« Être en sécurité », cette aspiration est plus que jamais au cœur des débats aujourd’hui. Je voudrais revenir sur quelques aspects de cette problématique de la sécurité.
Le mot “sécurité” a toujours résonné avec danger/menace. Pour un individu, la sécurité face au danger, à la menace, c’est la protection contre l’oppression, la liberté de vivre, de travailler, de faire vivre une famille, d’être protégé contre l’arbitraire, la violence, voire les guerres, c’est donc vivre en paix et en liberté.
La sécurité pour un État, c’est vivre en paix, sans guerre, c’est l’absence de menace contre son existence et ses valeurs. La paix est donc, dans ce cas, d’abord, absence de guerre : être protégé d’une guerre, c’est être en sécurité. Pour un État, cette protection a renvoyé dans tous les siècles passés à la notion de force militaire, de défense et d’armée.
Schématiquement, jusqu’à la guerre de 14-18, chaque État assure sa protection, sa sécurité, seul ou au travers d’alliances avec deux-trois-quatre autres états contre d’autres. Cette logique d’alliances et de blocs est à l’origine du déclenchement de la guerre de 14-18.
La grande évolution a lieu en 1945 avec l’adoption de la Charte des Nations unies et la création des Nations unies. Deux principes majeurs sont posés : tous les peuples, donc tous les états, font partie de la même communauté mondiale, la force armée et la guerre sont bannies de leurs relations. De ce fait, la communauté défend l’un des siens si elle estime que la sécurité et la paix internationales sont menacées. Elle peut même employer la force armée : c’est le fondement du chapitre 7 de la Charte des Nations unies. C’est le principe d’une sécurité collective qui est posé.
Première réflexion : peut-on assurer une sécurité absolue, totale, à 100 % : je réponds NON et non. La seule sécurité absolue, c’est la destruction totale de l’autre. Sauf que c’est pratiquement impossible alors que le but, c’est d’être en sécurité et de vivre en paix. Or, si votre relation avec l’autre, les autres, a été d’essayer de les détruire, vous n’arriverez jamais à vivre ensemble un jour, et à construire ensemble la paix. C’est ce qui avait amené le philosophe Kant, à poser ce postulat : la seule sécurité, c’est de créer la confiance entre les acteurs pour construire la paix. Donc la préoccupation première est de réfléchir, non seulement à sa propre sécurité, mais aussi et surtout à quoi faire pour que l’autre soit en confiance, donc à quoi faire pour qu’il se sente en sécurité. C’est le fondement de la sécurité collective à promouvoir au niveau des États.
La deuxième grande évolution a lieu après la fin de la guerre froide en 1989. On se rend compte que la paix, la sécurité internationale, peuvent être affectées par de nouveaux défis ou nouvelles menaces. On va parler de sécurité environnementale, sociétale, économique…
De plus, dès cette époque, un constat s’impose : le concept de sécurité collective entre États montre ses limites, face aux problèmes humains, aux famines, aux génocides, aux migrations, ce qui amène Kofi Annan à écrire en 2005 « Il n’y a pas de sécurité sans développement, il n’y a pas de développement sans sécurité, et il ne peut y avoir ni sécurité, ni développement si les droits de l’homme ne sont pas respectés». Il faut donc aussi parler de « sécurité humaine ». Cela conduit l’Assemblée générale des Nations unies à adopter en 2012 une résolution (1), définissant le concept de sécurité humaine.
On voit que la sécurité étatique et la sécurité humaine sont les deux faces d’une même pièce, on ne peut parler de l’une sans parler de l’autre !
Au-delà des simples constatations intellectuelles, se trouve donc posé très concrètement, depuis le début de ce XXe siècle, cet enjeu : comment faire avancer ensemble ces deux principes :
— règlement politique des conflits (donc sécurité de chacune des parties) ?
— établissement d’une sécurité humaine (donc développement de tous et toutes),
Cela pose donc la question du cadre institutionnel :
— la primauté aux solutions politiques, c’est forcément le respect de la Charte des Nations unies dont c’est l’article 1er,
— les moyens, la coordination pour des politiques au service des populations, les outils, c’est forcément le principal cadre multilatéral constitué par le système des Nations unies et de ses agences, fonds, etc.
QUELLES CONSÉQUENCES POUR L’ACTION ?
Cette approche permet de ré-éclairer les conflits en cours :
— au Moyen-Orient, on doit parler indissociablement de la nécessité de la reconnaissance de l’État de Palestine et de la sécurité de la population et de l’État d’Israël. Par contre, sur le plan de la sécurité humaine, c’est plus déséquilibré puisqu’il y a une urgence absolue qui est l’arrivée de l’aide humanitaire massive à Gaza, le rétablissement des structures éducatives, culturelles mises en place avec l’UNRWA, la reconstruction du pays.
— c’est le même diptyque qui s’applique au conflit entre Russie et Ukraine : urgence de cessez-le-feu, de négociations pour trouver un compromis même provisoire, afin de construire des garanties de sécurité réciproque : de la Russie envers l’Ukraine bien sûr mais aussi de l’OTAN envers la Russie. Sur le plan de la sécurité humaine, il y a urgence au rétablissement des circuits d’alimentation dans toute l’Ukraine, à rétablir une sécurité énergétique. Dans ce cadre, la réaffectation des crédits militaires du camp occidental européen à l’aide à la reconstruction de l’Ukraine est une évidence.
Oui, mais me direz-vous, comment donner des moyens aux Nations unies et à ses agences pour qu’elles soient le cadre des efforts internationaux, aient les moyens de développer des moyens efficaces d’alerte et de prévention des crises ?
C’est là que le débat sur les ressources disponibles dans le monde pour construire une sécurité tant collective qu’humaine robuste devient plus aigu et essentiel qu’il ne l’a jamais été depuis des décennies. Il ne peut pas être abordé de manière routinière comme dans le passé.
Cela pose la question des priorités à l’échelle internationale, nationale et locale
— à l’échelle internationale : donner des moyens à la sécurité humaine, c’est travailler prioritairement à la réussite des ODD (Objectifs de développement durable, fixé par l'Assemblée générale de l'ONU). Les dépenses militaires mondiales approchent les 3 000 Mds de $ en 2025 (2 887 exactement) : 16 fois plus que que l’APD de 174,3 mds de $. Le besoin annuel global des ODD est de 4000 Mds de $.
Le gel des dépenses militaires dans le monde, en Europe, en France est une nécessité impérieuse pour les réorienter progressivement vers les besoins civils.
Il n’y a pas que les dépenses d’armement qui sont à examiner. Dans son discours d’adieu à l’AG de l’ONU (2), Antonio Guteres a fait remarquer que « Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, cinq grandes compagnies pétrolières occidentales ont engrangé près de 500 milliards de dollars de bénéfices. Pour référence, seulement 34 milliards de dollars ont été consacrés au financement public international de l’adaptation dans les pays en développement pendant la dernière année pour laquelle on dispose de chiffres ». Il y a vraiment besoin d’un nouveau regard sur les disparités économiques, comment l’intégrons-nous de manière populaire et non politicienne ?
— à l’échelle européenne, la situation sociale de la majorité des Européens est remise en hausse : recul de l’âge de la retraite, difficultés grandissantes d’accès au logement (voir Espagne et Royaume-Uni), moyens pour pouvoir accueillir de manière décente les migrants obligés de fuir des zones souvent touchées par les conflits. Or les principaux pays d'Europe prévoient dans le cadre de leur politique de « réarmement » des hausses extravagantes des budgets militaires (140 mds d’euros en Allemagne en 2027, 30 % de plus qu’en 2026, 74 Mds au Royaume-uni, 63 Mds en France).
Dans son discours de Metz (3), le pape a déclaré : « Il faut toutefois se garder de l’illusion du réarmement ». Il a ajouté « Aujourd’hui, il faut se demander si nous déployons réellement des « efforts créatifs » pour favoriser la paix mondiale, ou si nous cherchons simplement à « endiguer l’hémorragie de la guerre » et à mieux nous préparer à celles que nous supposons devoir encore venir ».
Soyons clairs, aucune menace militaire d’ampleur ne menace l’Europe, sinon une course aux armements désastreuse des deux côtés, Russie et camp occidental, qui peut dégénérer en conflit généralisé avec un fossé qui s’élargit entre Est et Ouest.
Quelle ligne adopter ? Là encore, pour la réflexion, je cite encore le Pape, « Il est nécessaire de s’engager dans un dialogue patient, de faire preuve de courage dans la négociation et d’être prêt à sacrifier certaines positions pour le bien supérieur de la paix ». C’est l’opposé de l’actuelle politique occidentale de « paix par la force » affirmée par Emmanuel Macron et Ursula von Layen. Quelle position politique en tirer pour les forces de paix ?
— à l’échelle nationale, en France, comment parler de sécurité humaine alors qu’on annonce que, dans les années à venir, une personne sur dix (soit 10 % de la population) risque de tomber dans la précarité alimentaire au cours de la décennie à venir ? Les manifestations lycéennes de cette semaine montrent l’ampleur des dégradations de l’appareil éducatif français, mais comment ne pas relever que l’augmentation prévue du budget de l’Éducation nationale sera de 1,2 Mds d’euros en 2027, même pas l’inflation, alors que le budget militaire augmentera de 6,2 Mds d’euros : CINQ FOIS PLUS D’AUGMENTATION POUR LES ARMES QUE POUR LES ÉCOLES !
On parle de déficit budgétaire mais les dépenses militaires françaises auront doublé en deux mandats présidentiels. En 2030, le budget militaire atteindrait les 76 Mds d’euros (2,5 % du PIB) et le Sénat réactionnaire a proposé d’atteindre même 84 Mds d’euros en 2030 ! Va-t-on continuer à laisser faire ou, encore une fois, va-t-on poser clairement l’exigence du GEL PARTOUT DES DÉPENSES MILITAIRES, DANS LE MONDE, EN EUROPE, EN FRANCE ?
Existe-t-il une véritable sécurité humaine en France, tous ceux qui vivent sur notre sol et vivent-ils « free of fear », en terme de besoins essentiels, nourriture, habitat éducation ?
Là encore, comme à l’échelle internationale, les crédits militaires ne sont pas les seuls à être questionnés, puisqu’un rapport sénatorial dit « rapport Gay » (4), a pointé que les subventions versées sans contrôle sérieux aux grandes entreprises atteignaient le montant de 211 Mds d’euros en 2023.
Le défi de promouvoir une véritable sécurité humaine nous interroge, non plus seulement en termes de définition et de réflexion mais de plus en plus, en termes d’actions et d’initiatives.
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La notion de « sécurité humaine » n’est pas simple à aborder d’un point de vue non seulement pacifiste ou iréniste mais aussi concret et offensif.
Cette difficulté est un peu normale car ce concept marque une rupture historique dans les vieux modes de penser le monde, cela de manière concomitante avec la même rupture historique que nous connaissons avec l'adoption et la promotion du concept de culture de paix.
L’enjeu est donc bien de travailler à une « hégémonie de la priorité à l’humain » (au sens gramscien) sur toutes les approches du monde, sur toutes les démarches actives. Cela suppose un combat acharné, avec des revendications et actions concrètes pour le soutien à la sécurité humaine et au développement humain, au droit humanitaire et à un droit international élargi jusqu'à la notion de droit humain à la paix. Voici nos défis, y compris en gagnant cette hégémonie, dans tous les moyens d'information, les médias modernes, donc les réseaux, tous les lieux de production des idées, où règnent les idées dominantes, les grilles de lecture du vieux monde.
Nous portons avec ces deux concepts, culture de paix et sécurité humaine, depuis la fin des années 90, un enjeu de civilisation, une construction vivante pour un monde meilleur.
On assiste en fait à un véritable basculement devant ces nouvelles exigences : d’un statut passif (un “état”, celui des sujets devant le monarque ou l’État) à un statut actif (une “culture”), marqué par un recentrage vers l’humain et plus seulement vers les États, les gouvernements. En effet, en parlant de sécurité humaine et de culture de paix, on parle bien d’humains pour les porter : l’humain devient à la fois acteur et sujet, on passe du « Vous devez faire » "You must do it !" à « Oui, nous devons (ou pouvons) le faire » (« Yes, we can ! »).
Daniel Durand
11 octobre 2026
NB : ce texte reprend pour l’essentiel mon intervention au Forum du Congrès du Mouvement de la paix « Et si l’ONU n’existait pas ? », à Port-de-Bouc, le 9 octobre 2026, lors de la table ronde sur « Sécurité étatique versus sécurité humaine ».
NOTES :
1 - Résolution 66/290 de l’Assemblée générale du 10 septembre 2012 - https://docs.un.org/fr/A/RES/66/290
2 - Plaidoyer du Secrétaire général contre la « grande fracture » du monde - SG/SM/23292 - 22 septembre 2026 - https://press.un.org/fr/2026/sgsm23292.doc.ht
3 - Le discours de Léon XIV sur l’Europe -https://www.la-croix.com/religion/texte-integral-pape-a-metz-le-discours-de-leon-xiv-sur-l-europe-20260928
4 - Le rapport de la commission d’enquête du Sénat sur les aides publiques aux entreprises – dont le sénateur communiste Fabien Gay était le rapporteur et Olivier Rietmann le président – a évalué à 211 milliards d’euros le montant des aides versées aux entreprises en France pour l’année 2023.
