mercredi 4 mars 2026

LA DÉRIVE : PREMIÈRES REMARQUES SUR LE DISCOURS D'EMMANUEL MACRON À L'ÎLE LONGUE

REMARQUES STRATÉGIQUES

Le discours d'Emmanuel Macron, du 2 mars 2026, à l’Île Longue marque un tournant important dans la doctrine nucléaire française. Le ton change radicalement depuis son dernier discours, centré sur ce thème, qui datait de février 2020.
« Pour être libre, il faut être craint » : on passe d’un discours de stabilité à un discours assumé de puissance.
Soyons clairs, il ne s'agit plus d'une "modernisation" de l’arsenal nucléaire, mais d'un "réarmement" qualitatif et quantitatif. Macron a détaillé quatre grands types de nouveaux programmes nucléaires : la mise en chantier d'un nouveau sous-marin SNLE de 3e génération (« L’Invincible ») pour 2036, l'entrée en service du nouveau missile intercontinental M51.3, le lancement d'un programme de nouveaux missiles hypersoniques stratégiques, la consolidation du programme "tritium" pour la production d’un matériau fissile qui entre avec l'uranium enrichi dans la fabrication des bombes nucléaires.
Enfin, l’innovation majeure de son discours a été l'introduction du concept de « dissuasion avancée ».
Au travers de ce concept, Macron propose la participation d’États européens à des "exercices de la dissuasion, tout d'abord. Cela pourra impliquer également du signalement, y compris au-delà de nos frontières strictes ou la participation conventionnelle de forces alliées à nos activités nucléaires". 
Les formules sont ambiguës et vont susciter nombre d'interrogations d'autant que le président Macron a déclaré que "nos forces aériennes stratégiques pourront ainsi se disséminer dans la profondeur du continent européen". Cela signifie donc le déploiement possible des avions Rafale, porteurs de missiles nucléaires ASMP, sur le territoire de pays européens comme l'Allemagne, le Royaume-Uni, la Pologne, les Pays-Bas, la Belgique, au lieu d'être cantonnés sur la base aérienne de Saint-Dizier. Ils s'ajouteraient ainsi sur des aéroports européens à la présence déjà forte de bombardiers nucléaires US porteurs de 180 bombes nucléaires dans cinq pays européens : Pays-Bas, Allemagne, Belgique, Italie et Turquie.
Certes, Emmanuel Macron réaffirme qu'il n'y aura pas de partage de la décision d'emploi, pas de garantie de sécurité automatique, pas de codécision nucléaire. Cela signifie que nous serions  apparemment dans une forme d’extension politique sans mutualisation matérielle ou décisionnelle.
Mais, il est clair que le discours de 2026 contredit clairement la philosophie de « stricte suffisance » mise en avant en 2020 et ce, pour plusieurs raisons.
On peut estimer par exemple, que le signal politique envoyé aux autres puissances est ambigu, que la France rejoint une dynamique de réarmement mondiale. De fait, le discours sur le désarmement devient secondaire, voire défensif.
Macron affirme que la "dissuasion avancée" est complémentaire de l’OTAN, mais, en pratique, des experts feront remarquer qu'elle introduit un second centre nucléaire européen, qu'elle peut compliquer l’architecture stratégique atlantique, qu'elle peut poser la question de la coordination du commandement en cas de crise, voire d'une forme de subordination...
Concrètement, ce nouveau concept de "dissuasion avancée" peut conduire à de nouvelles militarisations du continent. La « dissémination » des forces aériennes stratégiques dans la "profondeur européenne", pour reprendre l'expression d'Emmanuel Macron dans son discours, multiplie les cibles potentielles pour l'ennemi, étend la "géographie nucléaire", renforce la logique d’escalade préventive.
La trajectoire politique d'Emmanuel Macron, sur les questions de désarmement et d'armement nucléaire, a suivi plusieurs phases entre 2017 et 2026. Elle s'est traduite clairement par l'abandon progressif de l’ambition "désarmement" du début, la contribution annoncée à la remilitarisation nucléaire du continent, l'institutionnalisation d’un nouvel équilibre fondé sur la peur plutôt que sur la norme.
En conclusion, on peut dire que la position d’Emmanuel Macron a évolué d’une dissuasion « minimale, stable, responsable » (discours de 2020) vers une dissuasion « renforcée, élargie, européanisée et quantitativement accrue » (2026).
Il déclare ne pas rompre avec la doctrine française fondamentale (dissuasion strictement défensive, décision présidentielle unique), mais il en change la signification politique et stratégique. La question centrale est désormais la suivante : peut-on renforcer la dissuasion tout en prétendant préserver les conditions du désarmement ?

REMARQUES JURIDIQUES
En ce qui concerne les relations entre la « dissuasion avancée » et la non-prolifération, la grande nouveauté de 2026 est une coopération nucléaire effective avec plusieurs États européens.
Rappelons les articles I et II du Traité de non-prolifération (TNP) : "Un État doté ne peut transférer à quiconque des armes nucléaires ou le contrôle de celles-ci" (Article I) ; "Un État non doté ne peut recevoir ni contrôle ni transfert » (Article II).
Certes, concernant la "dissuasion avancée française", Macron précise qu'il n'y aura aucun partage de la décision ultime, aucun partage de la planification, aucun partage de la définition des intérêts vitaux du pays. Donc juridiquement, il n'y a pas de transfert de contrôle et pas de violation explicite de l’article I du TNP. Mais si des éléments stratégiques sont déployés sur le territoire d’États non dotés, la question devient sensible. Le point critique serait alors : la participation à des exercices, le signalement stratégique et l’intégration conventionnelle ne créent-ils pas un « contrôle indirect » ?
En ce qui concerne la nouvelle doctrine française de « dissuasion avancée » et le Droit international humanitaire, la doctrine française insiste sur le ciblage des centres de pouvoir, l'absence de riposte graduée tactique. Cela vise à limiter l’argument d’un usage « indiscriminé ». Cependant, une critique juridique persiste : la puissance destructrice d’un SNLE (décrite en 2026 comme équivalente à l’ensemble des bombes de la Seconde Guerre mondiale) pose un problème évident de proportionnalité.
En pratique, la dissuasion repose sur une menace dont l’exécution serait probablement incompatible avec le Droit international humanitaire. C’est le paradoxe juridique permanent de la dissuasion nucléaire, mis en avant dans le processus d'élaboration du TIAN. 
Concernant les rapports de la doctrine française de « dissuasion avancée » avec le Traité d’interdiction des armes nucléaires (TIAN), on sait que la France n’est pas partie au TIAN.  Mais l'entrée en vigueur du TIAN renforce la loi normative. Ainsi, l’augmentation annoncée par Macron du nombre de têtes nucléaires à partir de 2026 affaiblit la position morale française vis-à-vis des États non dotés.

REMARQUES SUR LES EXAGÉRATIONS DU DISCOURS D'EMMANUEL MACRON 

Comment peut-on analyser de manière critique les affirmations de Macron sur l'accroissement des stocks nucléaires des autres puissances nucléaires, de la Chine et des autres pays de l'Asie du sud-est, ainsi que de l'Iran ?
Selon les estimations de la Federation of American scientists (FAS), des 12 300 ogives nucléaires que possèdent les neufs pays dans le monde aujourd'hui, 90% appartiennent aux États-Unis ou à la Russie. Les estimations indiquent que 1 710 des armes russes seraient déployées, pour 1 670 déployés par les États-Unis.
La Chine est loin derrière mais augmente rapidement son arsenal, estimé autour de 600 ogives en 2025, en croissance d’environ ~100 par an. La croissance chinoise est réelle mais part d’un niveau beaucoup plus bas que les arsenaux américains et russes, et ces derniers restent les plus nombreux. 
La France possède environ 290 ogives et le Royaume-Uni 225. Les autres États nucléaires (Inde et Pakistan avec 170 têtes, Israël avec 90 têtes, la Corée du Nord avec 20-30 têtes) gèrent des arsenaux moins importants en volume.
La description des menaces nucléaires actuelles par Emmanuel Macron est un modèle de "flou artistique" et ne repose sur aucun chiffre précis mais simplement sur des affirmations alarmistes. Macron exagère implicitement la croissance d’arsenaux stratégiques importants pour justifier un renforcement français, alors que la tendance globale depuis la Guerre froide reste à la baisse (bien que moins rapide). 
La fin du traité de limitation russo-américain New START pourrait changer la dynamique, mais il n’est pas établi que Washington ou Moscou augmentent massivement leurs arsenaux aujourd’hui. L’argument de « course aux armements » des grandes puissances mérite d'être nuancé : c’est plus une modernisation et maintien qu’une croissance exponentielle.
Macron amplifie également la perception du « danger chinois » pour légitimer une réponse nucléaire nationale ou européenne, alors que l’augmentation s’inscrit d’abord dans un contexte stratégique propre à Pékin (perception de menaces régionales, Taiwan, etc.). Pareillement, Macron généralise des risques régionaux (Corée du Nord, tensions interétatiques) pour justifier des mesures de dissuasion accrues. En réalité, il n’y a pas de prolifération « massive » en Asie du Sud-Est.
Pour l'Iran, avant l'agression américano-israélienne, le stock d’uranium enrichi de Téhéran pouvait être potentiellement suffisant pour plusieurs bombes s’il avait été enrichi davantage, mais ce programme n’était pas encore dans une phase manifestement militarisée. Macron exagère l’imminence d’une arme nucléaire iranienne en l’associant à la tendance générale de prolifération mondiale, alors que les données démontrent que l’Iran n’a pas encore acquis d’arme. 
Globalement, il amplifie les perceptions de menace nucléaire externe dans le monde pour justifier une politique nucléaire plus agressive, alors que les dynamiques réelles sont plus longues, inégales et souvent plus complexes que ne le suggère une lecture alarmiste.
Au vu de ces réflexions, il est clair que les annonces d'augmentation forte du budget militaire français de 40 mds d'euros actuellement à 60 mds d'ici l'année prochaine puis à 100 mds d'euros en 2030 sont totalement injustifiées, tout comme l'augmentation annoncée du nombre des têtes nucléaires françaises.
L'annonce de l'abandon de la transparence dans les chiffres nucléaires militaires montre à quel point le Président français veut se soustraire à tout contrôle populaire, notamment de l'Assemblée nationale.
Les réactions de l'opinion publique en sont d'autant plus nécessaires.

UNE DÉRIVE FRANÇAISE ?

In fine, au delà des analyses purement militaires, les inflexions d'Emmanuel Macron en matière de posture nucléaire et de conception de la sécurité de la France ont des conséquences beaucoup plus graves. En s'inscrivant dans le courant militariste ambiant, la France ne donne-t-elle pas un mauvais signal ?
La relance de la course aux armements, y compris nucléaire, en cours est porteuse de dangers graves pour la paix mondiale. Les risques sont aggravés par les atteintes au droit international, par les agressions militaires internationales illégales menées par des grandes puissances comme les États-Unis, Israël et le Russie.
Dans ce contexte, la sagesse, tout comme le droit international, commandent de faire baisser les tensions au lieu de les exacerber dans une folle "course à l'échalote", de réduire le niveau des menaces à la paix, de renforcer les normes et les traités, de reconstruire des espaces et dispositifs de sécurité collective
Concrètement cela signifie de privilégier partout les négociations politiques et diplomatiques pour "geler » les conflits en cours, en Ukraine, au Moyen-Orient (Gaza, Liban et Iran), en Afrique. La paix ne se construit pas par la force mais par la diplomatie. 
Deuxièmement, cela signifie de remettre sur le métier les traités de limitation des armes nucléaires, de type START, en trouvant les formes pour y associer TOUTES les puissances nucléaires, avec des procédures adaptées pour tenir compte des différences de niveau des différents arsenaux nucléaires. Aujourd'hui, il n'y a plus de "petites" puissances nucléaires. Par son existence même, l'arme nucléaire est dangereuse. Dans la foulée, la France pourrait jouer un rôle d'entraînement en assistant comme observateur aux réunions diplomatiques du TIAN et servir d'intermédiaire avec les autres puissances nucléaires. L'enjeu n'est pas aujourd'hui d'augmenter le nombre d'ogives nucléaires, comme l'a annoncé de manière irresponsable le président français, mais de le réduire et de travailler à leur élimination complète.
Troisièmement, il est urgent de rebâtir des espaces géographiques de sécurité collective commune. C'est vrai en Europe, nous avons été capables de conclure les accords d'Helsinki, il y a cinquante ans. Nous pouvons et devons renouer aujourd'hui de nouvelles relations entre tous les états européens, donc avec la Russie, déboucher sur des mesures de confiance, y compris de désarmement, au lieu de proposer de manière folle de stationner des avions Rafales, porteurs de missiles nucléaires français, sur des aéroports européens. Il y a un même enjeu de construire une zone de sécurité collective commune entre tous les États du Moyen-Orient de l'Iran à Israël, s'appuyant sur une zone exempte d'armes nucléaires et chimiques.
Ce sont ces perspectives fortes et d'avenir que l'on aurait aimé entendre dans la bouche du Président de la République française ce lundi 2 mars, au lieu de cette formule usée "pour être libre, il faut être craint et, pour être craint, il faut être puissant" qui n'est que le plagiat d'une autre vieille formule usée, le "ci vis pacem, parabellum" (si tu veux la paix, prépare la guerre) !
Nous savons depuis longtemps et notamment, depuis la création des Nations unies sur les ruines de l'Europe en 1945 que, pour être puissants, il faut être collectifs et solidaires pour isoler et désarmer les ennemis de la paix, en utilisant nos outils, le droit international, la coopération économique et culturelle. On peut se demander si Emmanuel Macron n’a pas raté, une fois de plus, le rendez-vous de l'histoire...

Daniel Durand - 3 mars 2026
chercheur en relations internationales

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