations démocratiques, les partis islamistes et les minorités kurdes.
En septembre 2014, menée par les États-Unis, une coalition internationale est formée contre l'État islamique, commence à mener des bombardements en Syrie et décide d'appuyer les forces kurdes. Au printemps 2014, le président français François Hollande n'hésite pas à envisager une opération militaire pour arrêter le conflit. C'est ce qu'il explique lors d'un entretien sur France 2 le 29 mai : "Une intervention armée (en Syrie) n'est pas exclue à condition qu'elle se fasse dans le respect du droit international, c'est-à-dire par une délibération du Conseil de sécurité.".
Le soutien russe au régime syrien stabilise le conflit, l'État islamique qui s'est créé est détruit mais la situation du pays reste catastrophique après sans doute 500 000 morts, des attaques à l'arme chimique, de nombreux massacres, crimes de guerre et crimes contre l'humanité, commis, principalement par le régime syrien et par l'État islamique
Le continent africain n'est pas épargné par les interventions de troupes étrangères, avec une opération militaire menée au Sahel et au Sahara par l'armée française, avec une aide secondaire d'armées alliées. Cette opération appelée Barkhane vise à lutter contre les groupes armés salafistes djihadistes dans toute la région du Sahel. Lancée le 1er août 2014, elle remplace les opérations Serval et Épervier. En 2021, le constat est fait que les groupes terroristes n'ont pas été vraiment démantelés et continuent de mener des opérations contre des civils, le gouvernement malien est renversé par des militaires. la France annonce en juin 2021, sinon un abandon, mais à tout le moins une pause dans son opération Barkhane avec une réduction des troupes engagées.
D'autres interventions militaires unilatérales ont lieu en Ukraine où commence en 2014 une crise se déroulant à l'Est de l'Ukraine (Ukraine orientale) dans le Donbass. L'opposition des habitants russophones de cette région de Crimée aux autorités de Kiev aboutit à un référendum local du 16 mars 2014 sur le rattachement de la Crimée à la Russie mais dont la légalité n'est pas reconnue par l'Ukraine et la grande majorité de la communauté internationale. Les habitants de cette région autonome sont soutenus par la présence plus ou moins ouvertes des troupes militaires russes.

DES ENSEIGNEMENTS À DÉGAGER

L'examen de tous ces conflits montre l'échec des solutions exclusivement militaires pour imposer ou rétablir la démocratie et le droit.
Robespierre avait raison quand il s'écria dans son discours sur la guerre prononcé à la Société des Amis de la Constitution, le 2 janvier 1792 : "La plus extravagante idée qui puisse naître dans la tête d’un politique, est de croire qu’il suffise à un peuple d’entrer à main armée chez un peuple étranger, pour lui faire adopter ses lois et sa constitution. Personne n’aime les missionnaires armés ; et le premier conseil que donnent la nature et la prudence, c’est de les repousser comme des ennemis."
On m'objectera que grâce à ces interventions le développement du terrorisme a été bloque ou freiné : Ben Laden a été tué et ses projets de déstabiliser le Pakistan, voire de s'emparer de ses armes nucléaires, déjoués. Les tentatives d'imposer des États islamistes ou Khalifats ont été brisées, mais à quel prix ? Dans tous les cas cités, les structures étatiques ont été détruites ou très affaiblies. Ces pays connaissent des situations de guerre civile ouverte ou latente, la multiplication des réfugiés, l'extension de la corruption, la multiplication des violences. Parallèlement, dans le monde, le niveau des dépenses militaires a explosé, revenant au-dessus des records établis pendant la Guerre froide.
Ces trente années aboutissent à un constat sans appel : la force militaire ne règle aucun problème international, seules les solutions politiques négociées peuvent permettre de trouver des solutions pérennes et celles-ci ne peuvent se développer que dans un cadre institutionnel adapté, comme celui que fournissent les structures multiples des Nations unies.
Nous sommes à un tournant historique comme nous l'étions après la fin de la seconde guerre mondiale, comme nous l'étions après la chute de l'affrontement entre les deux blocs issus de la Guerre froide.
Ne soyons pas naïfs : les grandes puissances, les intérêts d'État, ne prononceront pas d'elles-mêmes des mea-culpa, des décisions politiques de contribution même si on voit bien les hésitations en ce milieu 2021 dans les revirements politiques de Jo Biden et d'Emmanuel Macron, les prudences de Vladimir Poutine ou de Xi Jinping. Dans les années 1990, les intérêts égoïstes des États ont vite gâché les chances d'alors de renforcer les coopérations internationales pacifiques, de développer un système multilatéral efficace.
Le défi n'est pas seulement dans les mains des puissances étatiques, il repose en grande partie dans les nouveaux  acteurs internationaux : ONGs bien sûr, dont les réseaux se sont encore renforcés depuis les années 1990. Les opinions publiques internationales disposent aujourd'hui de moyens d'information et de liaison qui n'existaient pas il y a trente ans : les réseaux sociaux, formidables outils de résonance et d'action. Enfin un sentiment d'appartenance à une communauté mondiale a grandi avec les préoccupations climatiques sur l'avenir de notre planète.
Il y va donc de la responsabilité des acteurs politiques et sociaux de comprendre la nouveauté de la situation internationale, de saisir les nouvelles opportunités pour construire une paix durable, pour créer les conditions d'un nouveau progrès humain sur notre planète et de prendre des initiatives politiques originales. Il y a un calendrier des sommets mondiaux prévus pour le climat mais quid d'un calendrier du désarmement nucléaire pour rendre le TIAN universel, d'un calendrier pour la réduction généralisée et le plafonnement des dépenses militaires, de la mise en oeuvre d'une interdiction plus forte du commerce des armes que celle promue actuellement dans le Traité existant ?
À ceux qui crieraient à l'utopie, je réponds : qui pensait, il y a dix ans, que les États-Unis, avec Jo Biden, seraient porteurs d'une proposition d'impôt exceptionnel sur les profits des grands groupes économiques transnationaux, ou qui pouvait prévoir que la proposition de suspendre, voire supprimer, les brevets sur les vaccins recueillerait tant d'écho en France et dans le monde ?
L'an 2025 marquera le 80e anniversaire de la création des Nations unies et de leur Charte : pourquoi cet anniversaire ne serait-il pas l'occasion d'une Assemblée générale extraordinaire des Nations unies pour rassembler, faire le point et booster les avancées de la démilitarisation de notre planète, de la réduction des dépenses d'armement, des décisions pour lutter contre le réchauffement climatique, de l'achèvement des objectifs du développement durable, de la mise en oeuvre de programmes généralisés d'éducation à une véritable culture de la paix universelle ?  Cette Assemblée générale extraordinaire pourrait être doublée comme en l'an 2000 d'une Assemblée des peuples qui permettrait aux opinons publiques mondiales, aux ONGs, aux élus locaux de s'exprimer et faire pression sur tous ces sujets. Il ne reste pas beaucoup de temps pour saisir cette occasion !

Daniel Durand - 5 septembre 2021

vendredi 14 février 2020

E. Macron et la dissuasion nucléaire : le recyclage des vieilles idées

Le premier discours officiel du président Emmanuel Macron sur la dissuasion nucléaire était attendu. Allait-il faire entendre la voix de la France à l'unisson de tous ceux qui s'inquiètent de l'avenir de notre planète ? Allait-il annoncer une initiative diplomatique forte en direction des autres puissances nucléaires pour se tourner avec esprit d'ouverture envers les 122 pays qui ont exprimé leur souhait de voir éliminer toutes les armes nucléaires ? Que nenni.
Au lieu d'une vision prospective à la mesure de ce que pourrait être une diplomatie française inventive et audacieuse, nous avons entendu un discours ancien, reprenant sans génie un schéma de pensée datant de la fin des années 1990.
Plus de "jeunisme" mais un discours réactionnaire essayant de repeindre des vieilles idées datant de vingt ans comme "le désarmement exemplaire de la France", n'hésitant pas à mentir sur ses adversaires accusés faussement de prôner "le désarmement unilatéral", réécrivant l'histoire de l'après-guerre froide, en parlant "d'idéalisme" des dirigeants d'alors qu'au contraire, a prévalu après la Guerre froide la brutalité de "l'otanisation" forcée en Europe.

Ce discours s'articule toujours sur un même schéma, un même argumentaire depuis 1996.
1/ Le noircissement de la situation sur le thème du monde dangereux : "Les risques, les menaces, se sont accrus et diversifiés" (EM). En 2015, Hollande dit "la réapparition d'une menace étatique majeure pour notre pays, ne peut être exclue" ; en 2008, Sarkozy affirme "nous sommes confrontés à l’affirmation de nouvelles puissances, de nouvelles ambitions, de nouvelles menaces et donc de nouvelles rivalités" ; en 2001, Chirac prévient "l'évolution des menaces et des technologies contribue également à réduire les distances, et peut transporter, au coeur même du territoire national, la violence d'affrontements qui se déroulent loin de nos frontières".
2/ L'affirmation sans preuve que la dissuasion nucléaire garantit notre sécurité : "notre force de dissuasion nucléaire demeure, en ultime recours, la clé de voûte de notre sécurité et la garantie de nos intérêts vitaux" (EM). En 2008, Sarkozy affirme :"Et qu’en toutes circonstances, notre indépendance nationale et notre autonomie de décision soient préservées. La dissuasion nucléaire en est la garantie ultime" ; en 2001, Chirac rappelle "notre sécurité est et sera avant tout garantie par la dissuasion nucléaire. C'est vrai aujourd'hui, cela le sera plus encore demain".
3/ Menaces, nécessité de la nécessité, donc il faudrait accepter des sacrifices financiers pour l'arme nucléaire : "j’ai décidé qu’un effort budgétaire inédit serait accompli dans le domaine de la défense" (EM). En 2008, Sarkozy annonce "Garantir la sécurité de la Nation a un coût important. Chaque année, la dissuasion nucléaire coûte aux Français la moitié du budget de la justice ou de celui des transports. [...] Mais je suis déterminé à assumer ce coût" ; en 2001,Chirac prévient "Un effort significatif doit être consenti pour maintenir à niveau notre système de défense".
4/ L'affirmation rituelle que la dissuasion française est liée à l'OTAN et à l'Europe : "je souhaite que se développe un dialogue stratégique avec nos partenaires européens qui y sont prêts sur le rôle de la dissuasion nucléaire française dans notre sécurité collective" (EM). En 2015, Hollande dit " la France ne conçoit pas sa stratégie de défense de manière isolée, même dans le domaine nucléaire" ; en 2008, Sarkozy indique "je propose d’engager avec ceux de nos partenaires européens qui le souhaiteraient, un dialogue ouvert sur le rôle de la dissuasion et sa contribution à notre sécurité commune" ;  en 2001 déjà, Chirac dit "à terme, la France envisage d'ailleurs de proposer à ses partenaires européens l'extension de son parapluie nucléaire".
5/ L'affirmation anonnée depuis 20 ans que la France n'a pas besoin de faire plus pour le désarmement, car elle a beaucoup fait déjà. Cet argumentaire, qui n'a jamais été modifié depuis, date de la conférence du TNP de 2010 où avait été distribuée une luxueuse plaque de "com" par la délégation française. Mais, en fait, depuis cette date, la France n'a pris AUCUNE mesure nouvelle de désarmement. Voici le catéchisme : "elle a, à cet égard, un bilan unique au monde, conforme à ses responsabilités comme à ses intérêts, ayant démantelé de façon irréversible sa composante nucléaire terrestre, ses installations d’essais nucléaires, ses installations de production de matières fissiles pour les armes, et réduit la taille de son arsenal, aujourd’hui inférieure à 300 armes nucléaires" (EM). En 2015, Hollande dit "tout pareil" : "La France a été exemplaire, en application du principe de stricte suffisance. Elle a donc réduit, ces dernières années, de moitié le nombre total de ses armes. De moitié ! Elle a diminué d'un tiers la composante nucléaire aéroportée. Elle a renoncé au missile sol-sol" ; en 2008, dans son style vantard, Sarkozy plastronne : "Elle a aujourd’hui un bilan exemplaire, et unique au monde, en matière de désarmement nucléaire. La France, premier Etat, avec le Royaume-Uni, à avoir signé et ratifié le traité d’interdiction complète des essais nucléaires ; la France, premier État à avoir décidé la fermeture et le démantèlement de ses installations de production de matières fissiles à des fins explosives ; la France, seul Etat à avoir démantelé, de manière transparente, son site d’essais nucléaires situé dans le Pacifique ; la France, seul Etat à avoir démantelé ses missiles nucléaires sol-sol ; la France, seul Etat à avoir réduit volontairement d’un tiers le nombre de ses sous-marins nucléaires lanceurs d’engins" ; mais dès 2001, Chirac avait donné le signal : "Première puissance nucléaire à avoir éliminé les systèmes sol-sol, la France a ratifié en avril 1998 le traité d'interdiction complète des essais nucléaires. Et, seule parmi les puissances nucléaires, elle a entrepris le démantèlement de son centre d'expérimentation et de ses installations de production de matière fissile pour les armes nucléaires".

Si l'on écarte le vernis technocratique et moderniste du discours présidentiel (par exemple, on parle de 3 ruptures mondiales, 4 piliers stratégiques, 3 défis de défense, on s'y perd même un peu), reste que l'argumentation d'Emmanuel Macron est donc dans la lignée de celle de ses prédécesseurs, sous la pression comme nous le savons du lobby militaire et du lobby militaro-industriel nucléaire.
En fait, la seule grande nouveauté de ce discours réside dans son contenu finalement très défensif devant les sollicitations et questionnements de plus en plus pressantes des grandes autorité morales de la planète pour stopper la course aux armements : le pape parlant de "l'immoralité" des armes nucléaires dans ses discours prononcés à Hiroshima et Nagasaki, le secrétaire général de l'ONU à Genève alertant la communauté internationale, la pression des institutions humanitaires comme le CICR, la pression des réseaux citoyens comme ICAN. Emmanuel Macron y consacre deux pages.
En 2001, Chirac avait pu se contenter de dire : "Un large consensus existe en France sur notre politique de défense et de sécurité". Mais, déjà en 2015, François Hollande avait été obligé de justifier le choix de garder deux composantes pour la force nucléaire (sous-marins plus avions). Et aujourd'hui, Emmanuel Macron est obligé d'argumenter sur l'existence même des armes nucléaires, sur leur caractère moralement inacceptable et sur la nouvelle proposition d'un Traité d'interdiction des armes nucléaires (TIAN). Il l'a fait en trichant : peu de monde demande, comme il l'a prétendu, le désarmement unilatéral de la France, mais de plus en plus de personnes pensent que la France pourrait jouer un rôle positif en facilitant les discussions et rapprochements entre puissances nucléaires et le reste du monde, notamment en construisant des passerelles de discussions entre TNP et TIAN

Si ce discours avait été prononcé dès le début du mandat présidentiel, on aurait peut-être regardé avec quelque intérêt des proclamations comme celle concernant "la hauteur des ambitions que porte la France pour la paix, le multilatéralisme et le droit". Mais nous avons constaté depuis 2017, au travers des discours aux Nations unies ou ceux devant les ambassadeurs, que les belles déclarations d'Emmanuel Macron n'étaient pas suivies d'effets concrets. Le multilatéralisme est devenu "fort", puis "fort et efficace" puis "qui réussisse" : ces définitions multiples et restrictives cachent mal le virage de plus en plus net sur la préférence qu'éprouve Emmanuel Macron à se délecter de réflexions sur la place centrale de la puissance dans les relations internationales. Dans son texte de douze pages, ne trouve-t-on pas 24 fois le mot "puissance" ? L'Europe de demain est vue uniquement dans la perspective de la création d'un "pôle de puissance" qui s'ajouterait à un monde de multipolarités rivales rappelant les affrontements d'alliances d'avant la première Guerre mondiale.
Le discours sur la puissance est illusoire s'il cache l'incapacité à lancer et surtout faire aboutir des grandes solutions politiques aux problèmes de la planète. Les grandes crises mondiales n'ont pas été résolues par une réponse militaire mais par une réponse politique et par la capacité des hommes d'État à trouver une issue négociée : crise des missiles de Cuba en 1962 (Kennedy - Kroutchev), des euromissiles en Europe en 1987 (Reagan - Gorbatchev), guerre israélo-arabe en 1978 (Sadate-Begin avec Carter).

Il ne suffit pas de parler de "France puissance d'équilibre" si l'équilibre est la stagnation politique ou la chimère nucléaire. Il ne suffit pas de parler d'action pour la paix, d'action au service du multilatéralisme, si aucune initiative diplomatique n'est prise pour renforcer la place des Nations unies dans les discussions de désarmement.
"Regardons notre avenir avec lucidité et détermination" a conclu Emmanuel Macron : entièrement d'accord !
Je pense en effet qu'il faut de la lucidité pour comprendre l'urgence de stopper la militarisation des relations internationales et pour s'attaquer au dogme de la dissuasion ; je crois aussi qu'il faut une réelle détermination pour surmonter les obstacles, les pressions sur cette voie.
Le Président de la République française actuel peut-il être à la hauteur de ces enjeux ? Au fil des mois, la réponse est de de plus en plus négative. Heureusement que parallèlement, le mouvement pacifiste dans le monde a montré dans ces dernières années que, lui, savait prendre ses responsabilités, en particulier au travers de l'action pour faire progresser l'idée d'un Traité d'interdiction des armes nucléaires. C'est donc de ce côté que se situe l'espoir...


vendredi 29 novembre 2019

Nucléaire, dissuasion : le débat progresse - Nuclear weapons, deterrence: the debate is progressing

*ENGLISH VERSION AT THE END OF THIS TEXT

Tous les médias ont souligné l'importance et la nouveauté des déclarations du pape François à Hiroshima et Nagasaki.

L'importance : il a  réitéré la condamnation globale des armes nucléaires
comme ses prédécesseurs. Benoit XVI en 2006, avait déclaré «Dans une guerre nucléaire, il n'y aurait pas de gagnants, mais seulement des victimes». François a rappelé que «l’utilisation de l’énergie atomique à des fins militaires est aujourd’hui plus que jamais un crime, non seulement contre l’homme et sa dignité, mais aussi contre toute possibilité d’avenir dans notre maison commune".

Cette condamnation générale et morale est importante dans le débat éthique et politique. Le pape avait déjà déclaré dans une conférence en novembre 2017 que «Les armes nucléaires,ne sont pas seulement immorales, elles doivent aussi être considérées comme un instrument illégitime de la guerre». Il est allé encore plus loin en annonçant dans l'avion du retour son intention d'inscrire cette immoralité dans le catéchisme de l'Église catholique.
Ses propos ont été particulièrement fermes et clairs: «l'usage des armes nucléaires est immoral, c'est pourquoi cela doit être inscrit dans le Catéchisme de l'Église catholique, et pas uniquement l'usage, mais aussi la possession, parce qu'un accident, ou la folie d'un dirigeant, la folie d'un seul peut détruire l'humanité» (voir https://www.vaticannews.va).
Cette fermeté devrait poser logiquement des dilemmes de conscience dans les milieux dirigeants française, y compris jusque dans l'armée française dans laquelle un certain nombre de haut-gradés n'hésitent pas à afficher leur foi catholique.

La nouveauté : le pape ne s'est pas contenté de critiquer les armes nucléaires mais il a condamné très nettement la doctrine d'utilisation nucléaire, l'utilisation de la menace d'utilisation sur laquelle repose le concept de dissuasion nucléaire puisqu'il a déclaré : «La paix et la stabilité internationales sont incompatibles avec toute tentative de compter sur la peur de la destruction réciproque ou sur une menace d’anéantissement total ; elles ne sont possibles qu’à partir d’une éthique globale de solidarité et de coopération au service d’un avenir façonné par l’interdépendance et la coresponsabilité au sein de toute la famille humaine d’aujourd’hui et de demain».

Or cette notion a été longtemps acceptée par l'église française, notamment dans la déclaration "Gagner la paix" des évêques français en 1983. Cette condamnation du concept de dissuasion nucléaire enregistre les changements du monde : nous ne sommes plus dans l'affrontement de la guerre froide entre deux blocs. Nous vivons dans un monde de plus en plus multipolaires, et donc plus instables et dangereux.

Cette condamnation est fondamentale car sa conséquence logique est l'interdiction par les textes des armes nucléaires, donc c'est la route vers le TIAN qui se trouve validée. Le pape l'a dit clairement : "Nous ne pourrons jamais nous lasser d’œuvrer et de soutenir avec une insistance persistante les principaux instruments juridiques internationaux de désarmement et de non-prolifération nucléaire, y compris le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires».

Cela explique depuis quelques mois ce que le journal La Croix a appelé le "lobbying des puissances nucléaires", notamment le lobbying mené sur les milieux proches du pape par l'entourage du ministre le Drian, qui a multiplié les déclarations ahurissantes du style "« Nous devons éviter que l’appel généreux à un monde “sans armes nucléaires” ne prépare un monde où seuls les dictateurs en disposeraient ».
On a noté aussi les prudences et les embarras de l'aumônier général des armées, Mgr Romanet, dans une interview à Familles chrétiennes du  10 novembre 2019, où il ne souffle pas un mot de l'interdiction des armes nucléaires. N'a-t-il pas écrit par ailleurs « Si vous mettez l’arme nucléaire hors la loi, alors seuls les hors-la-loi utiliseront l’arme nucléaire », dans "l'Église et l'arme nucléaire" (https://dioceseauxarmees.fr) ?
Aujourd'hui, ces déclarations d'un courant philosophique important de notre société interpellent largement les politiques mais aussi les militaires. Elles ne peuvent qu'inciter tous les partisans de la paix à multiplier les efforts pour développer le débat.
L'actualité des déclarations papales a fait passer au second plan un événement qui n'est pas sans importance. Une autre petite lueur sur la voie du désarmement nucléaire et de la construction de la paix se lève peut-être au Moyen-Orient. Après beaucoup de tergiversations, une Conférence internationale s'est tenue sous l'égide de l'ONU, la semaine du 19 au 23 novembre, pour examiner les conditions de la création d'une Zone sans armes nucléaires au Moyen-Orient avec tous les pays de la région sauf Israël, absent, les quatre puissances nucléaires sans les USA.
Rappelons que la création d'une telle Zone exempte d'armes nucléaires est partie intégrante du protocole de prorogation indéfinie du TNP signé en 1995. Sa non-réalisation pèse toujours dans chaque discussion sur la bonne mise en oeuvre du TNP. Il y avait un risque que la réunion se limite à des invectives et des exclusives contre les absents. Mais finalement le débat a été constructif et s'est terminé par un appel à poursuivre la réflexion en ouvrant la porte aux absents. Ce premier pas doit inciter à renforcer la pression et à demander à la France de jouer un rôle plus actif et plus positif, car, pendant la réunion, le représentant français s'est contenter d'attaquer la Syrie et l'Iran. Comme quoi, même avec Emmanuel Macron, les vieilles habitudes diplomatiques restent coriaces !
À la veille de l'an 2000 et ses grands rendez-vous (Conférence d'examen du TNP, possible ratification du TIAN), le débat sur le nucléaire s'aiguise, quitte le terrain des utopies et arrive sur le concret, comme je l'ai écrit dans un article récent (https://culturedepaix.blogspot.com/2019/09/tian-traite-dinterdiction-des-armes.htmlhttps://culturedepaix.blogspot.com/2019/09/tian-traite-dinterdiction-des-armes.html).
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ENGLISH VERSION

All the media highlighted the importance and novelty of Pope Francis' statements in Hiroshima and Nagasaki.


Importance: he reiterated the global condemnation of nuclear weapons as his predecessors had done. Benedict XVI in 2006 had declared "In a nuclear war, there would be no winners, only victims". François recalled that "the use of atomic energy for military purposes is today more than ever a crime, not only against man and his dignity, but also against any possibility of a future in our common home".


This general and moral condemnation is important in the ethical and political debate. The Pope had already declared in a conference in November 2017 that "Nuclear weapons are not only immoral, they must also be considered as an illegitimate instrument of war". He went even further by announcing on the return flight his intention to include this immorality in the catechism of the Catholic Church.

His words were particularly firm and clear: "the use of nuclear weapons is immoral, which is why it must be written into the Catechism of the Catholic Church, and not only the use, but also the possession, because an accident, or the madness of a leader, the madness of one can destroy humanity" (see https://www.vaticannews.va).

This firmness should logically raise dilemmas of conscience in French leadership circles, including the French army, in which a number of senior ranks do not hesitate to display their Catholic faith.


What is new: the Pope did not just criticize nuclear weapons, but he very clearly condemned the doctrine of nuclear use, the use of the threat of use on which the concept of nuclear deterrence is based, stating that: "International peace and stability are incompatible with any attempt to rely on fear of mutual destruction or the threat of total annihilation; they are only possible on the basis of a global ethic of solidarity and cooperation for a future shaped by interdependence and co-responsibility within the entire human family today and tomorrow".


However, this notion has long been accepted by the French church, notably in the declaration "Winning Peace" of the French bishops in 1983. This condemnation of the concept of nuclear deterrence reflects the changes in the world: we are no longer in the confrontation of the Cold War between two blocs. We live in an increasingly multipolar world, and therefore more unstable and dangerous.


This condemnation is fundamental because its logical consequence is the prohibition by the texts of nuclear weapons, so it is the road to TIAN that is validated. The Pope made it clear: "We can never get tired of working and supporting with persistent emphasis the main international legal instruments on disarmament and nuclear non-proliferation, including the Treaty on the Prohibition of Nuclear Weapons".


This explains what the newspaper La Croix has called the "lobbying of nuclear powers" in recent months, in particular the lobbying carried out on circles close to the Pope by the entourage of Minister Drian, who has made many staggering statements such as"" We must prevent the generous call for a world without nuclear weapons" from preparing a world where only dictators would have them".

The caution and embarrassment of the Army Chaplain General, Bishop Romanet, was also noted in an interview with Christian Families on November 10, 2019, where he did not say a word about the prohibition of nuclear weapons. Did he not also write "If you outlaw nuclear weapons, then only outlaws will use nuclear weapons", in "The Church and Nuclear Weapons" (https://dioceseauxarmees.fr)?

Today, these statements by an important philosophical movement in our society are of great concern to politicians but also to the military. They can only encourage all supporters of peace to step up their efforts to develop the debate.

The topicality of the papal declarations has overshadowed an event that is not without importance. Another small glimmer of light on the path to nuclear disarmament and peace-building may be emerging in the Middle East. After much delay, an international conference was held under the aegis of the United Nations, the week of 19-23 November, to discuss the conditions for the establishment of a nuclear-weapon-free zone in the Middle East with all countries in the region except Israel, the four nuclear powers without the United States.

It should be recalled that the establishment of such a nuclear-weapon-free zone is an integral part of the protocol for the indefinite extension of the NPT signed in 1995. S

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