dimanche 18 octobre 2026

CRÉDITS MILITAIRES 2027 : RÉFLEXIONS

L’examen parlementaire du projet de loi de finances 2027 a commencé en séance publique à l'Assemblée nationale le 13 octobre. Les auditions de la commission de la Défense se déroulent depuis le 7 octobre.
Dans cet article, j’essaierai d’examiner le débat qui est nécessaire sur le budget militaire, dans l’esprit de l’appel du pape, c’est-à-dire travailler à une paix qui ne soit ni une capitulation devant la violence ni une justification permanente de la guerre, comme je l’évoquai dans un article précédent sur mon blog (1).
Nous sommes devant une double exigence : donner à la France les moyens de se protéger et faire en sorte que cette puissance serve effectivement la paix.
La contrainte de la Loi de programmation militaire
À cet égard, le débat budgétaire de cet automne 2026 sur les crédits militaires prend un sens différent lorsqu'on le replace dans l'évolution de la loi de programmation militaire (LPM). Il doit permettre de comprendre quelle conception de la sécurité, la France veut inscrire dans sa programmation à long terme.
La LPM 2024-2030, telle qu'actualisée en 2026, porte l'effort de défense français à 436 milliards d'euros sur la période, avec une trajectoire qui atteindra 76,3 milliards en 2030 (contre 63,4 en 2026) . L'actualisation en juin 2026 a ajouté 36 milliards supplémentaires. Le Sénat avait même tenté de porter l'augmentation à 50 milliards d’euros supplémentaires au lieu de 36 Mds,  rallonge refusée heureusement.
Cette programmation soulève trois problèmes structurels : l'absence de symétrie entre l'effort militaire et l'effort diplomatique, l'opacité persistante sur l'exécution réelle (reports de charges croissants), et l'absence de tout volet de maîtrise des armements ou de désescalade dans l'architecture budgétaire.
Dans les principales augmentations, on trouve
Munitions    +8,5    +53 % (total 26,3 Mds€)
Espace    +3,9    +65 % (total 10,1 Mds€)
Drones    +2,0    +39 % (total 8,4 Mds€)

Parmi les programmes majeurs, la DGA a confirmé un budget de 1,1 milliard d'euros pour un missile balistique sol-sol de 2 500 km de portée, avec une entrée en service visée en 2035. Ce missile, par sa portée, est clairement destiné à être utilisé pour une guerre contre la Russie. 
La LPM initiale prévoyait une actualisation avant fin 2027, précédée d'une revue nationale stratégique, pour « vérifier l'adéquation entre les objectifs fixés, les réalisations et les moyens alloués » . L'actualisation de 2026 a été adoptée avant cette échéance, à la demande du gouvernement, sans réexamen de cette programmation ! La trajectoire est inscrite jusqu'en 2030, sans mécanisme automatique de réexamen en cas d’amélioration du contexte stratégique, comme une éventuelle cessation des hostilités en Ukraine.
Cette rigidité est problématique pour deux raisons. Premièrement, la réalisation de certains programmes, notamment nucléaires, s’étend jusqu’en 2035 donc déborde sur la future Loi de programmation militaire. Il faut donc pouvoir examiner régulièrement la validité de ces choix, afin de les maintenir, ou les ralentir ou les suspendre suivant le contexte stratégique.
Deuxièmement, une programmation militaire conçue comme irréversible tend à produire sa propre justification — les capacités développées créent des attentes opérationnelles et industrielles qui rendent politiquement coûteux tout ralentissement, même si les conditions de sécurité s'améliorent.
L’objectif politique de la LPM est clair : préparer  la guerre, préparer les armées à un engagement majeur de haute intensité, en tirant soi-disant les leçons de l'Ukraine (munitions, drones, guerre électronique, défense sol-air) et en investissant dans les domaines émergents (espace, IA, frappe dans la profondeur). L’hypothèse d’une guerre de « haute intensité » est peu crédible à l’examen des guerres d’Afghanistan, d’Irak, d’Iran et même d’Ukraine. Toutes d’ailleurs montrent l’échec des solutions de force massive depuis vingt ans et amène à la conclusion : les seules issues viables, crédibles aux conflits et aux crises internationales relèvent de l’action politique et diplomatique et le meilleur cadre pour déployer celle-ci dans le monde d’aujourd’hui est le cadre multilatéral, c’est-à-dire le cadre onusien.
Par contre, les formes asymétriques de guerre sont possibles et la vigilance en matière de technologies nouvelles, drones, intelligence artificielle, cybersécurité doit bien sûr être développée, là encore, de manière « conservatoire » pour la décennie à venir. Mais de fait, la LPM superpose les dépenses issues d’une ancienne vision, celle de la « guerre de haute intensité » à celles nécessitées par les pratiques nouvelles observées en Ukraine notamment.
La LPM organise budgétairement la préparation à la guerre, sans organiser la préparation à la paix. Les 36 milliards supplémentaires ne sont accompagnés d'aucun effort équivalent en maîtrise des armements, dialogue stratégique, ou reconstruction d'une architecture de sécurité européenne incluant la Russie.
Elle montre une trajectoire politique qui, pour reprendre les mots du pape François, risque de « produire la guerre » plutôt que de la prévenir (2).
Le débat sur la sécurité de la France et ses moyens militaires est complètement biaisé par cette réalité : la programmation actuelle chiffre les moyens militaires supplémentaires, mais ne leur associe pas un ensemble équivalent d'objectifs diplomatiques datés.
La vie publique française, la démocratie a besoin d’innovations et de nouvelles pratiques pour nous dégager de l’étouffoir du pouvoir régalien absolu d’un seul homme, le président de la République. Toute loi de programmation militaire devrait être accompagnée en parallèle d’un volet stratégique et de sécurité collective qui soit discuté et voté à l’Assemblée nationale en même temps. Il devrait comporter les éléments suivants : 
1. Un rapport annuel sur la réduction des risques : le gouvernement présenterait en même temps que le bilan d'exécution de la LPM les progrès diplomatiques obtenus, les accords négociés et les mesures de désescalade entreprises. Cela pourrait concerner le TNP, le TIAN, les systèmes d'armes autonomes, l'espace et la prévention des incidents militaires en Europe.
2. Une évaluation contradictoire des grands programmes : pour chaque investissement majeur, un examen comparerait les besoins opérationnels, le coût complet, les risques stratégiques et les possibilités de réduction des risques par la diplomatie.
3. Des objectifs diplomatiques associés aux crédits d’équipement : la France se fixerait des échéances pour ses initiatives au sein de l'ONU, de l'OSCE, du TNP et des négociations sur l'IA militaire et l'espace, avec un suivi public des résultats.
4. Une clause de réexamen stratégique : à intervalles réguliers, le Parlement examinerait si l'évolution des menaces et les résultats diplomatiques justifient le maintien, l'accélération, le report ou la réorientation de certains programmes.
                                             *****************
Comme lorsqu’on regarde l’ensemble de la Loi de programmation militaire, une question se pose lors de l’examen du budget pour 2027 : la France programme-t-elle seulement une montée en puissance militaire, ou se donne-t-elle aussi des objectifs vérifiables de réduction des risques stratégiques ?
Le budget 2027 est donc fixé à 63,4 milliards d'euros, une somme considérable qui correspond à une hausse de 6,5 milliards d'euros par rapport à 2026, soit plus 11,4 % (à comparer à la hausse du budget de l’Éducation nationale de 1,2 Mds d’euros !).
C’est la plus forte progression de tous les ministères dans le projet de loi de finances . Cette enveloppe inclut une « surmarche » de 3,5 milliards au-delà de la trajectoire initiale de la Loi de programmation militaire (LPM), justifiée par le soi-disant « retour des guerres de haute intensité» et destinée prioritairement aux munitions, drones, capacités spatiales et défenses sol-air .
De plus, la « dissuasion nucléaire » est portée à 7,9 milliards d'euros en 2027, un choix qui devrait appeler un débat le plus approfondi alors que la France adopte une attitude très négative lors des grandes conférences de contrôle des armements nucléaire de cette année : TNP et TIAN. Mais en fait, la doctrine de la dissuasion nucléaire aboutit à tuer toute réflexion sur les conditions de la sécurité nationale.
On peut dire que la France a décidé non pas d’une simple modernisation mais d’un renouvellement quasi complet de ses forces nucléaires d’ici 2035. Comme les programmes lancés dans cette LPM ne s’achèveront qu’en 2035-2037, cela signifiera qu’une somme équivalente pour les équipements nucléaires, sera inscrite dans la LPM suivante. La construction de nouvelles armes nucléaires et la modernisation de certaines représentera donc un coût total d’ici 2035  d’au moins cent milliards d’euros !
En avril 2026, l'examen de la révision de la LPM avait tourné autour d’une hypothèse centrale explicitement assumée : « une confrontation majeure avec la Russie » .  Ainsi, nous ne sommes plus dans une posture de dissuasion défensive, mais dans la préparation active d'un scénario de guerre généralisée.
Réfléchissons aux paroles du pape dans son discours de Metz (2), où il a déclaré : « Il faut toutefois se garder de l’illusion du réarmement ». Il a ajouté « Aujourd’hui, il faut se demander si nous déployons réellement des « efforts créatifs » pour favoriser la paix mondiale, ou si nous cherchons simplement à « endiguer l’hémorragie de la guerre » et à mieux nous préparer à celles que nous supposons devoir encore venir ».

Conclusion : 
Cette analyse du budget militaire 2027, éclairé par le contexte de la LPM 2024-2030, se veut réaliste et non utopiste, mais porte une volonté claire de construire une vraie politique de paix pour notre pays.
Il faut redire que  l'augmentation du budget n'est pas en elle-même une politique de paix. Elle peut améliorer la capacité de défense (et encore...), mais elle ne garantit ni la stabilité, ni la désescalade, ni la résolution des conflits. Elle peut même alimenter des dynamiques de méfiance si elle n'est pas accompagnée de garanties, de dialogue et d'objectifs politiques clairs.
Il faut faire la différence entre une politique de réarmement accompagnée de déclarations en faveur de la paix et une politique de défense véritablement orientée vers la paix.
Cette dernière position ne renonce pas à protéger le pays. Elle cherche à faire en sorte que les moyens militaires demeurent proportionnés à des risques identifiés, que la diplomatie puisse contribuer à réduire ces risques et que la sécurité collective constitue un objectif mesurable de la programmation nationale.
Les parlementaires doivent poser en permanence une question simple : quels engagements diplomatiques, quelles étapes de désescalade et quels objectifs de réduction des risques accompagnent les milliards supplémentaires consacrés aux armées ?
Le budget militaire 2027 tout comme la LPM 2024-2030 n’apportent pas de réponse concrète à cette question. La spirale de l’augmentation des crédits militaires doit donc être stoppée. Le gel des crédits militaires, le réexamen sérieux de la politique de sécurité française, sont les seules options crédibles.
Cela justifie amplement les slogans entendus parmi les lycéens et lycéennes dans les rassemblement du 17 octobre : « De l’argent pour l’éducation, pas pour la guerre » !
Daniel Durand - 17 octobre 2026 

NOTES

(1) Sécurité pour les États ET pour les humains : défi d’aujourd'hui ? 
https://culturedepaix.blogspot.com/2026/10/securite-pour-les-etats-et-pour-les.html 
(2) Dans son discours de Metz (3), le pape a déclaré :  « Aujourd’hui, il faut se demander si nous déployons réellement des « efforts créatifs » pour favoriser la paix mondiale, ou si nous cherchons simplement à « endiguer l’hémorragie de la guerre » et à mieux nous préparer à celles que nous supposons devoir encore venir ».

dimanche 11 octobre 2026

Sécurité pour les États ET pour les humains : défi d’aujourdhui ?

« Être en sécurité », cette aspiration est plus que jamais au cœur des débats aujourd’hui. Je voudrais revenir sur quelques aspects de cette problématique de la sécurité.
Le mot “sécurité” a toujours résonné avec danger/menace. Pour un individu, la sécurité face au danger, à la menace, c’est la protection contre l’oppression, la liberté de vivre, de travailler, de faire vivre une famille, d’être protégé contre l’arbitraire, la violence, voire les guerres, c’est donc vivre en paix et en liberté.
La sécurité pour un État, c’est vivre en paix, sans guerre, c’est l’absence de menace contre son existence et ses valeurs. La paix est donc, dans ce cas, d’abord, absence de guerre : être protégé d’une guerre, c’est être en sécurité. Pour un État, cette protection a renvoyé dans tous les siècles passés à la notion de force militaire, de défense et d’armée.
 

Schématiquement, jusqu’à la guerre de 14-18, chaque État assure sa protection, sa sécurité, seul ou au travers d’alliances avec deux-trois-quatre autres états contre d’autres. Cette logique d’alliances et de blocs est à l’origine du déclenchement de la guerre de 14-18.
 

La grande évolution a lieu en 1945 avec l’adoption de la Charte des Nations unies et la création des Nations unies. Deux principes majeurs sont posés : tous les peuples, donc tous les états, font partie de la même communauté mondiale, la force armée et la guerre sont bannies de leurs relations. De ce fait, la communauté défend l’un des siens si elle estime que la sécurité et la paix internationales sont menacées. Elle peut même employer la force armée : c’est le fondement du chapitre 7 de la Charte des Nations unies. C’est le principe d’une sécurité collective qui est posé.
 

Première réflexion : peut-on assurer une sécurité absolue, totale, à 100 % : je réponds NON et non. La seule sécurité absolue, c’est la destruction totale de l’autre. Sauf que c’est pratiquement impossible alors que le but, c’est d’être en sécurité et de vivre en paix. Or, si votre relation avec l’autre, les autres, a été d’essayer de les détruire, vous n’arriverez jamais à vivre ensemble un jour, et à construire ensemble la paix. C’est ce qui avait amené le philosophe Kant, à poser ce postulat : la seule sécurité, c’est de créer la confiance entre les acteurs pour construire la paix. Donc la préoccupation première est de réfléchir, non seulement à sa propre sécurité, mais aussi et surtout à quoi faire pour que l’autre soit en confiance, donc à quoi faire pour qu’il se sente en sécurité. C’est le fondement de la sécurité collective à promouvoir au niveau des États.
 

La deuxième grande évolution a lieu après la fin de la guerre froide en 1989. On se rend compte que la paix, la sécurité internationale, peuvent être affectées par de nouveaux défis ou nouvelles menaces. On va parler de sécurité environnementale, sociétale, économique…
De plus, dès cette époque, un constat s’impose : le concept de sécurité collective entre États montre ses limites, face aux problèmes humains, aux famines, aux génocides, aux migrations, ce qui amène Kofi Annan à écrire en 2005 « Il n’y a pas de sécurité sans développement, il n’y a pas de développement sans sécurité, et il ne peut y avoir ni sécurité, ni développement si les droits de l’homme ne sont pas respectés». Il faut donc aussi parler de « sécurité humaine ». Cela conduit l’Assemblée générale des Nations unies à adopter en 2012 une résolution (1), définissant le concept de sécurité humaine.
On voit que la sécurité étatique et la sécurité humaine sont les deux faces d’une même pièce, on ne peut parler de l’une sans parler de l’autre !


Au-delà des simples constatations intellectuelles, se trouve donc posé très concrètement, depuis le début de ce XXe siècle, cet enjeu : comment faire avancer ensemble ces deux principes :
— règlement politique des conflits (donc sécurité de chacune des parties) ?
— établissement d’une sécurité humaine (donc développement de tous et toutes),
Cela pose donc la question du cadre institutionnel :
— la primauté aux solutions politiques, c’est forcément le respect de la Charte des Nations unies dont c’est l’article 1er,
— les moyens, la coordination pour des politiques au service des populations, les outils, c’est forcément le principal cadre multilatéral constitué par le système des Nations unies et de ses agences, fonds, etc.
 

QUELLES CONSÉQUENCES POUR L’ACTION ?
Cette approche permet de ré-éclairer les conflits en cours :
— au Moyen-Orient, on doit parler indissociablement de la nécessité de la reconnaissance de l’État de Palestine et de la sécurité de la population et de l’État d’Israël. Par contre, sur le plan de la sécurité humaine, c’est plus déséquilibré puisqu’il y a une urgence absolue qui est l’arrivée de l’aide humanitaire massive à Gaza, le rétablissement des structures éducatives, culturelles mises en place avec l’UNRWA, la reconstruction du pays.
— c’est le même diptyque qui s’applique au conflit entre Russie et Ukraine : urgence de cessez-le-feu, de négociations pour trouver un compromis même provisoire, afin de construire des garanties de sécurité réciproque : de la Russie envers l’Ukraine bien sûr mais aussi de l’OTAN envers la Russie. Sur le plan de la sécurité humaine, il y a urgence au rétablissement des circuits d’alimentation dans toute l’Ukraine, à rétablir une sécurité énergétique. Dans ce cadre, la réaffectation des crédits militaires du camp occidental européen à l’aide à la reconstruction de l’Ukraine est une évidence.
 

Oui, mais me direz-vous, comment donner des moyens aux Nations unies et à ses agences pour qu’elles soient le cadre des efforts internationaux, aient les moyens de développer des moyens efficaces d’alerte et de prévention des crises ?
C’est là que le débat sur les ressources disponibles dans le monde pour construire une sécurité tant collective qu’humaine robuste devient plus aigu et essentiel qu’il ne l’a jamais été depuis des décennies. Il ne peut pas être abordé de manière routinière comme dans le passé.
 

Cela pose la question des priorités à l’échelle internationale, nationale et locale
— à l’échelle internationale : donner des moyens à la sécurité humaine, c’est travailler prioritairement à la réussite des ODD (Objectifs de développement durable, fixé par l'Assemblée générale de l'ONU). Les dépenses militaires mondiales approchent les 3 000 Mds de $ en 2025 (2 887 exactement) : 16 fois plus que que l’APD de 174,3 mds de $. Le besoin annuel global des ODD est de 4000 Mds de $.

Le gel des dépenses militaires dans le monde, en Europe, en France est une nécessité impérieuse pour les réorienter progressivement vers les besoins civils.
 

Il n’y a pas que les dépenses d’armement qui sont à examiner. Dans son discours d’adieu à l’AG de l’ONU (2), Antonio Guteres a fait remarquer que « Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, cinq grandes compagnies pétrolières occidentales ont engrangé près de 500 milliards de dollars de bénéfices. Pour référence, seulement 34 milliards de dollars ont été consacrés au financement public international de l’adaptation dans les pays en développement pendant la dernière année pour laquelle on dispose de chiffres ». Il y a vraiment besoin d’un nouveau regard sur les disparités économiques, comment l’intégrons-nous de manière populaire et non politicienne ?


— à l’échelle européenne, la situation sociale de la majorité des Européens est remise en hausse : recul de l’âge de la retraite, difficultés grandissantes d’accès au logement (voir Espagne et Royaume-Uni), moyens pour pouvoir accueillir de manière décente les migrants obligés de fuir des zones souvent touchées par les conflits. Or les principaux pays d'Europe prévoient dans le cadre de leur politique de « réarmement » des hausses extravagantes des budgets militaires (140 mds d’euros en Allemagne en 2027, 30 % de plus qu’en 2026, 74 Mds au Royaume-uni, 63 Mds en France).
Dans son discours de Metz (3), le pape a déclaré : « Il faut toutefois se garder de l’illusion du réarmement ». Il a ajouté « Aujourd’hui, il faut se demander si nous déployons réellement des « efforts créatifs » pour favoriser la paix mondiale, ou si nous cherchons simplement à « endiguer l’hémorragie de la guerre » et à mieux nous préparer à celles que nous supposons devoir encore venir ».
Soyons clairs, aucune menace militaire d’ampleur ne menace l’Europe, sinon une course aux armements désastreuse des deux côtés, Russie et camp occidental, qui peut dégénérer en conflit généralisé avec un fossé qui s’élargit entre Est et Ouest.
Quelle ligne adopter ? Là encore, pour la réflexion, je cite encore le Pape, « Il est nécessaire de s’engager dans un dialogue patient, de faire preuve de courage dans la négociation et d’être prêt à sacrifier certaines positions pour le bien supérieur de la paix ». C’est l’opposé de l’actuelle politique occidentale de « paix par la force » affirmée par Emmanuel Macron et Ursula von Layen. Quelle position politique en tirer pour les forces de paix ?
 

— à l’échelle nationale, en France, comment parler de sécurité humaine alors qu’on annonce que, dans les années à venir, une personne sur dix (soit 10 % de la population) risque de tomber dans la précarité alimentaire au cours de la décennie à venir ? Les manifestations lycéennes de cette semaine montrent l’ampleur des dégradations de l’appareil éducatif français, mais comment ne pas relever que l’augmentation prévue du budget de l’Éducation nationale sera de 1,2 Mds d’euros en 2027, même pas l’inflation, alors que le budget militaire augmentera de 6,2 Mds d’euros : CINQ FOIS PLUS D’AUGMENTATION POUR LES ARMES QUE POUR LES ÉCOLES !
On parle de déficit budgétaire mais les dépenses militaires françaises auront doublé en deux mandats présidentiels. En 2030, le budget militaire atteindrait les 76 Mds d’euros (2,5 % du PIB) et le Sénat réactionnaire a proposé d’atteindre même 84 Mds d’euros en 2030 ! Va-t-on continuer à laisser faire ou, encore une fois, va-t-on poser clairement l’exigence du GEL PARTOUT DES DÉPENSES MILITAIRES, DANS LE  MONDE, EN EUROPE, EN FRANCE ?
 

Existe-t-il une véritable sécurité humaine en France, tous ceux qui vivent sur notre sol et vivent-ils « free of fear », en terme de besoins essentiels, nourriture, habitat éducation ?
 

Là encore, comme à l’échelle internationale, les crédits militaires ne sont pas les seuls à être questionnés, puisqu’un rapport sénatorial dit « rapport Gay » (4), a pointé que les subventions versées sans contrôle sérieux aux grandes entreprises atteignaient le montant de 211 Mds d’euros en 2023.
Le défi de promouvoir une véritable sécurité humaine nous interroge, non plus seulement en termes de définition et de réflexion mais de plus en plus, en termes d’actions et d’initiatives. 


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La notion de « sécurité humaine » n’est pas simple à aborder d’un point de vue non seulement pacifiste ou iréniste mais aussi concret et offensif. 
Cette difficulté est un peu normale car ce concept marque une rupture historique dans les vieux modes de penser le monde, cela de manière concomitante avec la même rupture historique que nous connaissons avec l'adoption et la promotion du concept de culture de paix.
L’enjeu est donc bien de travailler à une « hégémonie de la  priorité à l’humain » (au sens gramscien) sur toutes les approches du monde, sur toutes les démarches actives. Cela suppose un combat acharné, avec des revendications et actions concrètes pour le soutien à la sécurité humaine et au développement humain, au droit humanitaire et à un droit international élargi jusqu'à la notion de droit humain à la paix. Voici nos défis, y compris en gagnant cette hégémonie, dans tous les moyens d'information, les médias modernes, donc les réseaux, tous les lieux de production des idées, où règnent les idées dominantes, les grilles de lecture du vieux monde.
Nous portons avec ces deux concepts, culture de paix et sécurité humaine, depuis la fin des années 90, un enjeu de civilisation, une construction vivante pour un monde meilleur.
On assiste en fait à un véritable basculement devant ces nouvelles exigences : d’un statut passif (un “état”, celui des sujets devant le monarque ou l’État) à un statut actif (une “culture”), marqué par un recentrage vers l’humain et plus seulement vers les États, les gouvernements. En effet, en parlant de sécurité humaine et de culture de paix, on parle bien d’humains pour les porter : l’humain devient à la fois acteur et sujet, on passe du « Vous devez faire » "You must do it !" à « Oui, nous devons (ou pouvons) le faire » (« Yes, we can ! »). 


Daniel Durand
11 octobre 2026


NB : ce texte reprend pour l’essentiel mon intervention au Forum du Congrès du Mouvement de la paix « Et si l’ONU n’existait pas ? », à Port-de-Bouc, le 9 octobre 2026, lors de la table ronde sur « Sécurité étatique versus sécurité humaine ».

NOTES :

1 - Résolution 66/290 de l’Assemblée générale du 10 septembre 2012 - https://docs.un.org/fr/A/RES/66/290

2 - Plaidoyer du Secrétaire général contre la « grande fracture » du monde - SG/SM/23292 - 22 septembre 2026 - https://press.un.org/fr/2026/sgsm23292.doc.ht

3 - Le discours de Léon XIV sur l’Europe -https://www.la-croix.com/religion/texte-integral-pape-a-metz-le-discours-de-leon-xiv-sur-l-europe-20260928  

4 - Le rapport de la commission d’enquête du Sénat sur les aides publiques aux entreprises – dont le sénateur communiste Fabien Gay était le rapporteur et Olivier Rietmann le président – a évalué à 211 milliards d’euros le montant des aides versées aux entreprises en France pour l’année 2023.  


lundi 21 septembre 2026

21 septembre : arrêtons la course à la guerre, travaillons au marathon de la paix !

La Journée internationale de la paix du 21 septembre est l'occasion de dire : cessez le feu partout dans le monde, dans tous les conflits qui existent, de l’Ukraine au Moyen-Orient en Iran ou à Gaza, à l’Afrique au Congo, au Soudan et ailleurs.
Il faut exiger le gel partout dans le monde des dépenses militaires.
Cette exigence générale est valable pour la France. Par exemple, nous discutons aujourd’hui de prendre 6 milliards d'euros sur les retraités, or, cette année, l’augmentation des dépenses pour les armes nucléaires seulement, a dépassé cette somme !
Il faut savoir que pour l'année prochaine et les années suivantes alors que les prévisions budgétaires qui circulent prévoient une restriction massive des dépenses sociales, des dépenses culturelles, des dépenses éducatives, ce sera « open bar » pour les dépenses militaires.
Le Président de la République actuel, Emmanuel Macron aura été le premier président de la République à avoir doublé le budget militaire de la France, lors de ses deux mandats.
Mais, me direz-vous, il faut faire des sacrifices sur le plan militaire pour la sécurité de notre pays.
Soyons clairs, il s’agit d'une escroquerie intellectuelle.
Le « réarmement », ce mot omniprésent dans tous les éléments de langage, signifie en fait, la relance de la course aux armements. On le voit bien en Europe puisque les dépenses militaires des pays européens sont en train de passer de 2 % à 3 %, pour aller à 5 % du produit  intérieur brut dans les cinq ans à venir.
Toute course aux armements provoque l’accélération d’une logique d’affrontement et prépare la guerre. C’est la leçon des années avant 1914, tout comme nous l'avons vu avant 1939.
La paix n’est pas dans l'équilibre de la terreur mais dans la construction d’une sécurité collective entre tous les États de notre planète, entre tous les États de notre continent européen. Cette sécurité collective ne peut se construire que par des efforts acharnés sur le plan politique et diplomatique pour construire des accords et des compromis, respectant le droit international, et permettant de construire patiemment des solutions politiques.

En Europe, en 2022, il était normal de défendre l'Ukraine contre tout écrasement militaire par la Russie, mais, ensuite, la responsabilité des principales puissances occidentales était de rechercher les voies du cessez-le-feu, de la négociation et de l'accord politique. Cette orientation est celle de la Charte des Nations Unies en ses articles 1(1) et 51(2), elle est donc celle de notre loi commune.
Or les efforts des pays européens avec la dirigeante de la commissaire européenne, Ursula Van der Leyen, avec le président Macron, le chancelier allemand ou le premier ministre britannique ont été centrés uniquement, dans une direction qu’ils ont eux-mêmes appelé « la paix par la force ». 
Dans ce cadre, ils ont décidé de mener eux aussi une guerre hybride contre la Russie par le moyen de sanctions économiques de plus en plus étendues, au risque d’aggraver leurs propres difficultés économiques. Pire, ils ont torpillé toutes les initiatives diplomatiques de pays tiers depuis la Turquie, l’Afrique du sud, le Brésil, le Saint-Siège.
Cette orientation est un échec patent depuis quatre ans et demi, la situation n'a pas évolué sur le terrain. La Russie se cramponne à sa stratégie et répond par l’escalade. Les populations civiles deviennent de plus en plus des cibles, l’économie ukrainienne est ruinée tout comme celle de la Russie. La guerre en Ukraine devient un laboratoire des nouvelles méthodes de guerre (drones, utilisation de l’IA), observées ainsi à bas coût par les militaires occidentaux.
Les opinions publiques doivent se faire entendre : les Européens doivent travailler réellement à une paix négociée, travailler à la sécurité collective sur le continent européen, arrêter la course aux armements.
Nous avions commencé de le faire, avec succès, après 1980, avec les accords d'Helsinki. Dans la foulée, nous avons commencé de construire une organisation de sécurité commune à tous les pays européens sans exception qu'on appelle l'OSCE (Organisation pour la sécurité et la Communauté européenne). Il est possible de la réactiver comme le montre actuellement la présidence suisse.
Il est nécessaire que les opinions publiques exercent une pression politique plus importante, sinon nous ouvrirons de plus en plus grande la porte à des aventures périlleuses pour l’Europe et pour notre planète.
La Journée de la Paix du 21 septembre est un moyen de proclamer ce message simple : arrêtons la course à la guerre, travaillons au marathon de la paix.

Daniel Durand - 21 septembre 2026
Président de l’IDRP (Institut de documentation et de recherches sur la paix)

Article 1 : Les buts des Nations Unies sont les suivants :

 Maintenir la paix et la sécurité internationales et à cette fin : prendre des mesures collectives efficaces en vue de prévenir et d'écarter les menaces à la paix et de réprimer tout acte d'agression ou autre rupture de la paix, et réaliser, par des moyens pacifiques, conformément aux principes de la justice et du droit international, l'ajustement ou le règlement de différends ou de situations, de caractère international, susceptibles de mener à une rupture de la paix;

Article 51 : Aucune disposition de la présente Charte ne porte atteinte au droit naturel de légitime défense, individuelle ou collective, dans le cas où un Membre des Nations Unies est l'objet d'une agression armée, jusqu'à ce que le Conseil de sécurité ait pris les mesures nécessaires pour maintenir la paix et la sécurité internationales.


 

vendredi 10 avril 2026

11e Conférence d’examen du TNP : « Une sécurité plus grande pour tous » ou « une domination non-diminuée » pour quelques uns ? »

La prochaine Conférence d’examen du Traité de non-prolifération nucléaire (TNP), qui se tiendra du 27 avril au 22 mai, sera un des moments importants de l’année 2026, avant la Conférence d’examen du Traité d’interdiction (TIAN) en novembre prochain. En 2025, avec la visite en France d’une délégation d’Hibakushas, les partisans de l’abolition des armes nucléaires avait mis l’accent sur les conséquences humaines des deux premiers bombardements nucléaires d’Hiroshima et de Nagasaki. L’année 2026 devrait permettre de franchir une étape pour permettre à la communauté internationale de se mettre au niveau des dangers mortels pour l’humanité qui pèsent aujourd'hui sur notre humanité.
Avant d’entrer dans le détail des enjeux particuliers de la Conférence d’examen du TNP qui se déroulera du 27 avril au 22 mai 2026 à New-York, je voudrais apporter quelques éléments de réflexion pour éclairer le contexte. 
Je pense d’abord que nous sommes dans un moment critique comme dans les années 60 au moment de la crise des missiles de Cuba et de l’extension de la prolifération nucléaire potentielle à de nouveaux États (au moins huit prévus à l’époque), mais, avec, alors, l’héritage moral de l’Appel de Stockholm, lancé dix ans auparavant.
Rappelons ce texte lumineux, toujours d’actualité :
« Nous exigeons l'interdiction absolue de l'arme atomique, arme d'épouvante et extermination massive des populations.  Nous exigeons l'établissement d'un rigoureux contrôle international pour assurer l'application de cette mesure d'interdiction.
Nous considérons que le gouvernement qui, le premier, utiliserai, contre n'importe quel pays, l'arme atomique, commettrait un crime contre l'humanité et serait à traiter comme criminel de guerre. Nous appelons tous les hommes de bonne volonté dans le monde à signer cet appel
».

Aujourd’hui, la grande inquiétude qui pèse de plus en plus dans les débats internationaux est le fait que l’invocation de l’arme nucléaire, l’éventualité de son emploi, sont utilisées dans le débat d’idées sur la guerre comme des éléments « normaux ». Russie et USA ne font aucun effort pour renouveler le traité de limitation balistique « NEW START », Donald Trump parle de relancer les essais nucléaires, interrompus de fait depuis plus de 30 ans par les États dotés. Le président français, Macron, annonce l’augmentation du nombre des têtes nucléaires, et, élément nouveau, une forme de partage, au moins dans les échanges d’idées, de la dissuasion nucléaire française. Il annonce même la fin de la transparence sur les chiffres des armes nucléaires françaises. En Russie, Vladimir Poutine utilise dans le débat la menace de la riposte nucléaire comme un élément de langage diplomatique classique. De son côté, dans la discrétion, la Chine a relancé la production et doublé son nombre de têtes. 
La grande différence entre la situation actuelle et celle des années 60 est que nous avons construit des outils juridiques contre la prolifération avec le TNP, puis pour l’interdiction des armes nucléaires avec le TIAN, pour avancer sur la voie de l’élimination des armes nucléaires. Le problème est que ces outils sont confrontés à certaines limites devant la pression politique des cinq puissances nucléaires « officielles »,  les P5.
Il faut constater que nous devons affronter de nouveau, un grand défi : délégitimer dans les consciences l’existence des armes nucléaires. Il nous manque une nouvelle référence morale mondiale, un peu comme l’avait été l’Appel de Stocholm, qui nous permette de nous appuyer dessus, pour développer un vrai rapport de forces dans les consciences.
Nous sommes face à deux limites des Traités en cours : le TNP, prolongé indéfiniment en 1995, est fondamentalement un traité de limitation du nucléaire militaire et de gestion du nucléaire civil. Son article VI, comporte l’engagement des pays nucléaires à éliminer les armes nucléaires, mais dépend uniquement des rapports de force dans les opinions. En 2010, à la Conférence d’examen du TNP, les militants anti-nucléaire avaient obtenu dans la déclaration finale le rappel de l’engagement de tous les États donc de la France à "atteindre l'objectif d'un monde exempt d'armes nucléaire" et de ce fait "à appliquer les principes d’irréversibilité, de vérifiabilité et de transparence". (je vous renvoie à mon livre de l’époque : « Désarmement nucléaire, le rebond ? »).
Mais aujourd’hui, dans un autre contexte politique, dans la construction de ce rapport de force, nous butons contre l’idéologie de guerre dominante, relayé de fait par un discours médiatique très complaisant.
Avec le TIAN, un énorme progrès a été accompli au niveau des buts, puisque ce Traité acte clairement l'illégalité des armes nucléaires, maintenant juridiquement interdites et qu’il interdit aussi  la menace de l'emploi de l'arme nucléaire c'est-à-dire la théorie de la dissuasion nucléaire. Mais sa limite reste que le TIAN s’est construit sur les concepts du « désarmement humanitaire », et qu’il ne répond pas directement ou complètement au débat sur la sécurité, la menace.
Il me semble donc que nous sommes obligés de franchir un nouveau pas pour vaincre l’idéologie de la force comme gage de sécurité, et celle de l’arme nucléaire comme la « panacée » sécuritaire.
Il faut affronter dans les débats ces deux problématiques : celle de la menace et celle de la sécurité.
Avant de parler de la problématique de la menace, il faut faire un rappel. On ne prépare pas la paix en préparant la guerre, si on prépare la guerre, on aura la guerre. 
Quelle est la menace aujourd’hui ? Osons affirmer que les vraies menaces pour la sécurité, la paix, le développement de notre pays, de l’Europe, de la planète, ce ne sont pas les menaces fantasmées de la Russie, l’Iran ou la Chine. Ce sont le maintien, voire l’aggravation de la pauvreté et de la misère, le gâchis des financements, des ressources dans le militaire au lieu de les consacrer au développement, c’est l’explosion des exodes et migration de population, ce sont les conséquences concrètes en Asie du sud-est et en Afrique du réchauffement climatique, c’est le maintien d’une épée de Damoclès terrifiante sur nos têtes avec la persistance des armes nucléaires.
Concernant la sécurité collective, l’argument principal des puissances nucléaires est de dire : « nous ne bougerons sur le désarmement nucléaires que dans le cadre d’une « sécurité non-diminuée ». Clamons avec forme qu’il s’agit d’une escroquerie intellectuelle, cette « sécurité non-diminuée » pour les P5 n’est, en réalité, qu’une « domination non-diminuée », un chantage sur les autres nations, un égoïsme de grande puissance.  
Concernant la notion de  menace, ne faut-il pas affirmer plus fort, qu’on n’y fait face, non par l’escalade des réponses de force et la course aux armements, c’est-à-dire le report des menaces à un niveau toujours plus élevé, mais par l’action politique et diplomatique pour faire baisser le niveau de cette menace, pour pouvoir enclencher des processus négociés et diplomatiques. C’est cela d’ailleurs le cœur de l’engagement solennel pris par tous les pays du monde, en signant et en acceptant la Charte des Nations unies.
Concernant la recherche de la sécurité, ne faut-il pas affirmer là encore que l’enjeu n’est pas celui d’une « sécurité non-diminuée » pour quelques uns (en fait, je le répète une « domination non-diminuée »), mais c’est celui de la création d’une « sécurité plus grande pour tous » !  Là encore, c’est cela l’esprit de la Charte des Nations unies, la quintessence du droit international !
Une « sécurité plus grande pour tous » signifie la réactivation, l’élargissement et l’application de tous les traités de désarmement actuels, la création d’autres accords de désarmement, sur l’espace, l’IA militaire, les armes létales autonomes. Elle implique la négociation, d’accords de sécurité régionaux comme nous l’avions fait en Europe avec les accords d’Helsinki, il y a cinquante ans. Elle exige l’établissement et la mise en œuvre d’un droit humain à la paix et surtout l’utilisation des sommes dilapidées pour l’armement et les guerres, au moins 2700 mds de $ par an (dans le sens du SIPRI), dans le financement  de la réussite de la mise en œuvre des objectifs de développement durable.
La prochaine Conférence d’examen du TNP va être très difficile du fait du contexte dû à la guerre d’agression de la Russie contre l’Ukraine et à l’autre guerre d’agression des USA et d’Israël contre l’Iran et le Liban.
Comme en 2025 lors de la Conférence de préparation, la notion de « dissuasion élargie » et le stationnement d’armes nucléaires dans des « pays hôtes » sera sans doute un des points centraux des débats. La Chine et de nombreux pays émergents s’étaient élevés avec force contre cette notion. Le ralliement du président Macron à ce concept est incompréhensible et condamnable. L’ambassadrice Anne Lazar-Sury, représentante de la France à la Conférence du désarmement, qui va conduire la délégation nationale à la Conférence du TNP à New-York, a essayé de présenter cette nouvelle politique le 10 mars dernier à Genève. Elle a dû avouer que « la dimension européenne de la dissuasion française vient s’ajouter à la dissuasion nucléaire de l’OTAN, y compris la dissuasion élargie américaine ». Pouvons-nous laisser passer une telle vision ?  
Un autre point-clé sera sans doute celui de la « transparence ». Depuis plusieurs conférences d’examen du TNP, des pays comme la Suisse défendent l’élargissement de ce droit à l’information. La France s’est même vantée d’être une supportrice de cette notion. Là aussi, l’annonce par Emmanuel Macron de l’arrêt des informations sur notre stock nucléaire est scandaleuse. L’ambassadrice Lazar-Sury a fait de l’équilibrisme dans son discours en affirmant que « cette décision ne remet pas en cause l’engagement de la France en faveur d’une transparence adéquate, qu’elle maintient sur sa doctrine, son organisation, sur certaines de ses capacités et sur ses programmes de modernisation ». 
Ces deux points sur les évolutions de la politique d’Emmanuel Macron montrent que les militants de la délégation française seront certainement très attendus dans leurs positions et actions par nos collègues et amis étrangers.
Cette situation devrait inciter les activistes français à développer la réflexion sur le renforcement des liens et des actions avec les pays émergents, leurs représentants et leurs organisations (en particulier, ceux qui demain, seront peut-être de futurs membres permanents du Conseil de sécurité, comme l’Inde, au Brésil, à l’Afrique du sud, à l’Égypte), ainsi qu’avec les pays du Sud global. Un élément intéressant de cette conférence est qu’elle sera présidée par l’ambassadeur du Vietnam, pays avec qui la France partage tant de liens. Il faut noter que le Vietnam a réaffirmé récemment, en février, à la Conférence du désarmement de Genève, sa position en faveur du désarmement et de la non-prolifération nucléaire.
Enfin, malgré les difficultés à contrebalancer la propagande de guerre dans les consciences, qui transparaît dans de nombreux sondages, il faut quand même, bien remarquer, les évolutions et la diversité des opinions qu’il est possible de mobiliser. Ainsi,  mardi 23 mars, 500 chrétiens ont fait un appel, publié dans le journal La Croix, qui dit « nous implorons tout soldat chrétien à exprimer publiquement son refus des armes nucléaires ». À méditer, n’est-ce pas ?
Daniel Durand
Chercheur en relations internationales
(Cet article reprend mon intervention, lors du webinaire, organisé par le Mouvement de la paix et ICAN, le 1er avril 2026)

 

mercredi 4 mars 2026

LA DÉRIVE : PREMIÈRES REMARQUES SUR LE DISCOURS D'EMMANUEL MACRON À L'ÎLE LONGUE

REMARQUES STRATÉGIQUES

Le discours d'Emmanuel Macron, du 2 mars 2026, à l’Île Longue marque un tournant important dans la doctrine nucléaire française. Le ton change radicalement depuis son dernier discours, centré sur ce thème, qui datait de février 2020.
« Pour être libre, il faut être craint » : on passe d’un discours de stabilité à un discours assumé de puissance.
Soyons clairs, il ne s'agit plus d'une "modernisation" de l’arsenal nucléaire, mais d'un "réarmement" qualitatif et quantitatif. Macron a détaillé quatre grands types de nouveaux programmes nucléaires : la mise en chantier d'un nouveau sous-marin SNLE de 3e génération (« L’Invincible ») pour 2036, l'entrée en service du nouveau missile intercontinental M51.3, le lancement d'un programme de nouveaux missiles hypersoniques stratégiques, la consolidation du programme "tritium" pour la production d’un matériau fissile qui entre avec l'uranium enrichi dans la fabrication des bombes nucléaires.
Enfin, l’innovation majeure de son discours a été l'introduction du concept de « dissuasion avancée ».
Au travers de ce concept, Macron propose la participation d’États européens à des "exercices de la dissuasion, tout d'abord. Cela pourra impliquer également du signalement, y compris au-delà de nos frontières strictes ou la participation conventionnelle de forces alliées à nos activités nucléaires". 
Les formules sont ambiguës et vont susciter nombre d'interrogations d'autant que le président Macron a déclaré que "nos forces aériennes stratégiques pourront ainsi se disséminer dans la profondeur du continent européen". Cela signifie donc le déploiement possible des avions Rafale, porteurs de missiles nucléaires ASMP, sur le territoire de pays européens comme l'Allemagne, le Royaume-Uni, la Pologne, les Pays-Bas, la Belgique, au lieu d'être cantonnés sur la base aérienne de Saint-Dizier. Ils s'ajouteraient ainsi sur des aéroports européens à la présence déjà forte de bombardiers nucléaires US porteurs de 180 bombes nucléaires dans cinq pays européens : Pays-Bas, Allemagne, Belgique, Italie et Turquie.
Certes, Emmanuel Macron réaffirme qu'il n'y aura pas de partage de la décision d'emploi, pas de garantie de sécurité automatique, pas de codécision nucléaire. Cela signifie que nous serions  apparemment dans une forme d’extension politique sans mutualisation matérielle ou décisionnelle.
Mais, il est clair que le discours de 2026 contredit clairement la philosophie de « stricte suffisance » mise en avant en 2020 et ce, pour plusieurs raisons.
On peut estimer par exemple, que le signal politique envoyé aux autres puissances est ambigu, que la France rejoint une dynamique de réarmement mondiale. De fait, le discours sur le désarmement devient secondaire, voire défensif.
Macron affirme que la "dissuasion avancée" est complémentaire de l’OTAN, mais, en pratique, des experts feront remarquer qu'elle introduit un second centre nucléaire européen, qu'elle peut compliquer l’architecture stratégique atlantique, qu'elle peut poser la question de la coordination du commandement en cas de crise, voire d'une forme de subordination...
Concrètement, ce nouveau concept de "dissuasion avancée" peut conduire à de nouvelles militarisations du continent. La « dissémination » des forces aériennes stratégiques dans la "profondeur européenne", pour reprendre l'expression d'Emmanuel Macron dans son discours, multiplie les cibles potentielles pour l'ennemi, étend la "géographie nucléaire", renforce la logique d’escalade préventive.
La trajectoire politique d'Emmanuel Macron, sur les questions de désarmement et d'armement nucléaire, a suivi plusieurs phases entre 2017 et 2026. Elle s'est traduite clairement par l'abandon progressif de l’ambition "désarmement" du début, la contribution annoncée à la remilitarisation nucléaire du continent, l'institutionnalisation d’un nouvel équilibre fondé sur la peur plutôt que sur la norme.
En conclusion, on peut dire que la position d’Emmanuel Macron a évolué d’une dissuasion « minimale, stable, responsable » (discours de 2020) vers une dissuasion « renforcée, élargie, européanisée et quantitativement accrue » (2026).
Il déclare ne pas rompre avec la doctrine française fondamentale (dissuasion strictement défensive, décision présidentielle unique), mais il en change la signification politique et stratégique. La question centrale est désormais la suivante : peut-on renforcer la dissuasion tout en prétendant préserver les conditions du désarmement ?

REMARQUES JURIDIQUES
En ce qui concerne les relations entre la « dissuasion avancée » et la non-prolifération, la grande nouveauté de 2026 est une coopération nucléaire effective avec plusieurs États européens.
Rappelons les articles I et II du Traité de non-prolifération (TNP) : "Un État doté ne peut transférer à quiconque des armes nucléaires ou le contrôle de celles-ci" (Article I) ; "Un État non doté ne peut recevoir ni contrôle ni transfert » (Article II).
Certes, concernant la "dissuasion avancée française", Macron précise qu'il n'y aura aucun partage de la décision ultime, aucun partage de la planification, aucun partage de la définition des intérêts vitaux du pays. Donc juridiquement, il n'y a pas de transfert de contrôle et pas de violation explicite de l’article I du TNP. Mais si des éléments stratégiques sont déployés sur le territoire d’États non dotés, la question devient sensible. Le point critique serait alors : la participation à des exercices, le signalement stratégique et l’intégration conventionnelle ne créent-ils pas un « contrôle indirect » ?
En ce qui concerne la nouvelle doctrine française de « dissuasion avancée » et le Droit international humanitaire, la doctrine française insiste sur le ciblage des centres de pouvoir, l'absence de riposte graduée tactique. Cela vise à limiter l’argument d’un usage « indiscriminé ». Cependant, une critique juridique persiste : la puissance destructrice d’un SNLE (décrite en 2026 comme équivalente à l’ensemble des bombes de la Seconde Guerre mondiale) pose un problème évident de proportionnalité.
En pratique, la dissuasion repose sur une menace dont l’exécution serait probablement incompatible avec le Droit international humanitaire. C’est le paradoxe juridique permanent de la dissuasion nucléaire, mis en avant dans le processus d'élaboration du TIAN. 
Concernant les rapports de la doctrine française de « dissuasion avancée » avec le Traité d’interdiction des armes nucléaires (TIAN), on sait que la France n’est pas partie au TIAN.  Mais l'entrée en vigueur du TIAN renforce la loi normative. Ainsi, l’augmentation annoncée par Macron du nombre de têtes nucléaires à partir de 2026 affaiblit la position morale française vis-à-vis des États non dotés.

REMARQUES SUR LES EXAGÉRATIONS DU DISCOURS D'EMMANUEL MACRON 

Comment peut-on analyser de manière critique les affirmations de Macron sur l'accroissement des stocks nucléaires des autres puissances nucléaires, de la Chine et des autres pays de l'Asie du sud-est, ainsi que de l'Iran ?
Selon les estimations de la Federation of American scientists (FAS), des 12 300 ogives nucléaires que possèdent les neufs pays dans le monde aujourd'hui, 90% appartiennent aux États-Unis ou à la Russie. Les estimations indiquent que 1 710 des armes russes seraient déployées, pour 1 670 déployés par les États-Unis.
La Chine est loin derrière mais augmente rapidement son arsenal, estimé autour de 600 ogives en 2025, en croissance d’environ ~100 par an. La croissance chinoise est réelle mais part d’un niveau beaucoup plus bas que les arsenaux américains et russes, et ces derniers restent les plus nombreux. 
La France possède environ 290 ogives et le Royaume-Uni 225. Les autres États nucléaires (Inde et Pakistan avec 170 têtes, Israël avec 90 têtes, la Corée du Nord avec 20-30 têtes) gèrent des arsenaux moins importants en volume.
La description des menaces nucléaires actuelles par Emmanuel Macron est un modèle de "flou artistique" et ne repose sur aucun chiffre précis mais simplement sur des affirmations alarmistes. Macron exagère implicitement la croissance d’arsenaux stratégiques importants pour justifier un renforcement français, alors que la tendance globale depuis la Guerre froide reste à la baisse (bien que moins rapide). 
La fin du traité de limitation russo-américain New START pourrait changer la dynamique, mais il n’est pas établi que Washington ou Moscou augmentent massivement leurs arsenaux aujourd’hui. L’argument de « course aux armements » des grandes puissances mérite d'être nuancé : c’est plus une modernisation et maintien qu’une croissance exponentielle.
Macron amplifie également la perception du « danger chinois » pour légitimer une réponse nucléaire nationale ou européenne, alors que l’augmentation s’inscrit d’abord dans un contexte stratégique propre à Pékin (perception de menaces régionales, Taiwan, etc.). Pareillement, Macron généralise des risques régionaux (Corée du Nord, tensions interétatiques) pour justifier des mesures de dissuasion accrues. En réalité, il n’y a pas de prolifération « massive » en Asie du Sud-Est.
Pour l'Iran, avant l'agression américano-israélienne, le stock d’uranium enrichi de Téhéran pouvait être potentiellement suffisant pour plusieurs bombes s’il avait été enrichi davantage, mais ce programme n’était pas encore dans une phase manifestement militarisée. Macron exagère l’imminence d’une arme nucléaire iranienne en l’associant à la tendance générale de prolifération mondiale, alors que les données démontrent que l’Iran n’a pas encore acquis d’arme. 
Globalement, il amplifie les perceptions de menace nucléaire externe dans le monde pour justifier une politique nucléaire plus agressive, alors que les dynamiques réelles sont plus longues, inégales et souvent plus complexes que ne le suggère une lecture alarmiste.
Au vu de ces réflexions, il est clair que les annonces d'augmentation forte du budget militaire français de 40 mds d'euros actuellement à 60 mds d'ici l'année prochaine puis à 100 mds d'euros en 2030 sont totalement injustifiées, tout comme l'augmentation annoncée du nombre des têtes nucléaires françaises.
L'annonce de l'abandon de la transparence dans les chiffres nucléaires militaires montre à quel point le Président français veut se soustraire à tout contrôle populaire, notamment de l'Assemblée nationale.
Les réactions de l'opinion publique en sont d'autant plus nécessaires.

UNE DÉRIVE FRANÇAISE ?

In fine, au delà des analyses purement militaires, les inflexions d'Emmanuel Macron en matière de posture nucléaire et de conception de la sécurité de la France ont des conséquences beaucoup plus graves. En s'inscrivant dans le courant militariste ambiant, la France ne donne-t-elle pas un mauvais signal ?
La relance de la course aux armements, y compris nucléaire, en cours est porteuse de dangers graves pour la paix mondiale. Les risques sont aggravés par les atteintes au droit international, par les agressions militaires internationales illégales menées par des grandes puissances comme les États-Unis, Israël et le Russie.
Dans ce contexte, la sagesse, tout comme le droit international, commandent de faire baisser les tensions au lieu de les exacerber dans une folle "course à l'échalote", de réduire le niveau des menaces à la paix, de renforcer les normes et les traités, de reconstruire des espaces et dispositifs de sécurité collective. 
Concrètement cela signifie de privilégier partout les négociations politiques et diplomatiques pour "geler » les conflits en cours, en Ukraine, au Moyen-Orient (Gaza, Liban et Iran), en Afrique. La paix ne se construit pas par la force mais par la diplomatie. 
Deuxièmement, cela signifie de remettre sur le métier les traités de limitation des armes nucléaires, de type START, en trouvant les formes pour y associer TOUTES les puissances nucléaires, avec des procédures adaptées pour tenir compte des différences de niveau des différents arsenaux nucléaires. Aujourd'hui, il n'y a plus de "petites" puissances nucléaires. Par son existence même, l'arme nucléaire est dangereuse. Dans la foulée, la France pourrait jouer un rôle d'entraînement en assistant comme observateur aux réunions diplomatiques du TIAN et servir d'intermédiaire avec les autres puissances nucléaires. L'enjeu n'est pas aujourd'hui d'augmenter le nombre d'ogives nucléaires, comme l'a annoncé de manière irresponsable le président français, mais de le réduire et de travailler à leur élimination complète.
Troisièmement, il est urgent de rebâtir des espaces géographiques de sécurité collective commune. C'est vrai en Europe, nous avons été capables de conclure les accords d'Helsinki, il y a cinquante ans. Nous pouvons et devons renouer aujourd'hui de nouvelles relations entre tous les états européens, donc avec la Russie, déboucher sur des mesures de confiance, y compris de désarmement, au lieu de proposer de manière folle de stationner des avions Rafales, porteurs de missiles nucléaires français, sur des aéroports européens. Il y a un même enjeu de construire une zone de sécurité collective commune entre tous les États du Moyen-Orient de l'Iran à Israël, s'appuyant sur une zone exempte d'armes nucléaires et chimiques.
Ce sont ces perspectives fortes et d'avenir que l'on aurait aimé entendre dans la bouche du Président de la République française ce lundi 2 mars, au lieu de cette formule usée "pour être libre, il faut être craint et, pour être craint, il faut être puissant" qui n'est que le plagiat d'une autre vieille formule usée, le "ci vis pacem, parabellum" (si tu veux la paix, prépare la guerre) !
Nous savons depuis longtemps et notamment, depuis la création des Nations unies sur les ruines de l'Europe en 1945 que, pour être puissants, il faut être collectifs et solidaires pour isoler et désarmer les ennemis de la paix, en utilisant nos outils, le droit international, la coopération économique et culturelle. On peut se demander si Emmanuel Macron n’a pas raté, une fois de plus, le rendez-vous de l'histoire...

Daniel Durand - 3 mars 2026
chercheur en relations internationales

lundi 2 mars 2026

IRAN : respect du droit international par tout et pour tous

Les forces militaires américano-israéliennes ont lancé depuis ce samedi 28 février une attaque militaire d'envergure contre la République islamiste d'Iran. Des bombardements massifs ont eu lieu contre plusieurs villes, des centres militaires, avec des destructions matérielles et humaines, touchant aussi de nombreux civils. Des bombardements ciblés, s'apparentant à des exécutions extra-judiciaires, ont touché plusieurs dizaines de responsables iraniens, dont une des personnalités principales, l'ayatollah Khamenei. La riposte iranienne a été dirigée contre Israël et des bases militaires US dans plusieurs pays arabes. Le risque d'embrasement et de déstabilisation régionale est réel et met en péril tous les processus diplomatiques en cours au Liban, à Gaza, au Yémen et qui ont tant de mal à démarrer.

Nous sommes à l'évidence devant une agression militaire internationale de la part des USA et d'Israël contre un pays souverain, l'Iran. Le professeur de droit international à l’Université libre de Belgique, François Dubuisson estime également que "Les bombardements visant l’Iran sont une violation flagrante du principe de non-recours à la force, qui est au cœur de la Charte des Nations Unies. Il s’agit clairement d’une agression armée dont les motifs invoqués sont inacceptables".

Rappelons que selon le droit international et les Nations unies : "L’agression internationale est définie comme « […] l’emploi de la force armée par un État contre la souveraineté, l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique d’un autre État ou de toute autre manière incompatible avec la charte des Nations unies" (Résolution 3314 de l’Assemblée générale des Nations unies, article I).

Il s'agit du même crime d'agression internationale que celui commis par la Russie contre l'Ukraine, quatre ans auparavant, presque jour pour jour, qui avait été condamné vigoureusement par l'Assemblée générale des Nations unies, par 141 voix (A/ES-11/L.1). En voici un extrait : "2 - Déplore dans les termes les plus énergiques l’agression commise par la Fédération de Russie contre l’Ukraine en violation du paragraphe 4 de l’Article 2 de la Charte ;

3. Exige que la Fédération de Russie cesse immédiatement d’employer la force contre l’Ukraine et s’abstienne de tout nouveau recours illicite à la menace ou à l’emploi de la force contre tout État Membre".

Si la communauté internationale (et notamment les pays occidentaux) ne veut pas être accusée de "double standard", les condamnations de cette agression américano-israélienne doivent être exemplaires et comparables à celles prises contre la Russie.

La France s'honorerait de saisir au plus vite le Conseil de sécurité pour présenter une résolution. Pour contourner le veto probable des USA, comme la Russie l'avait aussi fait en 2022, la France, devrait contribuer ensuite à transposer la résolution, ensuite, devant l'Assemblée générale pour y être approuvée.

Même si une telle résolution n'est pas contraignante, elle donne une autorité morale pour les pays qui en ont la volonté politique de prendre des mesures de sanctions économiques, politiques contre les États "voyous" que sont devenus, comme la Russie l'a été, les USA et Israël : rappel des ambassadeurs, suspension de l'accord d'association Israël - UE, par exemple.

La qualification d'acte "d'agression internationale" est importante car nous assistons depuis samedi à un festival d'hypocrisie sémantique dans les déclarations politiques, les commentaires de presse où on ne parle que "d'attaques", de "bombardements", de "frappes", "d'échanges (!)", rarement de "guerre" et jamais "d'agression".

Même si le régime iranien et ses principaux dirigeants comme Khameini ont les mains couvertes de sang et ne méritent que dégoût, ils relèvent de la justice internationale et non d'un droit du talion. La "guerre préventive" n'a aucune réalité juridique en droit international. Aucune "légitime défense", ne peut être évoquée également. Les exécutions extra-judiciaires contre des dirigeants dans le cadre d'une guerre illégale, deviennent aussi des crimes de guerre.

Le droit international est valable partout et pour tous. Il n'est ni optionnel, ni négociable. C'est en l'appliquant fermement contre tous ceux qui veulent l'affaiblir, lui et le multilatéralisme, que l'on soutiendra le mieux, en créant des conditions plus favorables, les peuples opprimés par des régimes dictatoriaux, voire sanguinaires comme en Iran, dans leurs luttes libératrices. Ce sont ces valeurs que doivent défendre Emmanuel Macron et les dirigeants de l'Union européenne.

Daniel Durand - 2 mars 2025

chercheur en relations internationales

mercredi 18 février 2026

"Le défi Trump" et le droit international

La Fondation Gabriel Péri et et le PCF ont organisé une soirée d'échange - table-ronde sur le thème "Le défi Trump: faire face", ce lundi 16 février à l'Espace Niemeyer, à Paris.
Je suis intervenu dans la deuxième séquence, intitulée, "La riposte" aux côtés de Frédéric Boccara, économiste, membre du CESE, Vincent Boulet, responsable international du PCF et Natacha Polony, journaliste et essayiste, directrice de la revue l’Audace !
Voici le texte de mon intervention :
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Mesdames, messieurs,
Le temps d’intervention étant drastiquement limité, je me limiterai à un seul angle de vue, celui du droit international, au risque de paraître schématique.
Premièrement, face aux initiatives tous azimuts d’un Donald Trump, il faut éviter plusieurs écueils. Le premier est celui d’essayer de le suivre sur tous les terrains qu’il choisit, c’est la voie de l’inefficacité et du suivisme. Le second écueil serait d’adopter une attitude passive en attendant que l’orage passe, ce serait lui laisser le champ libre pour faire des dégâts profonds dans le système international. Enfin, le troisième écueil serait d’abdiquer et de dire que le droit international et l’ONU sont devenus caducs, et donc qu’il conviendrait d’imiter Donald Trump et qu’il faudrait se convertir à la force comme moyen de la politique. 
Nous sommes d’accord ici, il me semble, pour dire que face à Trump, il est nécessaire d’agir, plus que de ré-agir, et, pour moi, la seule voie réaliste est celle de réaffirmer fermement la nécessité de règles et de normes dans la vie commune internationale. 
Cela signifie la primauté donnée au droit international, la nécessité d’un cadre commun pour exercer pleinement ce droit. Cela induit clairement la défense du multilatéralisme international (un point, c’est tout et pas du « multilatéralisme efficace » comme l’appelle E. Macron), la consolidation de notre « maison commune »1, que sont les Nations unies et de leur Charte qui est le socle du droit international moderne. 
Ce sont ces idées qui doivent devenir progressivement la base d’un large rassemblement de gouvernements, bien sûr au niveau de l’Union européenne, mais plus largement au niveau  de l’Assemblée générale de l’ONU, en s’appuyant sur les nombreux pays du « Global South » d’aujourd’hui, qui refuse l’impérialisme états-unien, en s’appuyant sur les puissances émergentes que l’on retrouvent au niveau des Brics+. Il faut travailler à une coalition nouvelle, tri-partite si je puis dire, qui comprenne en plus toutes les institutions internationales, notamment onusiennes, réellement attachées au multilatéralisme, qui entraîne et soit stimulée par tous les réseaux d’expression des opinions publiques, ONG, coalitions internationales de syndicats, d’élus locaux. Je n’invente rien : c’est ce type de rassemblement qui a permis les succès de ces trois dernières décennies : traité sur les mines antipersonnel d’Ottawa en 1997, la création du Statut de Rome et de la Cour pénale internationale en 2002, le traité sur le commerce des armes en 2014, le traité d’interdiction des armes nucléaires, le TIAN, en 2021.
C’est un objectif ambitieux et de longue haleine. Il suppose une condition de base.
Comprendre que le droit international, aujourd'hui, dans son évolution, est devenu un formidable outil utilisable et efficace pour commencer à construire vraiment un monde plus juste, plus pacifié, plus durable.
Je dirai que l’enjeu est de faire passer le droit international d’un statut « incantatoire » à un statut « opérationnel ». Il ne faut plus se contenter de proclamer à chaque discours : « il faut respecter le droit international », « arrêtons de bafouer le droit international » et concrètement d’en rester là. Dans une entreprise, les salariés ne proclament pas chaque matin, il faut « respecter le droit du travail » ! Ils agissent concrètement : « le droit du travail interdit de faire travailler dans telles conditions d’insécurité » : ils débrayent, ils vont en délégation chez le patron, à l’Inspection du travail, aux Prudhommes. C’est ainsi que le droit du travail a considérablement progressé en France, même s’il est perpétuellement remis en question.
C’est la même évolution qu’il faut prendre en compte pour le droit international, notamment depuis 2024. Cette année-là, la CIJ (Cour internationale de justice) et la CPI (Cour pénale internationale) ont pris des positions et décisions qui touchent directement les problèmes politiques les plus brûlants dans l’actualité. La CIJ a pris, par exemple, un arrêt, donc une décision contraignante le 26 janvier 2024 (sur un dossier déposé par un pays émergent, l’Afrique du Sud), demandant à Israël d’empêcher d’éventuels actes de « génocide » et de « prendre des mesures immédiates » pour permettre la fourniture « de l’aide humanitaire à la population civile de Gaza ».  Quelles initiatives concrètes pour développer la pression a-t-on prises ? Quelles délégations auprès de Macron, quelles délégations à Bruxelles, quelles délégations auprès des ambassades d’Israël et des USA à Paris, à Genève ? Sans cela, comment faire prendre conscience, de manière pédagogique, à l’opinion publique que le droit international, c’est notre bien commun, c’est notre règlement de copropriété sur la planète Terre ?
Je n’ai pas le temps de développer mais il y a eu des décisions de la même importance, avec l’avis de la CIJ consultatif en juillet 2024 (demandé, c’est à noter par l’Assemblée générale des Nations unies) qui a tranché enfin, de manière définitive, la question de l’illégalité de l’occupation israélienne de la Cisjordanie. Il y a eu le même changement de perspective historique, avec le lancement de mandats d’arrêt de la CPI, envers Nettahyaou ou Poutine, deux des hommes les plus intouchables théoriquement de ce monde. C’est la démonstration que aucun problème, ni aucune personnalité n’est en dehors potentiellement du droit international.
Quel est l’enjeu de la décennie ? C’est celui d’agir en s’appuyant sur le droit international aujourd’hui, sur ce que représente pour l’humanité l’existence d’une maison commune regroupant tous les peuples de la terre. C’est ainsi de montrer qu’il existe une autre perspective globale que le monde de fractures, de dominations qu’incarne Donald Trump.
Nous avons une responsabilité spécifique comme citoyens français. C’est celle d’obliger Emmanuel Macron à sortir du terrain du simple discours. Par exemple à propos de la Palestine et des nouvelles prétentions d'Israël de contrôler et créer une annexion de fait de la  Cisjordanie,  que fait-on concrètement avec des mots d’ordre simples et populaires pour exiger des actes concrets de la France, pour qu’elle fasse respecter l’avis de la CIJ de juillet 2024, les résolutions du Conseil de sécurité sur l’illégalité de l’occupation israélienne ? Cette action pourrait être des sanctions économiques de la France comme le blocage des importations alimentaires d’Israël, la dénonciation de l’accord d’association entre l'Union européenne et Israël. Cela peut se traduire par le rappel de l'ambassadeur de France, décréter un embargo sur toutes les ventes d'armement en direction d'Israël. L’occupation israélienne est illégale, ce ne sont pas des militants fanatisés qui le disent ! C’est la Cour international de justice ! C’est le droit international !
Je n’ai pas traité de questions importantes, comme la sécurité collective en Europe, la souveraineté économique. Je me suis consacré sur ce qui devrait être au centre de notre réflexion pour la décennie à venir, la défense du multilatéralisme, des Nations unies et de leur Charte, la promotion du droit international.
Utilisons celui-ci enfin comme un outil ! C’est quand on se sert d’un outil qu’on comprend la nécessité de l’améliorer ! C’est ce qu’a fait l’homme depuis la pierre taillée dans la préhistoire jusqu’aux commandes numériques d’aujourd’hui ! Il faut augmenter le nombre de ceux qui veulent utiliser « l'outil droit international ». C’est ainsi que nous donnerons du sens à ce magnifique « Nous, les peuples ! – We, the people !» qui ouvre le préambule de la Charte des Nations Unies !
Daniel Durand – 16 février 2026
Chercheur en relations internationales.
Dernier ouvrage : « ONU, relations internationales : notre maison commune, notre avenir.. » (BoD éditions)