jeudi 14 novembre 2019

Faut-il penser "l'après-OTAN" dès maintenant ?

Le président Emmanuel Macron a lancé un pavé dans la mare politique européenne.
Qu'en penser sur le fond ? Quelle signification ? Quelles conclusions en tirer en termes de géostratégie ? Quelles enseignements en dégager pour ceux qui souhaitent construire une nouvelle politique étrangère de la France ?

"Mort cérébrale de l'OTAN", la formule est choisie pour faire le buzz et faire mouche. Le constat lui-même n'est pas vraiment original et ne surprend que ceux qui le voulaient bien, et préféraient continuer à crier au "loup-garou" OTAN pour critiquer Macron, accusé de "vouloir sauver le soldat OTAN". J'écrivais d'ailleurs sur mon blog, en parlant de l'OTAN, il y a quinze jours, "l'avenir de cette vieille organisation de la Guerre froide est de plus en plus contesté". Enfin, les Cahiers de l'IDRP, que j'ai le plaisir d'animer, ne publiaient-ils pas aussi en février dernier un article du spécialiste Olivier Kempf, intitulé "Des fins de l'Alliance à la fin de l'alliance ?".

En fait, la déclaration d'Emmanuel Macron est en cohérence avec ses déclarations  précédentes sur la nécessité d'une Europe puissance, car le désintérêt américain pour la relation transatlantique lui semble inéluctable, d'Obama à Trump.
Le président de la République prend acte finalement, sur le fond, de la crise de légitimité profonde qui mine l'Alliance atlantique. Il le reconnaît crûment : "L’OTAN a été pensé comme ayant un ennemi : le Pacte de Varsovie. En 90, nous n’avons pas du tout réévalué ce projet géopolitique à l’aune de la disparition de l’ennemi initial".
Depuis trente ans, l'OTAN court après une nouvelle justification de son existence. Certains ont espéré en faire un bras armé de l'ONU, imposant la démocratie au-delà même de sa sphère initiale d'intervention, mais, en réalité, en agissant pour leurs intérêts propres. Or, aujourd'hui, les États-Unis estiment pouvoir se passer d'un outil finalement encombrant. Comme l'écrit le spécialiste Loîc Tassé, dans le Journal de Montréal : "les États-Unis ne veulent plus que les Européens utilisent l’OTAN pour interférer dans les affaires du Moyen-Orient et de l’Asie centrale. Les Américains disposent eux-mêmes pour cela d’un commandement militaire distinct, l’US Central Command. Les opérations passées de l’OTAN en Afghanistan et en Irak seraient ainsi, aux yeux des Américains, des exceptions".
La crise otanienne est d'autant plus aiguë que tous les conflits depuis l'an 2000 où des solutions militaires et non politiques ont été appliquées, sont dans l'impasse : Afghanistan, Irak, Lybie, Syrie, la liste est éclairante.
La "menace russe" ne convainct que ceux qui veulent être convaincus : la puissance russe d'aujourd'hui n'a rien à voir avec celle de l'Union soviétique des années 70, même si elle reste importante. Seuls quelques "porteurs d'eau", en quête de notoriété militaire, comme les généraux danois ou norvégiens tiennent à entretenir cette fiction pour justifier leur présence dans des sphères de commandement. Quant à "l'épouvantail russe" brandi par les chancelleries à l'Est, cela laisse dubitatif pour apprécier la part de réalité et la part de prétexte pour pour obtenir des soutiens matériels et financiers.
Ce n'est donc pas une hérésie de penser que le sens de l"histoire va vers la disparition de l'OTAN, comme pour toutes les alliances ou coalitions militaires du passé, lorsque le contexte initial de leur création est devenu obsolète.
La question est donc aujourd'hui : comment ? et quand ?Selon Emmanuel Macron, la solution pour l'Europe, "c’est de retrouver la souveraineté militaire" et de construire l’Europe de la défense – une Europe qui doit se doter d’une autonomie stratégique et capacitaire sur le plan militaire. C'est une impasse, car c'est vouloir répéter à un niveau un peu différent, les illusions d'un monde multipolaire, qui ne serait jamais une construction en équilibre, mais toujours en quête d'alliances et d'affrontements comme nous l'avons connu avant 1914.
Il faut avoir le courage d'affirmer que la stabilité mondiale et les grands équilibres, qu'ils soient militaires, économiques, ne peuvent se construire que dans un multilatéralisme mondial étendu, au sein des Nations unies, privilégiant le dialogue politique et l'approche positive des conflits. L'utilisation de la force ne pouvant qu'être exceptionnelle, dans le cadre de la protection de la communauté. Les questions de sécurité sur tous les continents gagneraient à être traitées à l'échelon régionale : la création de l'Union africaine n'a pas résolu tous les problèmes de sécurité du continent mais a aidé à leur prise en compte. le travail pour créer une "nouvelle architecture de sécurité", englobant la Russie, à l'échelle européenne comme le proposent le président Macron mais aussi d'autres personnalités pourrait être un vrai progrès pour la sécurité globale, bien mieux qu'une alliance militaire.
Certes, dans ce cadre multilatéral, l'UE pourrait jouer un rôle, non de "puissance d'équilibre", mais de "puissance tranquille" fournissant à l'ONU des outils tant militaires (transports de troupes, satellites d'observation, système de guidage, technologies de cyber-défense) que politiques (expérience de résolution de conflits, de consolidation de la paix).
Cela ne demanderait pas moins d'engagement politique, pour s'imposer (voir les efforts diplomatiques énormes nécessaires pour construire l'accord avec l'Iran) ou pour ne pas rééditer l'expérience de l'aéroport de Gaza, financé par l'UE, détruit par Israël, sans aucune représailles européennes !
Effort politique considérable, comme je l'ai déjà développé dans des billets précédents, à mener pour que la France et l'Europe soit en pointe pour la démilitarisation des relations internationales (interdiction de l'arme nucléaires), contrôle drastique des ventes d'armes.
Les buts de M. Macron ne sont pas angéliques et réflètent toujours de vieilles conceptions de pouvoir mais il n'empêche aujourd'hui qu'une brêche sémantique s'est ouverte avec ces dernières déclarations publiques d'Emmanuel Macron.
Alors maintenant que faire ?
Certes, il faut continuer à critiquer l'OTAN, ses dépenses militaires, ses manœuvres mais faut-il s'en contenter ? Ou ne faut-il pas s'engouffrer dans le débat qui vient de s'ouvrir, pour faire grandir l'idée d'un "monde sans OTAN" ? D'argumenter et travailler aujourd'hui, pour montrer combien, ce "monde sans OTAN" serait un monde aussi sûr et même plus que maintenant, car moins militarisé, plus interdépendant, plus "humanisé" donc ! De travailler concrètement à une autre politique étrangère pour notre pays.
Si nous ne le faisons pas, le débat entrouvert sera, soit utilisé par des dirigeants comme Emmanuel Macron qui le conduiront dans une impasse, soit vite refermé par tous ceux qui finalement se complaisent dans les carcans hérités de la guerre froide !

vendredi 1 novembre 2019

QUELLE ALTERNATIVE À LA POLITIQUE ÉTRANGÈRE MACRONIENNE ?


Le constat est largement partagé : : nous vivons une mutation de l'ordre international hérité des décennies de l'après-seconde guerre mondiale. Les États-Unis ne regardent plus prioritairement vers l'Europe. Depuis Obama jusqu'à Trump, ses partenaires ou adversaires privilégiés se situent du côté du Pacifique (Chine, Corée du Nord, par ex) et sa politique est guidée plus que jamais par ses propres intérêts ("America first"). La Russie de Poutine après la période d'effacement suite à l'implosion de l'URSS travaille à retrouver une influence nouvelle du Moyen-Orient à l'Afrique, tandis que la Chine mixte diplomatie commerciale, culturelle et implantations stratégiques au travers du gigantesque projet des "Routes de la soie". Ces repositionnements s'accompagnent de plus en plus de contournements des enceintes multilatérales, de l'ONU à l'OMC.
Un des aspects de ce monde polycentrique, est que, comme l'a dit Emmanuel Macron, lors de son discours aux ambassadeurs le 27 août 2019, "Nous sommes sans doute en train de vivre la fin de l'hégémonie occidentale sur le monde". Même si l'on peut douter de la totale emprise des hégémonies successives française, britannique et américaine de ces trois derniers siècles, comme le fait remarquer Bertrand Badie dans son dernier livre, "L'hégémonie contestée" (Odile Jacob - octobre 2019), la réalité est là : de nouvelles puissances émergent du côté de la Chine, de l'Inde, porteuses de frustrations sur la manière dont leurs aspirations spécifiques, leur culture, ont été traitées jusqu'alors.
Chaque gouvernement qui veut jouer un rôle dans ce monde est donc obligé de réfléchir aux nouvelles inflexions qu'il doit apporter à sa politique internationale. C'est le cas pour le gouvernement français : les discours du Président Macron depuis trois ans (à l'ONU, devant les ambassadeurs) montrent sa volonté de travailler quelques thématiques fondamentales.
Ce serait aussi le cas demain, en 2022, d'un gouvernement progressiste ou de gauche. Après les foucades de Nicolas Sarkozy, les compromissions et les tentations blairistes de François Hollande, les élaborations stratégiques d'Emmanuel Macron sont donc à prendre au sérieux même si c'est pour les critiquer.

Les questions qui se posent pour réinventer une nouvelle politique étrangère française sont de cet ordre : comment desserrer les contraintes de la mondialisation, exister sans s'effacer, se créer des marges de manoeuvre pour agir et porter ses valeurs, exploiter les potentialités ?
Pour tout gouvernement, que ce soit l'actuel ou un éventuel gouvernement de gauche, il doit se demander : quelle place et quelle influence pour la France ? Influencer qui ? comment ? pourquoi faire ? Quelles coopérations, avec qui et pour quoi faire ?Cela amène à réfléchir pour définir quels seraient les axes prioritaires  d'une politique étrangère française progressiste. Quelles cohérences et inévitablement, quels rapports à la puissance commerciale ou militaire, donc par exemple à l'arme nucléaire ? Quelle articulation de la politique française avec l'Europe ? Quels axes pour défendre le multilatéralisme, établi en 1945 avec la charte des Nations unies et les structures onusiennes ?

À ces contraintes, le Président de la République depuis trois ans, travaille des réponses qu'il formule autour de ces axes : "sécurité, souveraineté, influence" qu'il développe dans la perspective d'une "Europe souveraine" et d'un "multilatéralisme renforcé".

Une caractéristique de la politique étrangère avancée par Emmanuel Macron est qu'elle soulève des pistes intéressantes, qu'elle questionne une politique de gauche sur des thématiques essentielles comme la volonté de renforcement du multilatéralisme ("L'initiative que nous porterons en marge de l'Assemblée Générale des Nations Unies avec cette alliance pour un nouveau multilatéralisme" - 2019), la place centrale de l'ONU ("L'organisation des Nations unies a toute légitimité pour agir et préserver les équilibres du monde » - 2017), la lutte contre les inégalités mondiales ("Qu’est-ce qui fait naître partout les crises ? Ce sont ces inégalités profondes que nous n’avons pas su régler" - 2018) et le soutien à la promotion des biens communs ("ancrer par les résultats une diplomatie des biens communs" - 2019).

Mais la seconde caractéristique de la politique étrangère macronienne, telle que revendiquée, est que ces orientations se heurtent à de fortes limites et contradictions internes.
La volonté de défendre un multilatéralisme fort se heurte ainsi forcément à la politique française de défense à tout prix de l'arme nucléaire, qui est l'arme "anti-multilatéralisme" par excellence puisqu'elle est porteuse de domination par essence, y compris dans le cadre du TNP.
La promotion d'une Europe souveraine et d'une Europe puissance est contradictoire avec une réelle promotion du rôle des Nations unies et va plus dans le sens d'un monde polycentrique, qui recréerait un "concert des nations" dont nous avons vu les conséquences funestes il y a cent ans.
Cette "construction-isolement" est renforcée par la référence étriquée à des valeurs de la France et de l'Europe qui en restent aux acquis du siècle des Lumières, à un humanisme vague. Emmanuel Macron hésite ou ne veut pas prendre en compte, l'héritage tout aussi important de la Révolution française, portant notamment la notion d'égalité, ainsi que les apports plus tard du mouvement ouvrier socialiste/communiste français et européen, qui fut le support de la notion de biens et de services publics. Se limiter à valoriser la seule dimension culturelle des spécificités françaises, alors que c'est sur ce plan que la diversité du monde éclate aujourd'hui, risque de se voir accusé de vouloir raviver la fameuse "arrogance française".
Un autre des grands écarts de la politique macronienne reste celui entre l'affirmation de principe de l'importance de la promotion des biens communs et la faible action concrète avec de maigres résultats décevants, menée par ce gouvernement, qui a été dénoncée vivement par les ONG, luttant contre le réchauffement climatique (se rappeler des deux millions de signatures contre l'inaction de la France).
Enfin, une notion intéressante - celle de mener une "politique d'équilibre" et de prôner une plus grande ouverture vers la Russie et la Chine - se heurte aux contraintes acceptées jusqu'à présent, de l'appartenance à l'OTAN, même si l'avenir de cette vieille organisation de la Guerre froide est de plus en plus contestée.

Énumérer ainsi les limites de la politique étrangère du Président actuel de la République, sans en cacher sottement les dimensions positives, n'est pas faire preuve ni de complaisance, ni à l'inverse, d'esprit négatif, chagrin ou malveillant. Cela a une utilité.
La liste des contraintes ou des contradictions de la politique macronienne pointe, en partie, quels points devraient être travaillés pour imaginer et construire une politique différente, progressiste et démocratique qui voudrait lever les verrous politiques et desserrer les contraintes institutionnelles, voire économiques.
À quoi pourrait ressembler cette liste ?
Renforcer le multilatéralisme dans le monde, c'est prendre des initiatives concrètes au sein de l'ONU, y compris en créant des coalitions ad'hoc : la France a tenté de mettre sur pied, depuis l'année dernière, dans sa démarche "nouveau multilatéralisme" plusieurs coalitions" ("respect du droit international humanitaire - sécurité et la confiance dans le cyberespace - information et démocratie - priorité à l’égalité - climat et sécurité - systèmes d’armes létaux autonomes").
Les mêmes tentatives pourraient être menées dans deux domaines sensibles ; l'interdiction des armes nucléaires et les ventes d'armes. Sur le premier point qui est le plus difficile pour une puissance nucléaire, la France pourrait créer un groupe des "États bienveillants pour le TIAN et le TNP" pour tenter de déblayer le terrain vers l'interdiction des armes nucléaires de la part de pays très réticents. Concernant le 2e point, celui des ventes d'armes, la France l'aborde surtout sous le biais de la défense des fabrications d'armements. Or, la diplomatie française pourrait être à l'initiative, en étant en conformité avec ses valeurs humanistes, d'un groupe de travail sur le renforcement drastique du contrôle en matière de transferts d'armement sur le plan des droits de l'homme, de protection des civils. Un tel contrôle n'aurait de valeur, bien sûr, qu'en l'accompagnant d'un vrai dispositif de sanctions pour le pays ou l'entité contrevenante sur les plans économiques et politiques. Cela devrait s'accompagner d'un plan industriel de réorganisation de la filière vers des fabrications civiles qui seraient tout aussi indispensables.
Ces efforts pour re-mettre en route une vraie démilitarisation du monde devraient être intégrés dans une large réflexion sur la sécurité en Europe et l'évolution de l'OTAN. Dans son discours aux ambassadeurs le 27 août dernier, Emmanuel Macron a déclaré vouloir "construire une nouvelle architecture de confiance et de sécurité en Europe, parce que le continent européen ne sera jamais stable, ne sera jamais en sécurité, si nous ne pacifions pas et ne clarifions pas nos relations avec la Russie". Il faut que les partisans d'une nouvelle politique étrangère française disent ouvertement "chiche", "just do it", et que ce projet avance concrètement, il y a urgence.
Une autre initiative de concertation internationale devrait être mise sur pied pour débloquer le processus de paix au Moyen-Orient entre Israéliens et Palestiniens, pour surmonter les obstacles mis par certains gouvernements comme celui de Trump.

Les biens communs à défendre que le Président Macron a listé en 2017 étaient au nombre de quatre : "notre planète, la paix, la justice et la liberté, la culture" ; en 2018, il y rajoutait "l’éducation de nos enfants, la santé des populations, les échanges commerciaux ou encore l’espace numérique".
Il est évident qu'il ne suffit pas de parler de ces enjeux en général et qu'il faut des initiatives concrètes. C'est vrai pour la consolidation de la paix par le recours au dialogue politique et non à la force a priori : ce fut le cas en 2015 avec le groupe des 8 pays pour mettre un terme à la crise iranienne. Mettre ensemble tous les États concernés par une crise régionale devrait être la règle. Même exigence d'actes concrets en termes de partenariat avec le "Sud". Certes, le président Macron a dit, concernant l'Afrique, qu'il fallait "réinventer un partenariat parce que nous nous avons parfois fait des erreurs dans le passé. Donc nous pouvons nous inspirer des erreurs faites et nous en instruire", mais l'expérience des dernières années des gouvernements successifs ne peut que nous rendre méfiants.
Surtout il est indispensable que ces initiatives en faveur du développement et de la réduction des inégalités abordent la question du contrôle des multinationales, qu'elles soient classiques ou nouvelles comme les GAFA.
C'est sur ce terrain, certes difficile, qu'un gouvernement de gauche pourrait faire la différence à condition qu'il ne se contente pas de "proclamations idéologiques" inefficaces et vite abandonnées, suivies d'un renoncement sous la pression des lobbies et des militaires, comme ce fut le cas lors des premiers mois du quinquennat Hollande..
Ce balayage des questions que je viens d'effectuer montre qu'une nouvelle influence réelle de la France peut se construire y compris sur des champs sensibles comme le militaire. Parmi les pays qui forment les Nations unies, il y a de grandes différences mais l'expérience des dernières années, notamment sur la question du désarmement, a montré que pouvaient se constituer des coalitions de pays aussi larges qu'inattendues. Il ya un second élément qu'il ne faut pas sous-estimer, c'est le rôle grandissant des acteurs non-étatiques : le président Macron s'en rend compte, c'est une des raisons qui l'a fait créer le "Forum de Paris pour la paix" les 11-13 novembre 2018, expérience renouvelée en 2019. N'a-t-il pas déclaré devant les ambassadeurs cet été, "ce travail avec la société civile, avec les intellectuels, les milieux académiques du monde entier, est essentiel si nous voulons rebâtir nous-mêmes, penser de manière juste les grands enjeux que j'évoquais, mais si nous voulons aussi avoir une action utile et les bons relais pour ce faire". CQFD. Comment ne pas penser qu'un gouvernement progressiste et donc à l'écoute de la société civile pourrait en faire, sans manipulation, une initiative encore plus porteuse d'ouverture et d'espoirs ?

En conclusion, je suis convaincu que le volontarisme d'Emmanuel Macron est à la fois un sujet de préoccupation, car il peut dévier dans des impasses inconsidérées (voir le bombardement sur la Syrie d'avril 2018 sans mandat explicite des Nations unies) et à la fois, une chance, car il oblige à la réflexion et au débat tous ceux qui pensent possible une politique étrangère alternative pour la France, basée sur un renforcement réel des initiatives multilatérales pour la paix et sur la relance de la démilitarisation des relations internationales.
01/11/2019

dimanche 22 septembre 2019

TIAN (Traité d'interdiction des armes nucléaires) : dès maintenant, penser et préparer l'après !


La 74e session de l'Assemblée générale des Nations unies vient de s'ouvrir. Deux sujets dominent cette semaine les débats à New-York : le réchauffement climatique dès ce lundi et le désarmement nucléaire ce jeudi 26 septembre.
Sur ce dernier point, les débats ne pourront pas échapper à l'assombrissement de la situation internationale : crise de Corée du nord qui perdure, tension grandissante entre les États-Unis et l'Iran, dégradation des relations entre USA et Russie après la mise à l'encan du traité INF sur les missiles à moyenne portée, suivie par le lancement d'un nouveau missile par les USA. L'affaiblissement des mécanismes de régulation, des traités de contrôle des armements, plus la dégradation des relations de confiance entre les deux "Grands", ainsi que l'apparition de nouvelles technologies comme les cyber-attaques font dire aux spécialistes et anciens dirigeants américains, Ernest J. Moniz et Sam Nunn, que le risque d'un conflit nucléaire "accidentel" n'a jamais été aussi élevé.
Les échanges de ce jeudi 26 septembre à New-York auront aussi en toile de fond la préparation des positionnements des États avant la Conférence d'examen du TNP (Traité de non-prolifération nucléaire) qui aura lieu en mai 2020, soit 25 ans après la décision de prorogation indéfinie de ce Traité. Enfin, beaucoup de diplomates du désarmement penseront à la dynamique qui se développe progressivement autour de la ratification du TIAN (Traité d'interdiction des armes nucléaires). Celui-ci atteint maintenant la moitié des signatures de ratification nécessaires pour son entrée en vigueur. On peut penser que les fameuses 50 signatures seront obtenues justement avant l'ouverture de la Conférence du TNP. Nous serons donc dans une configuration inédite : l'apparition d'une nouvelle norme internationale en matière d'armes nucléaires, l'interdiction juridique, venant renforcer et donner substance à l'obligation déjà contenue dans l'article VI du TNP et jamais mise en oeuvre : "Chacune des Parties au Traité s'engage à poursuivre de bonne foi des négociations sur des mesures efficaces relatives à la cessation de la course aux armements nucléaires à une date rapprochée et au désarmement nucléaire et sur un traité de désarmement général et complet sous un contrôle international strict et efficace".
Un fossé irrémédiable se creusera-t-il entre les puissances nucléaires, officielles (les P5) et non-officielles (Corée du nord, Inde, Israël, Pakistan) et les États non-nucléaires dont l'immense majorité (122 pays) avaient voté en 2017 en faveur du fameux TIAN ? Les puissances nucléaires s'opposeront-elles au droit international et à l'interdiction des armes nucléaires au nom de la défense d'une "sécurité non-diminuée pour tous" ? Ce fossé avivera-t-il les tensions, néfastes à la paix que nous voulons renforcer ? L'enjeu est de taille !
Cette perspective ne doit-elle pas inciter toutes les forces attachées au désarmement, à la promotion de la paix, à réfléchir dès maintenant, voire même à travailler concrètement sur "l'après TIAN" ?
Certes, il ne s'agit pas de "vendre la peau de l'ours" avant de l'avoir tué ! Tous les efforts diplomatiques, politiques doivent continuer et s'intensifier pour que les conditions de l'entrée en vigueur du TIAN soient réunies au plus vite, dès le début de l'année 2020 mais, parallèlement, ne faut-il pas développer les débats pour rendre plus forte l'idée que l'interdiction des armes nucléaires RENFORCERA la sécurité collective et ne l'affaiblira pas, qu'elle permettra de construire un monde plus sûr parce que moins militarisé. Ce travail a certes commencé dans plusieurs colloques récents comme celui d'ICAN à Bruxelles le 14 septembre, mais cette réflexion doit, me semble-t-il, s'élargir.
La question centrale est bien sûr de créer les conditions pour que les puissances nucléaires adoptent une attitude plus ouverte vis à vis du TIAN, qu'elles relancent le processus de réduction du nombre d'armes nucléaires (d'abord américaines et russes, certes, mais en trouvant un moyen d'y associer les autres pays nucléaires) même si elles ne signent pas toute de suite le Traité. Il faut faire pression pour qu'elles acceptent de favoriser la finalisation et l'entrée en vigueur de deux traités nucléaires, "annexes" mais essentiels : le Traité d'interdiction des essais nucléaires (TICE) déjà ratifié par 168 États, mais dont cinq pays "bloquent" l'entrée en vigueur (Chine, Égypte, États-Unis, Iran, Israël) ; le Traité sur l'interdiction de fabrication et la destruction des stocks de matières fissiles (FMCT) en panne à la Conférence du désarmement de Genève.
Il est vital de faire grandir dans les opinions que le choix n'est pas TIAN ou TNP comme le prône un État nucléaire comme la France, mais TIAN ET TNP.
Des États nucléaires comme la France et la Chine pourraient jouer un rôle de "facilitateurs" entre ces deux positionnements puisque les doctrines officielles des deux pays proclament ne menacer personne.
Les mesures proposées par de nombreux experts visant à rétablir la confiance et des échanges entres États-Unis et Russie, l'allongement des temps de réponse des missiles, la relance du Traité de réduction des missiles NEW START, la négociation d'une feuille de route impliquant toutes les puissances nucléaires liée au renforcement des mesures de garantie et de contrôle prévues dans le TNP, toutes ces mesures ne s'opposent pas aux positions défendues publiquement par ces deux États.
L'année 2020 sera cruciale pour que TNP et TIAN soient vus comme complémentaires et non opposés, pour que cette connexion entre ces deux Traités soit la base d'une nouvelle "assurance vie" pour tous les États, grands ou petits, de la planète.
Les militants français pour le désarmement, militants associatifs, militants politiques, ont une responsabilité particulière. La première est de rendre crédible dans l'opinion que la meilleure posture internationale pour la France est d'être en pointe pour la démilitarisation des relations internationales, notamment par le désarmement nucléaire, de jouer un rôle de "puissance positive", tout comme elle se veut en pointe pour la lutte contre le réchauffement climatique. Le président Macron affirme haut et fort que seul le multilatéralisme peut permettre un monde viable. Pour être crédible dans cette position, il doit ré-orienter les positions françaises en matière de relance du désarmement nucléaire. Par exemple, il s'honorerait en décidant que la France participera comme observatrice à la future conférence du TIAN en 2020.
La deuxième responsabilité des militants français est d'améliorer la mobilisation citoyenne en France pour le désarmement nucléaire. Certes, sur une interrogation globale, en 2018, 67% des Français se déclaraient favorables à la signature par la France d'un TIAN (IFOP - La Croix - Mouvement de la paix). Ce chiffre s'opposait à ceux publiés en 2017 par le Ministère des armées, qui estimaient que 60 % des sondés souhaitaient moderniser les forces nucléaires. Chiffres préoccupants aussi que ceux publiés par les chercheurs Benoît Pelopidas et Frédéric Ramel dans un sondage de 2018 qui montrent de grosses lacunes dans la connaissance des Français des armes nucléaires : ainsi  "31% des sondés en France ne citent pas la France comme État doté d’armes nucléaires et 77% des sondés nous disent ne pas savoir combien il y a d’armes nucléaires dans le pays. Enfin, alors que les États-Unis et la Russie possèdent plus de 92% des armes nucléaires sur la planète, seuls 64% des sondés Français les citent comme États dotés ; moins de 25% citent l’Inde et le Pakistan. A contrario, plus de 35% citent l’Iran comme déjà doté d’armes nucléaires, reflétant la focalisation commune aux journalistes, experts et officiels français sur l’Iran comme problème de prolifération depuis 2006" (Humanité du 6/08/2019).
La création d'un courant d'opinion suffisamment puissant et efficace pour influencer la politique française en matière de dissuasion nucléaire a certes une dimension de mobilisation militante, et donc souvent simplificatrice, mais aussi, il y a un besoin urgent de faire un effort nouveau en matière "d'éducation populaire de masse" sur le nucléaire militaire.
Alors, oui, les partisans français de l'élimination complète des armes nucléaires sont, 70 ans après le fameux meeting de Pleyel, à Paris, qui lança le mouvement anti-nucléaire, devant une période passionnante : remporter avec la communauté mondiale une première victoire celle d'un Traité d'élimination des armes nucléaires, et, dès maintenant, penser "l'après", pour construire sa réussite, c'est-à-dire, la disparition concrète, organisée, de l'arme nucléaire.

lundi 1 avril 2019

Europe III - L'OTAN a 70 ans : faut-il euthanasier la "vieille dame" ?

Jeudi 4 avril, l'OTAN fête son 70e anniversaire. Le 4 avril 1949, fut signé à Washington, le Traité de l'Atlantique nord qui a créé l'organisation du même nom. Les pays occidentaux regroupés autour des États-Unis estimaient devoir s'allier pour faire face à une supposée menace soviétique. En riposte, six ans plus tard, l'URSS et les pays du bloc de l'Est signeront un traité d'alliance comparable : le Pacte de Varsovie.
Le Traité de l'Atlantique nord était très encadré juridiquement. Dans son article 1, il affirmait respecter la Charte des Nations unies : "Les parties s’engagent, ainsi qu’il est stipulé dans la Charte des Nations Unies, à régler par des moyens pacifiques tous différends internationaux dans lesquels elles pourraient être impliquées, de telle manière que la paix et la sécurité internationales, ainsi que la justice, ne soient pas mises en danger, et à s’abstenir dans leurs relations internationales de recourir à la menace ou à l’emploi de la force de toute manière incompatible avec les buts des Nations Unies". Il s'engageait également à n'utiliser la force qu'en cas de légitime défense et ce, seulement, jusqu'à la saisine du Conseil de sécurité (article 51 de la Charte) : "Ces mesures [emploi de la force] prendront fin quand le Conseil de Sécurité aura pris les mesures nécessaires pour rétablir et maintenir la paix et la sécurité internationales".
Ce prétexte de la "légitime défense" et cette stricte soumission théorique de départ de l'OTAN au droit international et à l'ONU explique qu'à la fin de la guerre froide et après la dissolution du Pacte de Varsovie et la disparition de la "menace" soviétique, le maintien de l'OTAN a perdu l'essentiel de sa légitimité.  Mais, depuis, les déclarations de ses dirigeants à plusieurs sommets de l'organisation, visant à élargir sa mission hors de sa zone géographique d'origine, à y inclure la défense d'intérêts dits vitaux comme les sources d'énergies, à y faire rentrer comme le propose Donald Trump des pays comme le Brésil de Bolsonaro ou les Philipines de Duarte, ouvrent une crise, non seulement de légitimité mais même de confiance parmi les États membres. Cette crise est aggravée par la position des États-Unis qui oscillent entre faire de l'OTAN un gendarme mondial, ou mener leur propre jeu militaire international sans leurs alliés, notamment dans les relations avec la Russie.
Les déclarations alarmistes des partisans otaniens se multiplient : «Ce qui préoccupe les Européens est de savoir si l'engagement des États-Unis est pérenne», a souligné la ministre de la Défense, Mme Parly, lors d'une visite à Washington ; «L'alliance ne devrait pas être soumise à des conditions, sinon ce n'est pas une alliance».
«Feu l’Otan ?», écrit le journaliste Frédéric Charillon dans l'Opinion. C'est "Une remise en question des alliances comme l’OTAN" écrit le spécialiste canadien, Gilles Vandal.
Alors, que faire de la "vieille dame" ? Faut-il sauver le "soldat OTAN" ? Faut-il directement "l'euthanasier" ou faut-il accompagner sa "fin de vie" qui semble inéluctable ?
Ne faut-il pas profiter de cette période pour approfondir le débat ?
En France, depuis trente ans, deux niveaux d'options sont posées : la première, pour certains militants de gauche, dans laquelle le but essentiel serait de sortir unilatéralement de l'OTAN. Pourquoi pas ? Mais si l'organisation continue de jouer le même rôle, qu'aura-t-on gagné pour la paix mondiale ? Le rappel à De Gaulle ne tient pas : celui-ci avait sorti la France, non de l'OTAN mais de son commandement intégré, non pas pour mener une politique de paix mais pour pouvoir développer tranquillement les forces nucléaires nucléaires ! Si l'on pense que les armes nucléaires doivent être interdites, ce n'est pas une référence donc.
Deuxième option en débat dans la gauche française : obtenir la dissolution de l'OTAN. C'est l'option défendue chez les communistes et les écologistes, ainsi que chez quelques socialistes. Mais la réalité des trois dernières décennies montre qu'il ne suffit pas de proclamer cet objectif dans une grande déclaration rituelle de fin de Congrès ou une manifestation annuelle pour faire avancer l'idée.
Malgré la crise évidente de cette alliance, le consensus ou le rapport de forces n'existe pas pour "débrancher le tuyau" d'un coup. L'impératif est de modifier le contexte de sécurité de la planète et de notre continent européen. Le premier enjeu est d'ôter le maximum "d'allumettes et d'engins incendiaires" hors de la portée de main de notre "malade". C'est pourquoi la lutte pour obtenir l'interdiction et l'élimination des armes nucléaires est primordiale. Comme le fait remarquer un des responsables de l'association IDN, Marc Finaud, mettre "l’accent sur l’urgence de réduire le risque de guerre nucléaire en vue d’un « désarmement multilatéral, progressif et contrôlé » aura forcément une incidence sur l’OTAN".
L'Union européenne, les futurs élus européens, les organisations luttant pour la paix, peuvent peser en obtenant l'annulation de la mise en cause du Traité INF, en défendant l’accord sur le nucléaire iranien (JCPOA), en proposant des initiatives de relance du dialogue indispensable avec la Russie avec la tenue par exemple d'une nouvelle conférence européenne, type Helsinki II. De même l'Union européenne doit parler fortement pour relancer les discussions pour renouer le dialogue israélo-palestinien, en s'opposant à la reconnaissance illégale par les USA d'une quelconque souveraineté israélienne sur le plateau du Golan et en reconnaissant l'État de Palestine.
Plus que jamais est posé cet enjeu, comme l'écrit le spécialiste  Hans Christof Von Sponeck dans "Horizons et débats" du 5 février 2009 : "Celui qui veut servir la paix et la réduction des conflits doit suivre le chemin multilatéral rocailleux de l’ONU et éviter le chemin aplani de l’OTAN".
Comme je l'ai écrit dans le dernier billet de mon blog (https://culturedepaix.blogspot.com/2019/03/europe-ouvrir-les-fenetres.html), "c'est sur le terrain de la coopération renforcée avec l'ONU que devrait exister un grand projet européen de consolidation de la paix mondiale par la participation plus active de l'Union européenne à la prévention des conflits, à la limitation du commerce des armes, à la diffusion à grande échelle d'une éducation et d'une culture de la paix". C'est cet objectif qui doit être la priorité européenne de la prochaine décennie et non l'illusoire projet d'une défense européenne. Celle-ci voudrait essayer de faire jouer à l'Europe le rôle de l'OTAN dans une vision dépassée du monde : un monde des puissances rivales et de la guerre finale assurée et non un monde de coopération complexe, difficile à construire mais qui reste la seule issue viable pour l'humanité.
Il est évident que c'est donc en modifiant ainsi profondément le contexte de sécurité mondial que l'OTAN perdra définitivement sa raison d'être et que "la machine" pourra "être débranchée".  Saut dans l'inconnu, report aux calendes grecques ? Pas sûr ! Le monde actuel est plein de contradictions : en Europe, n'assiste-t-on pas à ce paradoxe ? L'Allemagne, la fidèle alliée de Washington, refuse d'augmenter ses dépenses militaires car elle préfère garder ces crédits pour l'aide au développement ! Et elle bloque pour six mois toute vente d'armes à l'Arabie saoudite, provoquant ainsi la colère française ! Si les opinions publiques augmentaient leur pression sur le terrain de la paix comme elles le font actuellement sur le plan de la lutte contre le réchauffement climatique, quelles nouvelles perspectives s'ouvriraient ! Il ne s'agit pas là d'un voeu pieux mais d'un appel à une prise de conscience lucide à tous ceux, capables d'avoir le courage d'assumer les choix nécessaires pour la paix de notre planète.

lundi 11 mars 2019

Europe II : ouvrir les fenêtres !

Le président de la République Emmanuel Macron a publié une tribune dans la presse européenne et régionale française dans laquelle il plaide pour "une Renaissance de l'Europe".
Nous ne sommes pas naïfs : nous savons bien entendu que dans cette initiative, il y a un aspect tacticien évident, lié à la volonté affirmée d'Emmanuel Macron de prétendre à une forme de leadership européen et sur le plan extérieur de "prendre un peu d'air", face à la situation sociale, minée pour lui, par les protestations notamment des Gilets jaunes.
En même temps, le fait que le Président de la République française soit à l'initiative pour appeler au renforcement de l'Union européenne en faveur de la liberté et du progrès, voire même à sa "renaissance" (certains disent "refondation", re-création", "rénovation", pourquoi pas ?), ne peut nous laisser indifférent, à l'heure où l'obscurantisme, la démagogie populiste reprennent du "poil de la bête" en s'appuyant sur toutes les insatisfactions, les peurs, les fantasmes les plus primitifs.
100 ans après la fin de la guerre 1914-1918, ne "mégotons" pas non plus sur l'apport de la construction européenne à ces 73 années sans guerre mondiale, à "la réconciliation d’un continent dévasté", même si nous avons parfois frôlé le bord du gouffre dans les années 90 dans les Balkans. Mais, pourquoi après avoir parlé pour hier, du succès d'un "projet inédit de paix, de prospérité et de liberté", le président Macron nous propose-t-il  un projet basé selon lui sur "Liberté, protection, progrès" et où la place principale est tenue par la "protection" ?
On nous propose une Europe dont la priorité concrète est de nous protéger d'abord des peurs : on protège la démocratie, on protège les frontières, on se protège des migrants et on se protège militairement. Certes, Emmanuel Macron parle plus positivement de protection sociale ou de "bouclier social", ainsi que de protection du climat et de la planète, mais c'est sur ces terrains qu'il est le plus imprécis. Quel financement avec la Banque centrale européenne, avec quels objectifs chiffrés, pour les PME, pour la transition écologique ? Sans des engagements chiffrés, nous savons bien que les choses ne bougeront pas, comme le rappellent de nombreux lycéens tous les vendredis, à propos du réchauffement climatique. On ne peut en rester à la promesse de créer des "agences" pour tout : "Agence européenne de protection des démocraties", "Office européen de l'asile", "Conseil européen de sécurité intérieure", "Conseil de sécurité européen", "Banque européenne du climat", conseil de "supervision européenne des grandes plateformes", "Conférence pour l’Europe". Les vieux politiques disaient autrefois autrefois : "pour noyer un problème, il suffit de créer une commission", attention à ne pas verser dans les mêmes artifices et ne pas créer des coquilles vides !
Le grand paradoxe de la tribune du Président de la République est que, alors que l'ADN de l'Europe est d'avoir contribué à la paix du continent et de la planète, cette question n'est pas traitée spécifiquement ! La sécurité du continent est toujours traitée, de manière ringarde, sous le seul angle de la réponse aux "menaces" comme "les stratégies agressives de grandes puissances" et pas de la réponse aux "défis" qui nous sont posés... Comment travailler à la résolution des conflits qui bordent notre voisinage : Ukraine, Syrie, Israël/Palestine ? Comment faire progresser la démilitarisation des relations internationales, en progressant dans l'élimination des armes nucléaires ? Comment relancer le multilatéralisme, revivifier les approches politiques et négociées de certains problèmes, en termes diplomatiques (gestion des flux migratoires,nucléaire iranien, Inde/Pakistan) et même commerciaux ?
L'urgence pour l'Europe de prendre des initiatives politiques sur ces terrains, rend incompréhensible de la part du président Macron, l'absence de référence et d'articulation avec l'action des Nations unies, qui sont justement au coeur du multilatéralisme. Le mot ne figure pas une fois dans le texte ! C'est sur le terrain de la coopération renforcée avec l'ONU que devrait exister un grand projet européen de consolidation de la paix mondiale par la participation plus active de l'Union européenne à la prévention des conflits, à la limitation du commerce des armes, à la diffusion à grande échelle d'une éducation et d'une culture de la paix. L'Europe se grandirait si elle devenait la "fille aînée" de l'ONU !
En fait, à la lecture de la lettre d'Emmanuel Macron, on retire le sentiment d'une occasion ratée. Oui, il faut une "renaissance de l'Europe", une "refondation de l'Europe", sans rien écarter comme le reconnaît M. Macron qui veut promouvoir "tous les changements nécessaires à notre projet politique, sans tabou, pas même la révision des traités" (Chiche !).
Mais pour cela, il faut avoir une vision d'une Europe pour la paix, d'une Europe qui avance, ouverte, démocratique et fraternelle, et non pas celle d'une Europe qui regrouperait, comme dans les westerns, les chariots de la caravane en rond pour se protéger de l'attaque des méchants indiens....


samedi 2 mars 2019

publication des Cahiers de l'IDRP février - mars 2019


J'ai le plaisir de vous signaler la parution du n° de février - mars 2019 des "cahiers de l'IDRP", auxquels je collabore.
Très centré sur les problématiques européennes traitées sous des angles divers, vous y trouverez un article stimulant sur l'avenir de l'OTAN par un spécialiste, Olvier Kempf, une réflexion sur la sécurité en Europe,le rapport à l'arme nucléaire par Paul Quilès, président d'IDN, ancien ministre, un article conjoint qui fait le point sur le mouvement de paix allemand par Rainer Braun,une des figures principales de celui-ci et Alain Rouy, dirigeant pacifiste français et germaniste, enfin une réflexion sur les évolutions dans la luttes pour la paix aujourd'hui de Daniel Durand.
Vous en souhaitant bonne lecture,


dimanche 17 février 2019

Europe - I - rétablir la confiance

Beaucoup de spécialistes, de responsables politiques sont préoccupés et même inquiets par la remise en cause du Traité FNI par l'administration Trump, un accord historique conclu en 1987 entre les États-Unis et l’Union soviétique. Cet accord visait l’élimination de tous leurs missiles balistiques et de croisière, tant nucléaires que conventionnels, ayant une portée de 500 à 5500 kilomètres, un accord qui prévoit aussi un vaste régime d’inspection sur place pour vérifier sa mise en œuvre.
Ce traité INF a été signé en 1987 par Reagan et Gorbatchev en pleine guerre froide. Il a permis de surmonter la "crise des euromissiles", ces armes nucléaires qui menaçaient tous les pays européens, de gérer les évolutions de 1989 en Allemagne, la chute du mur de Berlin, les changements de régime dans l'ex-Union soviétique sans effusion de sang.
Le démantèlement du traité INF aujourd'hui remet en cause une partie de la stabilité en Europe et à ce titre, il est lourd de futures menaces pour la paix sur le continent.
Mais, si l'on essaie d'avoir un certain recul sur ces trente dernières années, on peut estimer aussi qu'il est la fin logique d'un processus où les USA mais aussi l'Union européenne ont été particulièrement irresponsables.
Après 1989, il existait une opportunité formidable de prolonger et consolider le nouveau climat de détente et de confiance en Europe, de construire une nouvelle architecture de sécurité entre tous les pays européens, au delà de l'OTAN et du Pacte de Varsovie.
Mais tandis que le Pacte de Varsovie, ex-alliance militaire entre les pays de l'orbite soviétique, se dissolvait, les dirigeants de l'UE et des UA ont préféré mener une politique de revanche sur l'URSS puis sur la Russie en élargissant non seulement l'Union européenne vers l'Est, mais surtout en l'accompagnant de l'adhésion quasi systématique des pays nouveaux entrants à l'OTAN, donc en construisant un déséquilibre stratégique et militaire contre la Russie.
Cette expansion de l'OTAN, alliance militaire créée en 1949, donc dernier vestige de la guerre froide, s'est accompagnée de l'affaiblissement ou de la marginalisation de l'OSCE (Organisation pour la sécurité et la paix en Europe), organisation qui incluait tous les pays d'Europe y compris la Russie, qui avait été très utile dans la reconstruction de la paix post-conflit en Bosnie et dans les pays du Caucase,  et qui aurait pu être la matrice d'une nouvelle architecture de sécurité, axée sur la gestion des conflits.
Ces évolutions historiques de ces trois décennies permettent d'affirmer qu'aujourd'hui, avec le démantèlement du traité INF, suivant la crise ukrainienne, c'est la suite et la fin du détricotage d'une coopération équilibrée, créatrice de confiance en Europe, à laquelle nous assistons.
Si nous voulons reconstruire une paix solide en Europe, il faut donc remettre sur pied tout l'ouvrage, reprendre le dialogue inter-européen sur des bases nouvelles, incluant tous les problèmes.
La politique de Donald Trump n'a fait qu'aggraver une situation bien dégradée. Multilatéralisme ou unilatéralisme de Trump ou de Poutine, basé sur les rapports de force brutaux, l'alternative est claire et demande des réactions énergiques. Le président Macron a affirmé à plusieurs reprises son engagement pour le multilatéralisme, y compris à la tribune de l'ONU en septembre, Mme Merkel vient également de l'exprimer clairement la semaine dernière, à la Conférence sur la sécurité en Europe à Munich. Alors, le temps semble venu d'initiatives politiques fortes et pas seulement de déclarations.
On ne peut d'ailleurs que regretter et condamner vigoureusement l'énorme faute politique commis par les principaux pays européens, la France en tête, en soutenant une politique de force au Venezuela, donc en suivant la politique agressive états-unième au lieu de jouer un rôle de facilitateur politique pour trouver et permettre une issue politique, pacifique à la grave crise qui secoue ce pays et pèse sur sa population.
Par leur position interventioniste, ces mêmes dirigeants européens minent leurs déclarations sur la priorité au multilatéralisme dans le monde et s'affaiblissent par rapport aux Trump et Poutine.
En Europe, il est donc temps de renouer le dialogue au niveau nécessaire. L'idée a été émise par plusieurs personnalités ou organisations de travailler à la tenue d'une grande conférence européenne, abordant tous les problèmes de sécurité et de démilitarisation du continent, comme l'avait permis la Conférence d'Helsinki en 1975, qui renforce les coopérations entre tous les pays européens, qui limite les présences militaires (tant OTAN que russe) en Europe, qui revitalise l'OSCE comme organe de coopération civilo-militaire.
Le président Macron doit prendre une initiative de ce type : l'urgence est au dialogue et non à pousser les feux pour créer un nouveau bloc militaire basé sur une défense, voire une armée européenne dont les bases, les justifications sont opaques et n'ont pas été débattues dans les opinions publiques. Aujourd'hui, dans l'état actuel des affirmations dans les états-majors militaires, l'idée de défense européenne repose uniquement sur l'illusion de la "multipolarité", c'est-à-dire la constitution de "pôles de puissance" ou de puissances rivales dans le monde. Au contraire de ces dangereuses illusions, 100 ans après la fin de la première guerre mondiale, il faut en tirer une fois pour toutes les leçons, et au premier plan d'entre elles, la faillite du jeu des puissances, des alliances et des rivalités.
Dans un prochain article, j'aborderai les questions que pose l'avenir de la sécurité et de la paix en Europe.