REMARQUES STRATÉGIQUES
Le discours d'Emmanuel Macron, du 2 mars 2026, à l’Île Longue marque un tournant important dans la doctrine nucléaire française. Le ton change radicalement depuis son dernier discours, centré sur ce thème, qui datait de février 2020.
« Pour être libre, il faut être craint » : on passe d’un discours de stabilité à un discours assumé de puissance.
Soyons clairs, il ne s'agit plus d'une "modernisation" de l’arsenal nucléaire, mais d'un "réarmement" qualitatif et quantitatif. Macron a détaillé quatre grands types de nouveaux programmes nucléaires : la mise en chantier d'un nouveau sous-marin SNLE de 3e génération (« L’Invincible ») pour 2036, l'entrée en service du nouveau missile intercontinental M51.3, le lancement d'un programme de nouveaux missiles hypersoniques stratégiques, la consolidation du programme "tritium" pour la production d’un matériau fissile qui entre avec l'uranium enrichi dans la fabrication des bombes nucléaires.
Enfin, l’innovation majeure de son discours a été l'introduction du concept de « dissuasion avancée ».
Au travers de ce concept, Macron propose la participation d’États européens à des "exercices de la dissuasion, tout d'abord. Cela pourra impliquer également du signalement, y compris au-delà de nos frontières strictes ou la participation conventionnelle de forces alliées à nos activités nucléaires".
Les formules sont ambiguës et vont susciter nombre d'interrogations d'autant que le président Macron a déclaré que "nos forces aériennes stratégiques pourront ainsi se disséminer dans la profondeur du continent européen". Cela signifie donc le déploiement possible des avions Rafale, porteurs de missiles nucléaires ASMP, sur le territoire de pays européens comme l'Allemagne, le Royaume-Uni, la Pologne, les Pays-Bas, la Belgique, au lieu d'être cantonnés sur la base aérienne de Saint-Dizier. Ils s'ajouteraient ainsi sur des aéroports européens à la présence déjà forte de bombardiers nucléaires US porteurs de 180 bombes nucléaires dans cinq pays européens : Pays-Bas, Allemagne, Belgique, Italie et Turquie.
Certes, Emmanuel Macron réaffirme qu'il n'y aura pas de partage de la décision d'emploi, pas de garantie de sécurité automatique, pas de codécision nucléaire. Cela signifie que nous serions apparemment dans une forme d’extension politique sans mutualisation matérielle ou décisionnelle.
Mais, il est clair que le discours de 2026 contredit clairement la philosophie de « stricte suffisance » mise en avant en 2020 et ce, pour plusieurs raisons.
On peut estimer par exemple, que le signal politique envoyé aux autres puissances est ambigu, que la France rejoint une dynamique de réarmement mondiale. De fait, le discours sur le désarmement devient secondaire, voire défensif.
Macron affirme que la "dissuasion avancée" est complémentaire de l’OTAN, mais, en pratique, des experts feront remarquer qu'elle introduit un second centre nucléaire européen, qu'elle peut compliquer l’architecture stratégique atlantique, qu'elle peut poser la question de la coordination du commandement en cas de crise, voire d'une forme de subordination...
Concrètement, ce nouveau concept de "dissuasion avancée" peut conduire à de nouvelles militarisations du continent. La « dissémination » des forces aériennes stratégiques dans la "profondeur européenne", pour reprendre l'expression d'Emmanuel Macron dans son discours, multiplie les cibles potentielles pour l'ennemi, étend la "géographie nucléaire", renforce la logique d’escalade préventive.
La trajectoire politique d'Emmanuel Macron, sur les questions de désarmement et d'armement nucléaire, a suivi plusieurs phases entre 2017 et 2026. Elle s'est traduite clairement par l'abandon progressif de l’ambition "désarmement" du début, la contribution annoncée à la remilitarisation nucléaire du continent, l'institutionnalisation d’un nouvel équilibre fondé sur la peur plutôt que sur la norme.
En conclusion, on peut dire que la position d’Emmanuel Macron a évolué d’une dissuasion « minimale, stable, responsable » (discours de 2020) vers une dissuasion « renforcée, élargie, européanisée et quantitativement accrue » (2026).
Il déclare ne pas rompre avec la doctrine française fondamentale (dissuasion strictement défensive, décision présidentielle unique), mais il en change la signification politique et stratégique. La question centrale est désormais la suivante : peut-on renforcer la dissuasion tout en prétendant préserver les conditions du désarmement ?
REMARQUES JURIDIQUES
En ce qui concerne les relations entre la « dissuasion avancée » et la non-prolifération, la grande nouveauté de 2026 est une coopération nucléaire effective avec plusieurs États européens.
Rappelons les articles I et II du Traité de non-prolifération (TNP) : "Un État doté ne peut transférer à quiconque des armes nucléaires ou le contrôle de celles-ci" (Article I) ; "Un État non doté ne peut recevoir ni contrôle ni transfert » (Article II).
Certes, concernant la "dissuasion avancée française", Macron précise qu'il n'y aura aucun partage de la décision ultime, aucun partage de la planification, aucun partage de la définition des intérêts vitaux du pays. Donc juridiquement, il n'y a pas de transfert de contrôle et pas de violation explicite de l’article I du TNP. Mais si des éléments stratégiques sont déployés sur le territoire d’États non dotés, la question devient sensible. Le point critique serait alors : la participation à des exercices, le signalement stratégique et l’intégration conventionnelle ne créent-ils pas un « contrôle indirect » ?
En ce qui concerne la nouvelle doctrine française de « dissuasion avancée » et le Droit international humanitaire, la doctrine française insiste sur le ciblage des centres de pouvoir, l'absence de riposte graduée tactique. Cela vise à limiter l’argument d’un usage « indiscriminé ». Cependant, une critique juridique persiste : la puissance destructrice d’un SNLE (décrite en 2026 comme équivalente à l’ensemble des bombes de la Seconde Guerre mondiale) pose un problème évident de proportionnalité.
En pratique, la dissuasion repose sur une menace dont l’exécution serait probablement incompatible avec le Droit international humanitaire. C’est le paradoxe juridique permanent de la dissuasion nucléaire, mis en avant dans le processus d'élaboration du TIAN.
Concernant les rapports de la doctrine française de « dissuasion avancée » avec le Traité d’interdiction des armes nucléaires (TIAN), on sait que la France n’est pas partie au TIAN. Mais l'entrée en vigueur du TIAN renforce la loi normative. Ainsi, l’augmentation annoncée par Macron du nombre de têtes nucléaires à partir de 2026 affaiblit la position morale française vis-à-vis des États non dotés.
REMARQUES SUR LES EXAGÉRATIONS DU DISCOURS D'EMMANUEL MACRON
Comment peut-on analyser de manière critique les affirmations de Macron sur l'accroissement des stocks nucléaires des autres puissances nucléaires, de la Chine et des autres pays de l'Asie du sud-est, ainsi que de l'Iran ?
Selon les estimations de la Federation of American scientists (FAS), des 12 300 ogives nucléaires que possèdent les neufs pays dans le monde aujourd'hui, 90% appartiennent aux États-Unis ou à la Russie. Les estimations indiquent que 1 710 des armes russes seraient déployées, pour 1 670 déployés par les États-Unis.
La Chine est loin derrière mais augmente rapidement son arsenal, estimé autour de 600 ogives en 2025, en croissance d’environ ~100 par an. La croissance chinoise est réelle mais part d’un niveau beaucoup plus bas que les arsenaux américains et russes, et ces derniers restent les plus nombreux.
La France possède environ 290 ogives et le Royaume-Uni 225. Les autres États nucléaires (Inde et Pakistan avec 170 têtes, Israël avec 90 têtes, la Corée du Nord avec 20-30 têtes) gèrent des arsenaux moins importants en volume.
La description des menaces nucléaires actuelles par Emmanuel Macron est un modèle de "flou artistique" et ne repose sur aucun chiffre précis mais simplement sur des affirmations alarmistes. Macron exagère implicitement la croissance d’arsenaux stratégiques importants pour justifier un renforcement français, alors que la tendance globale depuis la Guerre froide reste à la baisse (bien que moins rapide).
La fin du traité de limitation russo-américain New START pourrait changer la dynamique, mais il n’est pas établi que Washington ou Moscou augmentent massivement leurs arsenaux aujourd’hui. L’argument de « course aux armements » des grandes puissances mérite d'être nuancé : c’est plus une modernisation et maintien qu’une croissance exponentielle.
Macron amplifie également la perception du « danger chinois » pour légitimer une réponse nucléaire nationale ou européenne, alors que l’augmentation s’inscrit d’abord dans un contexte stratégique propre à Pékin (perception de menaces régionales, Taiwan, etc.). Pareillement, Macron généralise des risques régionaux (Corée du Nord, tensions interétatiques) pour justifier des mesures de dissuasion accrues. En réalité, il n’y a pas de prolifération « massive » en Asie du Sud-Est.
Pour l'Iran, avant l'agression américano-israélienne, le stock d’uranium enrichi de Téhéran pouvait être potentiellement suffisant pour plusieurs bombes s’il avait été enrichi davantage, mais ce programme n’était pas encore dans une phase manifestement militarisée. Macron exagère l’imminence d’une arme nucléaire iranienne en l’associant à la tendance générale de prolifération mondiale, alors que les données démontrent que l’Iran n’a pas encore acquis d’arme.
Globalement, il amplifie les perceptions de menace nucléaire externe dans le monde pour justifier une politique nucléaire plus agressive, alors que les dynamiques réelles sont plus longues, inégales et souvent plus complexes que ne le suggère une lecture alarmiste.
Au vu de ces réflexions, il est clair que les annonces d'augmentation forte du budget militaire français de 40 mds d'euros actuellement à 60 mds d'ici l'année prochaine puis à 100 mds d'euros en 2030 sont totalement injustifiées, tout comme l'augmentation annoncée du nombre des têtes nucléaires françaises.
L'annonce de l'abandon de la transparence dans les chiffres nucléaires militaires montre à quel point le Président français veut se soustraire à tout contrôle populaire, notamment de l'Assemblée nationale.
Les réactions de l'opinion publique en sont d'autant plus nécessaires.
UNE DÉRIVE FRANÇAISE ?
In fine, au delà des analyses purement militaires, les inflexions d'Emmanuel Macron en matière de posture nucléaire et de conception de la sécurité de la France ont des conséquences beaucoup plus graves. En s'inscrivant dans le courant militariste ambiant, la France ne donne-t-elle pas un mauvais signal ?
La relance de la course aux armements, y compris nucléaire, en cours est porteuse de dangers graves pour la paix mondiale. Les risques sont aggravés par les atteintes au droit international, par les agressions militaires internationales illégales menées par des grandes puissances comme les États-Unis, Israël et le Russie.
Dans ce contexte, la sagesse, tout comme le droit international, commandent de faire baisser les tensions au lieu de les exacerber dans une folle "course à l'échalote", de réduire le niveau des menaces à la paix, de renforcer les normes et les traités, de reconstruire des espaces et dispositifs de sécurité collective.
Concrètement cela signifie de privilégier partout les négociations politiques et diplomatiques pour "geler » les conflits en cours, en Ukraine, au Moyen-Orient (Gaza, Liban et Iran), en Afrique. La paix ne se construit pas par la force mais par la diplomatie.
Deuxièmement, cela signifie de remettre sur le métier les traités de limitation des armes nucléaires, de type START, en trouvant les formes pour y associer TOUTES les puissances nucléaires, avec des procédures adaptées pour tenir compte des différences de niveau des différents arsenaux nucléaires. Aujourd'hui, il n'y a plus de "petites" puissances nucléaires. Par son existence même, l'arme nucléaire est dangereuse. Dans la foulée, la France pourrait jouer un rôle d'entraînement en assistant comme observateur aux réunions diplomatiques du TIAN et servir d'intermédiaire avec les autres puissances nucléaires. L'enjeu n'est pas aujourd'hui d'augmenter le nombre d'ogives nucléaires, comme l'a annoncé de manière irresponsable le président français, mais de le réduire et de travailler à leur élimination complète.
Troisièmement, il est urgent de rebâtir des espaces géographiques de sécurité collective commune. C'est vrai en Europe, nous avons été capables de conclure les accords d'Helsinki, il y a cinquante ans. Nous pouvons et devons renouer aujourd'hui de nouvelles relations entre tous les états européens, donc avec la Russie, déboucher sur des mesures de confiance, y compris de désarmement, au lieu de proposer de manière folle de stationner des avions Rafales, porteurs de missiles nucléaires français, sur des aéroports européens. Il y a un même enjeu de construire une zone de sécurité collective commune entre tous les États du Moyen-Orient de l'Iran à Israël, s'appuyant sur une zone exempte d'armes nucléaires et chimiques.
Ce sont ces perspectives fortes et d'avenir que l'on aurait aimé entendre dans la bouche du Président de la République française ce lundi 2 mars, au lieu de cette formule usée "pour être libre, il faut être craint et, pour être craint, il faut être puissant" qui n'est que le plagiat d'une autre vieille formule usée, le "ci vis pacem, parabellum" (si tu veux la paix, prépare la guerre) !
Nous savons depuis longtemps et notamment, depuis la création des Nations unies sur les ruines de l'Europe en 1945 que, pour être puissants, il faut être collectifs et solidaires pour isoler et désarmer les ennemis de la paix, en utilisant nos outils, le droit international, la coopération économique et culturelle. On peut se demander si Emmanuel Macron n’a pas raté, une fois de plus, le rendez-vous de l'histoire...
Daniel Durand - 3 mars 2026
chercheur en relations internationales
Ce blog est dédié aux problématiques de la paix et du désarmement, des institutions internationales (ONU, OTAN), à la promotion d'une culture de la paix. Textes sous license Creative Commons by-nc-sa
mercredi 4 mars 2026
LA DÉRIVE : PREMIÈRES REMARQUES SUR LE DISCOURS D'EMMANUEL MACRON À L'ÎLE LONGUE
mardi 25 avril 2023
À propos de la prochaine Loi de programmation militaire française (III sur III)
RÉFLEXIONS POUR AUJOURD’HUI ET POUR DEMAIN
L’examen approfondi de la Loi de programmation montre qu’elle
est “plombée” par la priorité absolue donnée au renouvellement
(donc plus qu’une « modernisation »), des
armes nucléaires françaises.
Quelle pertinence pour le « tout-nucléaire » militaire ?
Premièrement, sur le plan du droit international, même si la France aujourd’hui refuse toute adhésion au Traité sur l’Interdiction des armes nucléaires (TIAN) – norme de droit international signée par 92 États et qui compte 68 États membres – elle s’est engagée juridiquement en ratifiant le TNP (Traité de non-prolifération nucléaire – août 1992) « à poursuivre de bonne foi des négociations sur des mesures efficaces relatives à la cessation de la course aux armements nucléaires à une date rapprochée et au désarmement nucléaire. » Comment la France compte-t-elle respecter cette obligation en mettant en œuvre une LPM qui lance la production de systèmes d’armes nucléaires qui seront en service jusque dans les années 2090 ?
De manière plus immédiate, quel signal envoie la France au moment où, au niveau du Conseil de sécurité, du G20 en novembre 2022, au G7 en avril, la préoccupation des grandes puissances grandit contre les risques de banalisation des armes nucléaires. Le G20 a déclaré que « L’emploi d’armes nucléaires ou la menace de leur emploi sont inacceptables ». Comment est-il possible que le projet de LPM 2024-2030 promeuve une politique dite « inacceptable » ?
Un réseau d’ONG international comme ICAN pose une question qui mériterait débat : pourquoi la France qui s’affirme comme une grande puissance militaire et un acteur qui pèse dans les relations internationales, ne participerait pas comme État observateur 1à la Seconde Réunion des États parties au Traité sur l’interdiction des armes nucléaires, qui se déroulera en novembre 2023 au siège des Nations unies ?
Il y a bien sûr un deuxième angle de vue : celui de la sécurité nationale.
Les missiles M51 modernisés qui équipent les sous-marins nucléaires français ont été installés en 2018 sur le Triomphant. Ils sont donc loin d’être obsolètes, leur portée est de plus de 6 000 km, puisqu’ils ont été conçus contre une menace russe mais aussi chinoise. Personne ne conteste que le processus pour inclure les États nucléaires actuels dans le TIAN sera long et compliqué, mais la France n’a-t-elle pas une carte diplomatique à jouer pour promouvoir cette démarche ? Ne serait-elle pas capable d’obtenir des avancées significatives dans les dix ans à venir ? Ce délai ne permettrait-il pas d’éviter de se précipiter dans le ruineux renouvellement des grands programmes nucléaires, sans compromettre dans la décennie à venir notre sécurité ?
Sans partager mes analyses, un site proche des milieux militaires comme DSI n’est peut-être pas si loin de ce constat lorsqu’il écrit : « 2035 laisse 12 ans au politique pour considérer que la réduction d’une menace russe implique que l’on puisse revoir à la baisse les ambitions budgétaires »2…
Droit international, sécurité nationale, ces deux angles de vues ne doivent pas faire oublier le troisième : celui du danger grandissant que fait peser la persistance de l’existence des arsenaux nucléaires et cela pour deux raisons principales. La non-application complète du TNP accroît le sentiment chez certains gouvernements que, s’ils possédaient des armes nucléaires, ils seraient à l’abri des menaces des grandes puissances nucléaires. C’est vrai pour l’Iran, cela le fut pour l’Irak ou la Libye. L’ex-Président Bill Clinton, dans une déclaration d’une rare stupidité politique, a déclaré : « Je me sens personnellement concerné parce que j’ai obtenu (de l’Ukraine) qu’ils acceptent de renoncer à leurs armes nucléaires. Et aucun d’entre eux ne pense que la Russie aurait fait ce coup si l’Ukraine avait encore ses armes »3. Deuxième aspect : l’implication directe ou indirecte de puissances nucléaires dans des conflits régionaux, comme la guerre d’Ukraine, peut conduire en cas de provocations ou d’incidents, au déclenchement accidentel d’un conflit nucléaire. Rappelons que les niveaux d’alertes et les temps de réaction des missiles nucléaires, n’ont pas été baissés significativement depuis la fin de la Guerre froide. C’est sans doute un des côtés les plus dangereux de la guerre entre l’Ukraine, soutenue par l’OTAN, et la Russie.
Quelle « haute intensité » ?
Cela amène comme deuxième remarque à questionner l’argument avancé par le gouvernement et certains responsables militaires sur le risque de guerre de « haute intensité »4.
Si l’on parle de menace, il faut parler de l’agresseur potentiel. Quel peut être cet agresseur capable de mener une guerre de « haute intensité » ? Parle-t-on de la Russie qui n’arrive pas à conquérir quelques centaines de km, carrés à côté de ses frontières et bases logistiques et dont on peut penser qu’il lui faudra 10 ou 15 ans pour reconstituer et moderniser son potentiel offensif face à l’OTAN, dont nous sommes encore membres et face au potentiel nucléaire américain, britannique et français toujours présent dans la décennie à venir ?
Quel autre agresseur de ce niveau ? La rivalité qui se construit entre USA et Chine est condamnée à être soit limitée à des affrontements régionaux dans l’Asie du sud-est, soit à échapper à tout contrôle et devenir holocauste nucléaire mondial. Dans les deux cas, nous ne serions pas dans un cas de conflit de « haute intensité » classique.
L’insistance française sur la thématique de la « haute intensité » ne se comprend donc que dans la vision d’une France entraînée dans les guerres de l’OTAN sous la conduite des USA dans les rivalités de ceux-ci avec la Russie demain et la Chine après-demain. Elle est en fait surtout utilisée par les partisans du lobby militaro-industriel (responsables militaires, chefs d’industries et politiques) depuis deux ans pour obtenir la hausse des crédits militaires à 2 ou 3 % du PIB.
Après ces deux remarques, on comprend déjà que les deux
décennies à venir seront capitales :
— Soit, s’enfoncer dans une militarisation incontrôlable et vers les 3 % du PIB en 2030 comme certains le réclament déjà, tel Nicolas Baverez le 13 mars dans Le Figaro : « les progressions de 3 milliards d’euros par an prévu de 2023 à 2025 sont insuffisantes pour répondre aux besoins les plus urgents. Les menaces existentielles qui pèsent sur la sécurité de notre nation ne laissent pas d’autre choix que de se fixer pour objectif de porter l’effort de défense à 3 % du PIB en 2030 »5.
- Soit, choisir une politique innovante visant à faire redémarrer et progresser tous les processus de désarmement à l’échelle internationale. Si l’on s’inscrit dans cette deuxième voie, dans cette période transitoire, on peut admettre qu’il faille maintenir en bonnes conditions les programmes d’armement existants terrestres et aériens (visés souvent par les “glissements” et “coupes” dans la LPM) pour conserver une base militaire solide dans le cadre européen, y compris par rapport à des partenaires aux décisions incertaines comme l’Allemagne et la Pologne, mais il s’agit plus de décisions « conservatoires » et non de la fuite en avant comme dans la Loi de programmation militaire prévue.
Si la guerre de « haute intensité » est une hypothèse peu crédible, des conflits asymétriques sont possibles et l’excellence en matière de technologies nouvelles, drones, cybersécurité doit bien sûr être recherchée et développée, là encore, de manière « conservatoire » pour la décennie à venir.
Mais dans tous les cas de figure, la priorité reste celle-ci : va-t-on ou non à la construction d’une paix mondiale durable, à un « Ci vis pacem, para pacem » et non au mortifère « Ci vis pacem, para bellum » ?
Quelle politique nouvelle de paix et de sécurité ?
Que peut signifier une « politique innovante visant à faire redémarrer et progresser tous les processus de désarmement à l’échelle internationale », comme je l’écris au-dessus. Cette alternative mérite un débat national approfondi plus ouvert, plus élargi encore que ceux qui ont eu lieu dans les dernières années en France sur des sujets sociaux. Pour contribuer à cette réflexion, j’avancerai quelques propositions.
Cinq directions sont indispensables selon moi pour construire une telle politique :
— éliminer la menace nucléaire en travaillant à universaliser le TIAN en direction de toutes les puissances nucléaires, la persistance des arsenaux nucléaires est un véritable verrou de blocage pour des politiques de paix efficaces,
— travailler à la démilitarisation des relations internationales en renforçant le Traité sur le commerce des armes et en aboutissant à un vrai Traité sur la démilitarisation de l’espace. Aboutir à une véritable interdiction des ventes d’armes y compris au moyen de la création de zones d’exclusion de toutes fournitures d’armements est la clé pour tarir 90 % des conflits actuels. Enfin, la démilitarisation complète de l’espace est une nécessité absolue sinon, ce sera le champ d’affrontement de demain.
— renforcer le rôle des Nations unies pour qu’elles reprennent le leadership dans la résolution des conflits en lien avec les organisations régionales existantes au lieu de la survalorisation des organismes représentants les pays riches (G7 et G20) ou de la multiplication et pérennisation des multiples groupes informels de pays (groupe des Six sur l’Iran, format Normandie sur l’Ukraine, etc). Enfin, à l’heure de l’extension du rôle des réseaux sociaux, de l’information directe des citoyens, il est indispensable d’améliorer et renforcer les liens de l’Assemblée générale avec les représentants des peuples de la planète (ONG, élus locaux) comme l’Assemblée générale de l’ONU s’y était engagée en l’an 2000.
— le quatrième enjeu est de reprendre le chantier de la construction d’une infrastructure de sécurité commune en Europe, avec et non contre la Russie, en repartant sur ce qui avait commencé d’être bâti à la fin des années 1990 avec l’OSCE. Ce même travail doit être soutenu dans toutes les régions du monde : Afrique, Asie du sud-est, Moyen-Orient, Amérique du Sud. Ce renforcement des liens de sécurité commune au niveau des régions du monde en lien avec le Conseil de sécurité de l’ONU est la voie pour dépasser, rendre caduques, les alliances militaires, porteuses d’agressivité comme l’OTAN en Europe ou AUKUS dans le Pacifique.
La France peut jouer un rôle actif dans ce processus si elle tourne le dos à son suivisme des grandes puissances mené par les trois derniers Présidents de la République (Sarkozy, Hollande, Macron) et à la chimère dangereuse de reconstruction d’un bloc occidental ; qu’elle adopte une politique plus ouverte aux réalités du monde d’aujourd’hui : la montée de la place des BRICS, les frustrations persistantes du « Sud global ». Le point de convergence reste le respect de la Charte des Nations unies dans toutes ses dimensions : refus des rapports de force entre États, des « double standards’ de fait ».
Les opinions progressistes dans tous les pays où elles peuvent s’exprimer, ont un rôle important à jouer. En l’an 2000, elles avaient pesé pour faire entendre leur voix lors du Forum du Millénaire et adopter un « Plan d’action du Forum du millénaire »6 audacieux que les conséquences de l’attentat des Twin Towers, un an plus tard, et la lutte contre le terrorisme ont fait capoter en partie. Agir pour obtenir que le Secrétaire général des Nations unies travaille à l’organisation d’un nouveau Forum des peuples et un Sommet des États pour faire face aux nouveaux défis : menaces de guerre, menaces climatiques, pauvreté et problèmes sociaux encore trop aigus, devrait être une priorité d’action.
La société internationale vit une période transitoire. Elle essaie de s’organiser face aux nouveaux périls qui menacent notre planète. Elle s’est attaquée au premier défi du réchauffement climatique avec les Conventions climat ; elle avance péniblement avec la lutte pour réaliser les ODD, Objectifs de développement durable mais a montré sa capacité à surmonter une crise sanitaire majeure comme la COVID 19 ; elle n’a pas encore trouvé le chemin pour renforcer la construction d’une sécurité collective et de la paix entre les toutes les nations, même si des jalons solides ont été plantés avec les nouveaux traités de désarmement comme le TIAN ou le TCA.
Nous n’avancerons pas en écoutant les voix des hypocrites qui agitent les spectres de menaces multiples pour construire de nouveaux murs, préparer les nouvelles guerres de demain, pour assouvir leurs appétits de puissances et de profits financiers. Nous avancerons en étant déterminés à saisir toutes les opportunités de coopérations entre les peuples, en les transformant en actes positifs et concrets, dans l’esprit de la Charte des Nations unies, qui rassemble l’humanité depuis près de 80 ans, en commençant par ces mots : « We, the people » ! (« Nous les peuples » !).
Daniel Durand – 21 avril 2023
Président de l'IDRP (Institut de Documentation et de recherches sur la paix)
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1 - http://icanfrance.org/wp-content/uploads/2022/03/Statut-Observateur.pdf – vu le 21 avril 2023
2 - https://twitter.com/DSI_Magazine/status/1643895501895479297?s=20 – vu le 21 avril 2023
3 - Entretien accordé à la chaîne irlandaise RTÉ, publié le 4 avril 2023 – https://www.bfmtv.com/international/europe/ukraine/bill-clinton-dit-regretter-d-avoir-œuvre-a-denucleariser-l-ukraine_AN-202304050511.html – vu le 21 avril 2023
4 - https://www.defense.gouv.fr/actualites/edouard-jolly-24-fevrier-2022-marque-retour-guerre-haute-intensite-europe – vu le 21 avril 2023
5 - https://www.lefigaro.fr/vox/politique/les-democraties-sont-elles-armees-pour-faire-face-aux-empires-autoritaires-les-extraits-du-nouvel-essai-de-nicolas-baverez-20230313– vu le 21 avril 2023
6 - https://www.un.org/french/millenaire/2143f.htm – vu le 21 avril 2023
mardi 12 janvier 2021
Avec BIDEN, les USA de retour dans le concert international ?
Les quatre ans de mandat de Donald Trump ont vu les USA adopter une politique du "cavalier seul" qui les a conduit à quitter plusieurs organismes internationaux ou à ne plus les financer (OMS, UNESCO, UNRWA), à se retirer de plusieurs accords ou Traités (accord nucléaire iranien, Traité INF ou "euro-missiles", accord de Paris sur le climat). Enfin, les principales initiatives de l'administration Trump ont toutes été unilatérales et ont piétiné des accords ou des positions parfois anciennes de la diplomatie américaine : soutien déséquilibré à Israël aux dépens des droits du peuple palestinien, soutien au roi du Maroc en faisant fi des résolutions de l'ONU sur le Sahara occidental, etc...). Que peut changer l'arrivée du président Biden ?
Cette question est au coeur des préoccupations non seulement des diplomates des grands pays, mais aussi des gouvernements et peuples de multiples pays, souvent petits, et qui dépendent beaucoup des orientations politiques des États-Unis. Pour avoir un cadre de référence sur les possibles orientations futures du nouveau président des États-Unis d'Amérique, il faut retourner à la source. Le document le plus détaillé des propositions de Jo Biden réside dans le long papier qu'il a donné à la revue Foreig Affairs le 23 janvier 2020 sous le titre "Why America Must Lead Again" ("Pourquoi l'Amérique doit à nouveau diriger") (lire foreignaffairs.com/articles/united-states/2020-01-23/why-america-must-lead-again). Ce texte fondateur sera soumis comme toutes les déclarations électorales à l'épreuve de vérité de la mise en oeuvre concrète une fois l'homme élu, mais il est utile à connaître, ne serait-ce que pour comparer promesses d'hier et réalisé de demain !
À la lecture de cet article, on peut résumer ainsi la pensée de Jo Biden : la future politique étatsunienne marquera certainement au retour au multilatéralisme même si la défense des intérêts nationaux restera une priorité. Les USA continueront de s'affirmer comme puissance militaire même si on peut espérer un retour à la table de négociation sur le désarmement. Enfin, l'administration Biden reviendra sur une posture plus traditionnelle avec ses alliés de l'OTAN et désignera clairement la Russie comme menace numéro 1, la Chine en numéro 2 tant sur le plan économique que militaire.
Jo Biden utilise dès le début une formule claire : "En tant que président, je prendrai des mesures immédiates pour rénover la démocratie et les alliances américaines, protéger l'avenir économique des États-Unis, et faire que l'Amérique redevienne le leader mondial". Sur le plan du multilatéralisme, deux engagements sont à noter.
Premièrement, Jo Biden veut restaurer l'image des USA sur le terrain international des droits de l'homme. Il annonce qu'au cours de sa première année de mandat, "les États-Unis organiseront et accueilleront un sommet mondial pour la démocratie afin de renouveler l'esprit et partager l'objectif commun des nations du monde libre. Il rassemblera les démocraties du monde entier pour renforcer nos institutions démocratiques, se confronter honnêtement aux nations qui reculent, et forger un agenda commun".
Deuxièmement, Biden, contrairement à Trump veut inscrire son pays dans le courant mondial pour la préservation de la planète et pense que les intérêts économiques américains seront mieux défendus dans la future sphère des énergies renouvelables et des industries "propres"du futur. Il annonce donc, dès maintenant, qu'il "rejoindra le groupe de travail de Paris de l'accord sur le climat le premier jour d'une administration Biden", puis qu'il "convoquera un sommet des principaux émetteurs de carbone du monde". S'il annonce une volonté de voir les USA arriver à la neutralité carbone en 2050, sa position n'est pas complètement désintéressée dans l'affrontement économique mondial puisqu'il ajoute : "Nous prendrons des mesures énergiques pour que les autres nations ne puissent pas faire moins que ce que font les États-Unis sur le plan économique, car nous respectons nos propres engagements. Il s'agit notamment d'insister pour que la Chine - le plus grand émetteur de carbone - arrête de subventionner les exportations de charbon et d'externaliser la pollution vers d'autres pays en finançant avec des milliards de dollars des projets d'énergie fossile sale par le biais de son initiative des "Routes de la soie".
On peut relier aussi à cette volonté de relancer une politique plus multilatérale l'annonce faite par Jo Biden de reconsidérer la position des USA vis à vis du traité conclu avec l'Iran pour contrôler son programme nucléaire ainsi que la discussion sur le futur traité NEW START avec la Russie. Jo Biden fait le constat que "En matière de non-prolifération et de sécurité nucléaire, les États-Unis ne peuvent pas être une voix crédible quand qu'ils abandonnent les accords qu'ils ont négocié". Cela ne signifie pas un tournant sur le fond des positions des USA sur les grands dossiers du désarmement, de la non-prolifération même si le nouveau Président annonce dans cet article de début 2020 : "je prendrai d'autres mesures pour démontrer notre engagement à réduire le rôle des armes nucléaires. Comme je l'ai déclaré en 2017, je pense que le seul objectif de l'arsenal nucléaire américain devrait être la dissuasion".
Qu'on ne compte pas sur les USA pour signer ou s'associer au processus du TIAN, mais, peut-être, peut-on espérer que le futur représentant américain sera plus ouvert dans les discussions du TNP que l'était par exemple John Bolton dans les années 2000 quand il déclarait que le TNP n'avait que deux et pas trois "piliers" : la non-prolifération et le nucléaire civile, en abandonnant le volet désarmement !
Bref, on peut penser que la diplomatie américaine va retrouver son sérieux et une certaine mesure, y compris avec des diplomates plus expérimentés. Dans cette déclaration au Foreign Affairs, Jo Biden insiste sur le fait qu'il "élèverait la diplomatie au rang de principal outil de la politique étrangère des États-Unis. Je vais réinvestir dans le corps diplomatique, que cette administration a vidé de sa substance, et remettre la diplomatie américaine entre les mains de véritables professionnels". Depuis, les noms annoncés pour son équipe confirment cette volonté de faire appel à l'expérience de politiques rompus au multilatéralisme.
Désormais au poste-clé de secrétaire d'État, Antony Blinken était le numéro deux du département d'État sous le président Barack Obama et l'un des principaux conseillers en diplomatie de Joe Biden. Fervent partisan du multilatéralisme, il devrait s'attaquer en priorité au dossier du nucléaire iranien et au retour des États-Unis dans l'accord de Paris sur le climat. S'il est confirmé par le Sénat, il succédera à Mike Pompeo, le sulfureux chef de la diplomatie de Donald Trump. Linda Thomas-Greenfield deviendra ambassadrice à l'ONU. Diplomate afro-américaine chevronnée de 68 ans, elle a déjà occupé le poste de secrétaire d'État adjointe pour l'Afrique. Enfin l'ancien secrétaire d'État de Barack Obama, John Kerry, sera l'émissaire spécial du président américain sur le climat, signe de l'importance qu'accorde Joe Biden à ce dossier.
Jo Biden a une longue expérience politique et diplomatique, ces déclarations d'intention au début de la campagne électorale ont bien sûr tenu compte des compromis entre les différentes tendances du parti démocrate. Une fois élu, il sera face à la gestion du principe de réalité, nous verrons aussi quel est le rôle et l'influence de sa vice-présidente Kamala Harris. Il sera vite confronté à quelques dossiers chauds, comme par exemple, son positionnement en Israël et au Moyen-Orient après la série de décisions prises par Trump. Dans ce dossier, même s'il ne remettra sans doute pas en question toutes les décisions de Trump, il prendra probablement des gestes d’apaisement tels que la restauration des programmes d’assistance, de coopération sécuritaire et de développement économique en faveur des Palestiniens. L’accession de Joe Biden à la présidence des États-Unis permettra aux Palestiniens de se faire entendre à nouveau. Elle ne garantit pas qu’ils seront écoutés !
Une chose est certaine : le retour à un multilatéralisme élargi à l'échelle mondiale avec la participation de la principale puissance de la planète que sont les USA, offrira des fenêtres d'intervention plus importantes pour les pays qui voudront jouer un rôle diplomatique, des opportunités nouvelles pour la pression des ONG sur de nombreux dossiers : on verra ce qui se passera à propos du climat, à propos du désarmement nucléaire, même si ce sera beaucoup plus compliqué dans ce dernier domaine. Une année 2021 plus "déverrouillée" pour l'intervention des citoyens et citoyennes du monde ? Ce serait au moins une des bonnes nouvelles de ce début d'année !
Le 12 janvier 2021
jeudi 29 octobre 2020
ONU : Et le mois d'octobre 2020 entra dans l'histoire
Le mois d'octobre est toujours un mois important dans la vie des Nations unies. C'est le 24 octobre 1945 qu'entra en vigueur la Charte des Nations unies, ce document fondateur de la grande alliance des peuples de la Terre qui commence de si belle façon : "Nous, peuples des Nations unies..". On peut considérer ce jour comme le jour anniversaire aussi de toute l'Organisation des Nations unies. En cette année 2020, nous célébrons le 75e anniversaire du rassemblement de 194 États maintenant sur la planète. En 1971, pour commémorer cet événement, l'Assemblée générale de l'ONU décida de faire du 24 octobre la "Journée des Nations unies". En 1978, l'Assemblée générale ajouta dans la foulée, du 24 au 30 octobre, une "Semaine du désarmement" pour rappeler le but premier de l'ONU : "Nous, peuples des Nations unies, RÉSOLUS, à préserver les générations futures du fléau de la guerre," et susciter des initiatives pour "booster" les progrès de celui-ci.
Le 24 octobre 2020 restera dans l'histoire de la paix et du désarmement puisque ce jour-là, un 50e État a ratifié le TIAN, Traité d'abolition des armes nucléaires, permettant son entrée en vigueur dès le 22 janvier prochain. Une situation absolument inédite est créée : pour la première fois, les armes nucléaires sont illégales. L'entrée en vigueur du Traité sur l'interdiction des armes nucléaires est l'aboutissement d'un mouvement mondial visant à attirer l'attention sur les conséquences humanitaires catastrophiques de toute utilisation d'armes nucléaires. Adopté le 7 juillet 2017 par 122 pays, lors d'une conférence des Nations Unies à New York, le Traité représente le premier instrument multilatéral juridiquement contraignant pour le désarmement nucléaire depuis deux décennies. Certes, les principales puissances nucléaires des États-Unis, du Royaume-Uni, de la Russie, de la Chine et de la France n'ont pas signé l'accord mais avec ce nouvel enrichissement du droit international, une situation inédite va s'ouvrir. L'idée que la meilleure manière de lutter contre les dangers des armes nucléaires est d'en interdire la possession trouve une traduction concrète sur laquelle vont s'appuyer des dizaines d'États et une opinion publique mondiale, tous décidés à faire entendre leur volonté de voir la planète débarrassée de ces armes de mort. Nous avons vécu une situation semblable lors de l'adoption de la Convention d'Ottawa, interdisant les mines anti-personnels. Les grands États poseurs de mines, États-Unis, Russie, Chine, ne la signèrent pas, mais de fait, l'appliquent aujourd'hui.
Dans ce contexte, la France, puissance nucléaire, qui veut parfois se présenter comme le pays "vertueux" par excellence, a une grande responsabilité. Va-t-elle ou non saisir l'opportunité de faire progresser notre planète dans la construction de la paix, va-t-elle jouer un rôle d'incitateur auprès des autres pays nucléaires ?
Si le mois d'octobre se termine ainsi par cette fantastique lueur d'espoir pour une majeure partie de l'humanité, il avait connu aussi un début peu ordinaire.
Le 2 octobre était célébrée comme depuis treize ans (2007), la "Journée internationale de la non-violence", date anniversaire de la naissance du Mahatma Gandhi, pionnier de la non-violence et artisan de l'indépendance indienne. Cette journée est toujours d'une grande importance morale pour réfléchir aux paroles de Gandhi : « La non-violence est la plus grande force que l’humanité ait à sa portée. Elle est plus puissante que l’arme la plus destructive inventée par l’ingéniosité de l’homme ». Cette année, elle a été marquée par l'Appel renouvelé du Secrétaire de l'ONU à mettre en oeuvre un cessez-le-feu mondial pour se consacrer selon ses paroles "à notre ennemi commun : la COVID-19". "Le seul vainqueur, au cours d’un conflit en pleine pandémie, c’est le virus" a-t-il insisté. Au moment où se profile sur une partie importante du globe une nouvelle flambée de l'épidémie, ne faut-il pas faire pression sur tous les dirigeants, dans toutes les enceintes, pour redoubler d’efforts pour que ce cessez-le-feu mondial devienne une réalité d’ici à la fin de l’année, ce qui, selon Antonio Gutteres, "atténuerait d’immenses souffrances, réduirait le risque de famine et créerait des espaces de négociation en vue de la paix" ?
Une semaine après la journée de la non-violence, une autre nouvelle a réjoui tous ceux qui considèrent l'ensemble du système onusien comme essentiel dans la marche du monde aujourd'hui (voir mon article "75e anniversaire ONU : si elle n'existait pas, il faudrait l'inventer...").
Le 9 octobre, le prix Nobel de la paix a été décerné au Programme alimentaire mondial des Nations unies - le PAM - créé en 1962. Le PAM, qui emploie 17 000 personnes, est entièrement financé par des dons, la plupart venant des États. Il a levé 8 milliards de dollars en 2019. À travers le monde, pas moins d’1,1 million de femmes et d’enfants de moins de 5 ans reçoivent chaque mois un appui nutritionnel de la part du PAM. Il œuvre actuellement en Syrie, en République démocratique du Congo, au Nigeria, dans les États frappés par Boko Haram, au Burkina Faso, au Mali, au Niger et au Sud-Soudan. Le PAM se concentre sur l’aide d’urgence, ainsi que sur la reconstruction et l’aide au développement. Deux tiers de son travail s’effectue dans des zones de conflit. Mais il joue aussi un rôle éducatif dans la promotion d'une bonne alimentation avec des programmes alimentaires, éducatifs, nutritionnels. Le PAM est un exemple éclatant du rôle essentiel que joue la majorité des agences de l'ONU (PNUD, FAO, OMS, UNICEF, UNESCO, etc).
Enfin, dernière date de ce mois d'octobre exceptionnel, il faut noter que le 24 octobre célébrait aussi la "Journée mondiale d’information sur le développement". Cette journée vise à rappeler que les technologies de l'information et des communications représentent un formidable potentiel pour la réalisation des objectifs de développement durable. Des progrès considérables ont été accomplis ces dernières années dans l'accès aux technologies de l'information et des communications, notamment en ce qui concerne la progression régulière de l'accès à Internet (qui touche maintenant plus du quart de la population mondiale), la multiplication des propriétaires de téléphone portable et la disponibilité de contenu et de sites multilingues. Mais il reste néanmoins nécessaire de réduire la fracture numérique et de faire en sorte que les bienfaits des nouvelles technologies, surtout de l'information et des communications, s'offrent à tous. Il y a deux grands enjeux dans le développement des nouvelles technologies : le premier est de ne pas laisser la maîtrise de celles-ci aux seules mains des grandes sociétés privées et notamment des fameux GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) ce qui souligne l'importance de la place des "logiciels libres". Le second enjeu est celui des contenus et de leur manipulation éventuelle. Comme l'a rappelé Antonio Gutteres, le monde doit être sûr que « les communications numériques contribuent à la paix et ne sont pas utilisées à mauvais escient pour répandre la haine et l'extrémisme ». Nous reviendrons dans un prochain article sur ces deux problématiques.
Décidément, oui, si l'on prend un peu de recul, malgré le poids très lourd que fait peser sur une partie de la planète la relance de la pandémie de la COVID-19, ce mois d'octobre 2020 a été exceptionnel. Il a brisé la "morosité" politique ambiante et marquera sans doute l'histoire mondiale récente en montrant concrètement que l'avenir est au renforcement du multilatéralisme et de la coopération internationale dans la construction d'un monde de demain meilleur.