vendredi 10 avril 2026

11e Conférence d’examen du TNP : « Une sécurité plus grande pour tous » ou « une domination non-diminuée » pour quelques uns ? »

La prochaine Conférence d’examen du Traité de non-prolifération nucléaire (TNP), qui se tiendra du 27 avril au 22 mai, sera un des moments importants de l’année 2026, avant la Conférence d’examen du Traité d’interdiction (TIAN) en novembre prochain. En 2025, avec la visite en France d’une délégation d’Hibakushas, les partisans de l’abolition des armes nucléaires avait mis l’accent sur les conséquences humaines des deux premiers bombardements nucléaires d’Hiroshima et de Nagasaki. L’année 2026 devrait permettre de franchir une étape pour permettre à la communauté internationale de se mettre au niveau des dangers mortels pour l’humanité qui pèsent aujourd'hui sur notre humanité.
Avant d’entrer dans le détail des enjeux particuliers de la Conférence d’examen du TNP qui se déroulera du 27 avril au 22 mai 2026 à New-York, je voudrais apporter quelques éléments de réflexion pour éclairer le contexte. 
Je pense d’abord que nous sommes dans un moment critique comme dans les années 60 au moment de la crise des missiles de Cuba et de l’extension de la prolifération nucléaire potentielle à de nouveaux États (au moins huit prévus à l’époque), mais, avec, alors, l’héritage moral de l’Appel de Stockholm, lancé dix ans auparavant.
Rappelons ce texte lumineux, toujours d’actualité :
« Nous exigeons l'interdiction absolue de l'arme atomique, arme d'épouvante et extermination massive des populations.  Nous exigeons l'établissement d'un rigoureux contrôle international pour assurer l'application de cette mesure d'interdiction.
Nous considérons que le gouvernement qui, le premier, utiliserai, contre n'importe quel pays, l'arme atomique, commettrait un crime contre l'humanité et serait à traiter comme criminel de guerre. Nous appelons tous les hommes de bonne volonté dans le monde à signer cet appel
».

Aujourd’hui, la grande inquiétude qui pèse de plus en plus dans les débats internationaux est le fait que l’invocation de l’arme nucléaire, l’éventualité de son emploi, sont utilisées dans le débat d’idées sur la guerre comme des éléments « normaux ». Russie et USA ne font aucun effort pour renouveler le traité de limitation balistique « NEW START », Donald Trump parle de relancer les essais nucléaires, interrompus de fait depuis plus de 30 ans par les États dotés. Le président français, Macron, annonce l’augmentation du nombre des têtes nucléaires, et, élément nouveau, une forme de partage, au moins dans les échanges d’idées, de la dissuasion nucléaire française. Il annonce même la fin de la transparence sur les chiffres des armes nucléaires françaises. En Russie, Vladimir Poutine utilise dans le débat la menace de la riposte nucléaire comme un élément de langage diplomatique classique. De son côté, dans la discrétion, la Chine a relancé la production et doublé son nombre de têtes. 
La grande différence entre la situation actuelle et celle des années 60 est que nous avons construit des outils juridiques contre la prolifération avec le TNP, puis pour l’interdiction des armes nucléaires avec le TIAN, pour avancer sur la voie de l’élimination des armes nucléaires. Le problème est que ces outils sont confrontés à certaines limites devant la pression politique des cinq puissances nucléaires « officielles »,  les P5.
Il faut constater que nous devons affronter de nouveau, un grand défi : délégitimer dans les consciences l’existence des armes nucléaires. Il nous manque une nouvelle référence morale mondiale, un peu comme l’avait été l’Appel de Stocholm, qui nous permette de nous appuyer dessus, pour développer un vrai rapport de forces dans les consciences.
Nous sommes face à deux limites des Traités en cours : le TNP, prolongé indéfiniment en 1995, est fondamentalement un traité de limitation du nucléaire militaire et de gestion du nucléaire civil. Son article VI, comporte l’engagement des pays nucléaires à éliminer les armes nucléaires, mais dépend uniquement des rapports de force dans les opinions. En 2010, à la Conférence d’examen du TNP, les militants anti-nucléaire avaient obtenu dans la déclaration finale le rappel de l’engagement de tous les États donc de la France à "atteindre l'objectif d'un monde exempt d'armes nucléaire" et de ce fait "à appliquer les principes d’irréversibilité, de vérifiabilité et de transparence". (je vous renvoie à mon livre de l’époque : « Désarmement nucléaire, le rebond ? »).
Mais aujourd’hui, dans un autre contexte politique, dans la construction de ce rapport de force, nous butons contre l’idéologie de guerre dominante, relayé de fait par un discours médiatique très complaisant.
Avec le TIAN, un énorme progrès a été accompli au niveau des buts, puisque ce Traité acte clairement l'illégalité des armes nucléaires, maintenant juridiquement interdites et qu’il interdit aussi  la menace de l'emploi de l'arme nucléaire c'est-à-dire la théorie de la dissuasion nucléaire. Mais sa limite reste que le TIAN s’est construit sur les concepts du « désarmement humanitaire », et qu’il ne répond pas directement ou complètement au débat sur la sécurité, la menace.
Il me semble donc que nous sommes obligés de franchir un nouveau pas pour vaincre l’idéologie de la force comme gage de sécurité, et celle de l’arme nucléaire comme la « panacée » sécuritaire.
Il faut affronter dans les débats ces deux problématiques : celle de la menace et celle de la sécurité.
Avant de parler de la problématique de la menace, il faut faire un rappel. On ne prépare pas la paix en préparant la guerre, si on prépare la guerre, on aura la guerre
Quelle est la menace aujourd’hui ? Osons affirmer que les vraies menaces pour la sécurité, la paix, le développement de notre pays, de l’Europe, de la planète, ce ne sont pas les menaces fantasmées de la Russie, l’Iran ou la Chine. Ce sont le maintien, voire l’aggravation de la pauvreté et de la misère, le gâchis des financements, des ressources dans le militaire au lieu de les consacrer au développement, c’est l’explosion des exodes et migration de population, ce sont les conséquences concrètes en Asie du sud-est et en Afrique du réchauffement climatique, c’est le maintien d’une épée de Damoclès terrifiante sur nos têtes avec la persistance des armes nucléaires.
Concernant la sécurité collective, l’argument principal des puissances nucléaires est de dire : « nous ne bougerons sur le désarmement nucléaires que dans le cadre d’une « sécurité non-diminuée ». Clamons avec forme qu’il s’agit d’une escroquerie intellectuelle, cette « sécurité non-diminuée » pour les P5 n’est, en réalité, qu’une « domination non-diminuée », un chantage sur les autres nations, un égoïsme de grande puissance.  
Concernant la notion de  menace, ne faut-il pas affirmer plus fort, qu’on n’y fait face, non par l’escalade des réponses de force et la course aux armements, c’est-à-dire le report des menaces à un niveau toujours plus élevé, mais par l’action politique et diplomatique pour faire baisser le niveau de cette menace, pour pouvoir enclencher des processus négociés et diplomatiques. C’est cela d’ailleurs le cœur de l’engagement solennel pris par tous les pays du monde, en signant et en acceptant la Charte des Nations unies.
Concernant la recherche de la sécurité, ne faut-il pas affirmer là encore que l’enjeu n’est pas celui d’une « sécurité non-diminuée » pour quelques uns (en fait, je le répète une « domination non-diminuée »), mais c’est celui de la création d’une « sécurité plus grande pour tous » !  Là encore, c’est cela l’esprit de la Charte des Nations unies, la quintessence du droit international !
Une « sécurité plus grande pour tous » signifie la réactivation, l’élargissement et l’application de tous les traités de désarmement actuels, la création d’autres accords de désarmement, sur l’espace, l’IA militaire, les armes létales autonomes. Elle implique la négociation, d’accords de sécurité régionaux comme nous l’avions fait en Europe avec les accords d’Helsinki, il y a cinquante ans. Elle exige l’établissement et la mise en œuvre d’un droit humain à la paix et surtout l’utilisation des sommes dilapidées pour l’armement et les guerres, au moins 2700 mds de $ par an (dans le sens du SIPRI), dans le financement  de la réussite de la mise en œuvre des objectifs de développement durable.
La prochaine Conférence d’examen du TNP va être très difficile du fait du contexte dû à la guerre d’agression de la Russie contre l’Ukraine et à l’autre guerre d’agression des USA et d’Israël contre l’Iran et le Liban.
Comme en 2025 lors de la Conférence de préparation, la notion de « dissuasion élargie » et le stationnement d’armes nucléaires dans des « pays hôtes » sera sans doute un des points centraux des débats. La Chine et de nombreux pays émergents s’étaient élevés avec force contre cette notion. Le ralliement du président Macron à ce concept est incompréhensible et condamnable. L’ambassadrice Anne Lazar-Sury, représentante de la France à la Conférence du désarmement, qui va conduire la délégation nationale à la Conférence du TNP à New-York, a essayé de présenter cette nouvelle politique le 10 mars dernier à Genève. Elle a dû avouer que « la dimension européenne de la dissuasion française vient s’ajouter à la dissuasion nucléaire de l’OTAN, y compris la dissuasion élargie américaine ». Pouvons-nous laisser passer une telle vision ?  
Un autre point-clé sera sans doute celui de la « transparence ». Depuis plusieurs conférences d’examen du TNP, des pays comme la Suisse défendent l’élargissement de ce droit à l’information. La France s’est même vantée d’être une supportrice de cette notion. Là aussi, l’annonce par Emmanuel Macron de l’arrêt des informations sur notre stock nucléaire est scandaleuse. L’ambassadrice Lazar-Sury a fait de l’équilibrisme dans son discours en affirmant que « cette décision ne remet pas en cause l’engagement de la France en faveur d’une transparence adéquate, qu’elle maintient sur sa doctrine, son organisation, sur certaines de ses capacités et sur ses programmes de modernisation ». 
Ces deux points sur les évolutions de la politique d’Emmanuel Macron montrent que les militants de la délégation française seront certainement très attendus dans leurs positions et actions par nos collègues et amis étrangers.
Cette situation devrait inciter les activistes français à développer la réflexion sur le renforcement des liens et des actions avec les pays émergents, leurs représentants et leurs organisations (en particulier, ceux qui demain, seront peut-être de futurs membres permanents du Conseil de sécurité, comme l’Inde, au Brésil, à l’Afrique du sud, à l’Égypte), ainsi qu’avec les pays du Sud global. Un élément intéressant de cette conférence est qu’elle sera présidée par l’ambassadeur du Vietnam, pays avec qui la France partage tant de liens. Il faut noter que le Vietnam a réaffirmé récemment, en février, à la Conférence du désarmement de Genève, sa position en faveur du désarmement et de la non-prolifération nucléaire.
Enfin, malgré les difficultés à contrebalancer la propagande de guerre dans les consciences, qui transparaît dans de nombreux sondages, il faut quand même, bien remarquer, les évolutions et la diversité des opinions qu’il est possible de mobiliser. Ainsi,  mardi 23 mars, 500 chrétiens ont fait un appel, publié dans le journal La Croix, qui dit « nous implorons tout soldat chrétien à exprimer publiquement son refus des armes nucléaires ». À méditer, n’est-ce pas ?
Daniel Durand
Chercheur en relations internationales
(Cet article reprend mon intervention, lors du webinaire, organisé par le Mouvement de la paix et ICAN, le 1er avril 2026)

 

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