Affichage des articles dont le libellé est architecture de sécurité. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est architecture de sécurité. Afficher tous les articles

mercredi 4 mars 2026

LA DÉRIVE : PREMIÈRES REMARQUES SUR LE DISCOURS D'EMMANUEL MACRON À L'ÎLE LONGUE

REMARQUES STRATÉGIQUES

Le discours d'Emmanuel Macron, du 2 mars 2026, à l’Île Longue marque un tournant important dans la doctrine nucléaire française. Le ton change radicalement depuis son dernier discours, centré sur ce thème, qui datait de février 2020.
« Pour être libre, il faut être craint » : on passe d’un discours de stabilité à un discours assumé de puissance.
Soyons clairs, il ne s'agit plus d'une "modernisation" de l’arsenal nucléaire, mais d'un "réarmement" qualitatif et quantitatif. Macron a détaillé quatre grands types de nouveaux programmes nucléaires : la mise en chantier d'un nouveau sous-marin SNLE de 3e génération (« L’Invincible ») pour 2036, l'entrée en service du nouveau missile intercontinental M51.3, le lancement d'un programme de nouveaux missiles hypersoniques stratégiques, la consolidation du programme "tritium" pour la production d’un matériau fissile qui entre avec l'uranium enrichi dans la fabrication des bombes nucléaires.
Enfin, l’innovation majeure de son discours a été l'introduction du concept de « dissuasion avancée ».
Au travers de ce concept, Macron propose la participation d’États européens à des "exercices de la dissuasion, tout d'abord. Cela pourra impliquer également du signalement, y compris au-delà de nos frontières strictes ou la participation conventionnelle de forces alliées à nos activités nucléaires". 
Les formules sont ambiguës et vont susciter nombre d'interrogations d'autant que le président Macron a déclaré que "nos forces aériennes stratégiques pourront ainsi se disséminer dans la profondeur du continent européen". Cela signifie donc le déploiement possible des avions Rafale, porteurs de missiles nucléaires ASMP, sur le territoire de pays européens comme l'Allemagne, le Royaume-Uni, la Pologne, les Pays-Bas, la Belgique, au lieu d'être cantonnés sur la base aérienne de Saint-Dizier. Ils s'ajouteraient ainsi sur des aéroports européens à la présence déjà forte de bombardiers nucléaires US porteurs de 180 bombes nucléaires dans cinq pays européens : Pays-Bas, Allemagne, Belgique, Italie et Turquie.
Certes, Emmanuel Macron réaffirme qu'il n'y aura pas de partage de la décision d'emploi, pas de garantie de sécurité automatique, pas de codécision nucléaire. Cela signifie que nous serions  apparemment dans une forme d’extension politique sans mutualisation matérielle ou décisionnelle.
Mais, il est clair que le discours de 2026 contredit clairement la philosophie de « stricte suffisance » mise en avant en 2020 et ce, pour plusieurs raisons.
On peut estimer par exemple, que le signal politique envoyé aux autres puissances est ambigu, que la France rejoint une dynamique de réarmement mondiale. De fait, le discours sur le désarmement devient secondaire, voire défensif.
Macron affirme que la "dissuasion avancée" est complémentaire de l’OTAN, mais, en pratique, des experts feront remarquer qu'elle introduit un second centre nucléaire européen, qu'elle peut compliquer l’architecture stratégique atlantique, qu'elle peut poser la question de la coordination du commandement en cas de crise, voire d'une forme de subordination...
Concrètement, ce nouveau concept de "dissuasion avancée" peut conduire à de nouvelles militarisations du continent. La « dissémination » des forces aériennes stratégiques dans la "profondeur européenne", pour reprendre l'expression d'Emmanuel Macron dans son discours, multiplie les cibles potentielles pour l'ennemi, étend la "géographie nucléaire", renforce la logique d’escalade préventive.
La trajectoire politique d'Emmanuel Macron, sur les questions de désarmement et d'armement nucléaire, a suivi plusieurs phases entre 2017 et 2026. Elle s'est traduite clairement par l'abandon progressif de l’ambition "désarmement" du début, la contribution annoncée à la remilitarisation nucléaire du continent, l'institutionnalisation d’un nouvel équilibre fondé sur la peur plutôt que sur la norme.
En conclusion, on peut dire que la position d’Emmanuel Macron a évolué d’une dissuasion « minimale, stable, responsable » (discours de 2020) vers une dissuasion « renforcée, élargie, européanisée et quantitativement accrue » (2026).
Il déclare ne pas rompre avec la doctrine française fondamentale (dissuasion strictement défensive, décision présidentielle unique), mais il en change la signification politique et stratégique. La question centrale est désormais la suivante : peut-on renforcer la dissuasion tout en prétendant préserver les conditions du désarmement ?

REMARQUES JURIDIQUES
En ce qui concerne les relations entre la « dissuasion avancée » et la non-prolifération, la grande nouveauté de 2026 est une coopération nucléaire effective avec plusieurs États européens.
Rappelons les articles I et II du Traité de non-prolifération (TNP) : "Un État doté ne peut transférer à quiconque des armes nucléaires ou le contrôle de celles-ci" (Article I) ; "Un État non doté ne peut recevoir ni contrôle ni transfert » (Article II).
Certes, concernant la "dissuasion avancée française", Macron précise qu'il n'y aura aucun partage de la décision ultime, aucun partage de la planification, aucun partage de la définition des intérêts vitaux du pays. Donc juridiquement, il n'y a pas de transfert de contrôle et pas de violation explicite de l’article I du TNP. Mais si des éléments stratégiques sont déployés sur le territoire d’États non dotés, la question devient sensible. Le point critique serait alors : la participation à des exercices, le signalement stratégique et l’intégration conventionnelle ne créent-ils pas un « contrôle indirect » ?
En ce qui concerne la nouvelle doctrine française de « dissuasion avancée » et le Droit international humanitaire, la doctrine française insiste sur le ciblage des centres de pouvoir, l'absence de riposte graduée tactique. Cela vise à limiter l’argument d’un usage « indiscriminé ». Cependant, une critique juridique persiste : la puissance destructrice d’un SNLE (décrite en 2026 comme équivalente à l’ensemble des bombes de la Seconde Guerre mondiale) pose un problème évident de proportionnalité.
En pratique, la dissuasion repose sur une menace dont l’exécution serait probablement incompatible avec le Droit international humanitaire. C’est le paradoxe juridique permanent de la dissuasion nucléaire, mis en avant dans le processus d'élaboration du TIAN. 
Concernant les rapports de la doctrine française de « dissuasion avancée » avec le Traité d’interdiction des armes nucléaires (TIAN), on sait que la France n’est pas partie au TIAN.  Mais l'entrée en vigueur du TIAN renforce la loi normative. Ainsi, l’augmentation annoncée par Macron du nombre de têtes nucléaires à partir de 2026 affaiblit la position morale française vis-à-vis des États non dotés.

REMARQUES SUR LES EXAGÉRATIONS DU DISCOURS D'EMMANUEL MACRON 

Comment peut-on analyser de manière critique les affirmations de Macron sur l'accroissement des stocks nucléaires des autres puissances nucléaires, de la Chine et des autres pays de l'Asie du sud-est, ainsi que de l'Iran ?
Selon les estimations de la Federation of American scientists (FAS), des 12 300 ogives nucléaires que possèdent les neufs pays dans le monde aujourd'hui, 90% appartiennent aux États-Unis ou à la Russie. Les estimations indiquent que 1 710 des armes russes seraient déployées, pour 1 670 déployés par les États-Unis.
La Chine est loin derrière mais augmente rapidement son arsenal, estimé autour de 600 ogives en 2025, en croissance d’environ ~100 par an. La croissance chinoise est réelle mais part d’un niveau beaucoup plus bas que les arsenaux américains et russes, et ces derniers restent les plus nombreux. 
La France possède environ 290 ogives et le Royaume-Uni 225. Les autres États nucléaires (Inde et Pakistan avec 170 têtes, Israël avec 90 têtes, la Corée du Nord avec 20-30 têtes) gèrent des arsenaux moins importants en volume.
La description des menaces nucléaires actuelles par Emmanuel Macron est un modèle de "flou artistique" et ne repose sur aucun chiffre précis mais simplement sur des affirmations alarmistes. Macron exagère implicitement la croissance d’arsenaux stratégiques importants pour justifier un renforcement français, alors que la tendance globale depuis la Guerre froide reste à la baisse (bien que moins rapide). 
La fin du traité de limitation russo-américain New START pourrait changer la dynamique, mais il n’est pas établi que Washington ou Moscou augmentent massivement leurs arsenaux aujourd’hui. L’argument de « course aux armements » des grandes puissances mérite d'être nuancé : c’est plus une modernisation et maintien qu’une croissance exponentielle.
Macron amplifie également la perception du « danger chinois » pour légitimer une réponse nucléaire nationale ou européenne, alors que l’augmentation s’inscrit d’abord dans un contexte stratégique propre à Pékin (perception de menaces régionales, Taiwan, etc.). Pareillement, Macron généralise des risques régionaux (Corée du Nord, tensions interétatiques) pour justifier des mesures de dissuasion accrues. En réalité, il n’y a pas de prolifération « massive » en Asie du Sud-Est.
Pour l'Iran, avant l'agression américano-israélienne, le stock d’uranium enrichi de Téhéran pouvait être potentiellement suffisant pour plusieurs bombes s’il avait été enrichi davantage, mais ce programme n’était pas encore dans une phase manifestement militarisée. Macron exagère l’imminence d’une arme nucléaire iranienne en l’associant à la tendance générale de prolifération mondiale, alors que les données démontrent que l’Iran n’a pas encore acquis d’arme. 
Globalement, il amplifie les perceptions de menace nucléaire externe dans le monde pour justifier une politique nucléaire plus agressive, alors que les dynamiques réelles sont plus longues, inégales et souvent plus complexes que ne le suggère une lecture alarmiste.
Au vu de ces réflexions, il est clair que les annonces d'augmentation forte du budget militaire français de 40 mds d'euros actuellement à 60 mds d'ici l'année prochaine puis à 100 mds d'euros en 2030 sont totalement injustifiées, tout comme l'augmentation annoncée du nombre des têtes nucléaires françaises.
L'annonce de l'abandon de la transparence dans les chiffres nucléaires militaires montre à quel point le Président français veut se soustraire à tout contrôle populaire, notamment de l'Assemblée nationale.
Les réactions de l'opinion publique en sont d'autant plus nécessaires.

UNE DÉRIVE FRANÇAISE ?

In fine, au delà des analyses purement militaires, les inflexions d'Emmanuel Macron en matière de posture nucléaire et de conception de la sécurité de la France ont des conséquences beaucoup plus graves. En s'inscrivant dans le courant militariste ambiant, la France ne donne-t-elle pas un mauvais signal ?
La relance de la course aux armements, y compris nucléaire, en cours est porteuse de dangers graves pour la paix mondiale. Les risques sont aggravés par les atteintes au droit international, par les agressions militaires internationales illégales menées par des grandes puissances comme les États-Unis, Israël et le Russie.
Dans ce contexte, la sagesse, tout comme le droit international, commandent de faire baisser les tensions au lieu de les exacerber dans une folle "course à l'échalote", de réduire le niveau des menaces à la paix, de renforcer les normes et les traités, de reconstruire des espaces et dispositifs de sécurité collective. 
Concrètement cela signifie de privilégier partout les négociations politiques et diplomatiques pour "geler » les conflits en cours, en Ukraine, au Moyen-Orient (Gaza, Liban et Iran), en Afrique. La paix ne se construit pas par la force mais par la diplomatie. 
Deuxièmement, cela signifie de remettre sur le métier les traités de limitation des armes nucléaires, de type START, en trouvant les formes pour y associer TOUTES les puissances nucléaires, avec des procédures adaptées pour tenir compte des différences de niveau des différents arsenaux nucléaires. Aujourd'hui, il n'y a plus de "petites" puissances nucléaires. Par son existence même, l'arme nucléaire est dangereuse. Dans la foulée, la France pourrait jouer un rôle d'entraînement en assistant comme observateur aux réunions diplomatiques du TIAN et servir d'intermédiaire avec les autres puissances nucléaires. L'enjeu n'est pas aujourd'hui d'augmenter le nombre d'ogives nucléaires, comme l'a annoncé de manière irresponsable le président français, mais de le réduire et de travailler à leur élimination complète.
Troisièmement, il est urgent de rebâtir des espaces géographiques de sécurité collective commune. C'est vrai en Europe, nous avons été capables de conclure les accords d'Helsinki, il y a cinquante ans. Nous pouvons et devons renouer aujourd'hui de nouvelles relations entre tous les états européens, donc avec la Russie, déboucher sur des mesures de confiance, y compris de désarmement, au lieu de proposer de manière folle de stationner des avions Rafales, porteurs de missiles nucléaires français, sur des aéroports européens. Il y a un même enjeu de construire une zone de sécurité collective commune entre tous les États du Moyen-Orient de l'Iran à Israël, s'appuyant sur une zone exempte d'armes nucléaires et chimiques.
Ce sont ces perspectives fortes et d'avenir que l'on aurait aimé entendre dans la bouche du Président de la République française ce lundi 2 mars, au lieu de cette formule usée "pour être libre, il faut être craint et, pour être craint, il faut être puissant" qui n'est que le plagiat d'une autre vieille formule usée, le "ci vis pacem, parabellum" (si tu veux la paix, prépare la guerre) !
Nous savons depuis longtemps et notamment, depuis la création des Nations unies sur les ruines de l'Europe en 1945 que, pour être puissants, il faut être collectifs et solidaires pour isoler et désarmer les ennemis de la paix, en utilisant nos outils, le droit international, la coopération économique et culturelle. On peut se demander si Emmanuel Macron n’a pas raté, une fois de plus, le rendez-vous de l'histoire...

Daniel Durand - 3 mars 2026
chercheur en relations internationales

mardi 13 décembre 2022

Ukraine : quelle paix ? Quelle solidarité ? Soyons clairs !

Tout commentaire sur la guerre livrée actuellement par la Russie à l’Ukraine est superficiel s’il ne prend pas d’abord en compte l’état humanitaire catastrophique de l’Ukraine, les morts et blessés qui surviennent chaque jour, les conditions de vie quotidienne de la population qui s’aggravent avec l’installation d’un hiver très froid. La guerre est meurtrière puisqu’une estimation américaine parle de 200 000 morts ou blessés militaires, répartis moitié-moitié entre les deux camps et de 40 000 victimes civiles ukrainiennes1.
Du côté de la population russe, la situation n’est absolument pas comparable bien sûr, mais il faut prendre en compte aussi  l’aggravation de la misère pour les couches les plus pauvres dues aux sanctions et surtout l’accentuation de la répression contre tous les opposants à la guerre, les adversaires de la mobilisation des réservistes. Ils sont des dizaines de milliers à avoir été arrêtés et détenus dans de mauvaises conditions. La guerre a des conséquences des deux côtés, près de 25 000 opposants ukrainiens ont été arrêtés depuis le début du conflit, douze partis d’opposition de gauche ont été interdits dont le parti communiste ukrainien (ses biens ont d’ailleurs été saisis)2. Même s’il est évident qu’il y a un agresseur, la Russie, et un agressé, l’Ukraine, il est totalement simpliste de parler de lutte du totalitarisme contre la démocratie et les enjeux de cette guerre sont ailleurs.
L’urgence est de sortir de cette impasse humanitaire : c’est une exigence éthique et morale. C’est celle qu’ont exprimée plusieurs personnalités notamment le pape François. « Les démocraties visent la paix, qui est beaucoup plus qu’une victoire car elle implique de guérir les causes mêmes qui ont conduit au conflit afin qu’il ne se reproduise pas », a écrit récemment dans le journal La Croix3, Mario Giro, un des responsables de la communauté San Egidio.
Agir pour la paix et l’arrêt des combats est d’autant plus nécessaire que la situation actuelle peut durer de longs mois : les forces sur le terrain se neutralisent. Les Ukrainiens n’avancent plus vraiment malgré le matériel moderne envoyé par les Américains et les Européens, Les Russes qui se sont installés dans une guerre d’usure commencent à faire venir du matériel plus moderne sur le terrain : ce serait le cas de leurs derniers chars d’assaut, les T-14 Armata4 qui démodent largement les chars Leclerc envoyés par la France.
De nombreux experts militaires estiment que si la guerre ne peut être gagnée militairement par une des parties, il faut trouver une issue négociée, une issue politique et diplomatique.
Cette constatation est partagée aujourd’hui, par exemple, par le chef d’état-major américain, le général Mac Kinley 5, le dernier en date à s’exprimer, étant le général de Villers6, ancien chef d’état-major français.
Il semble d’ailleurs que de petites évolutions aient lieu sur le plan diplomatique.
Le Président Biden se montre aujourd’hui plus modéré dans ses déclarations comme on a pu le constater lors de l’affaire du missile, finalement ukrainien, retombé sur le sol polonais. Le président Macron a reconnu à Rome qu'une paix était "possible" en Ukraine quand les Ukrainiens "le décideront" et de rappeler que "La paix se bâtira avec l'autre, qui est l'ennemi d'aujourd'hui, autour d'une table"7. Il faudra « au final trouver un accord » pour mettre fin au conflit en Ukraine, a dit Vladimir Poutine, ce vendredi 9 décembre.
 
Une évidence progresse : celle que tout conflit a une issue politique, et se termine par un accord diplomatique qui est toujours un compromis : l’enjeu étant qu’il soit le plus évolutif possible, sans entériner définitivement des situations injustes sur le plan du droit international.
Mais il faut parler clair et distinguer deux processus à la démarche et au rythme distinct. Le premier vise à l’arrêt des combats, des accords parfois partiels et temporaires autour de celui-ci (cessez-le-feu temporaires ou définitifs, couloirs humanitaires, échanges de prisonniers, mesures d’aides à la population civile en terme de nourriture, d’accès aux soins, au chauffage, etc.), c’est-à-dire la « paix du moment ». C’est le moment de paix indispensable pour arrêter les souffrances civiles et répondre aux urgences et nécessités humanitaires. C’est en énumérant ces tâches que l’on voit mieux la nécessité de redonner à l’ONU et à ses diplomates la place de premier plan qui leur revient, car ce sont eux, les experts, capables de fournir une approche humanitaire globale et impartiale8.
Ces canaux de discussion ouverts (certains semblent commencer de l’être aujourd’hui, notamment semble-t-il au niveau des Nations unies et par la diplomatie du Vatican)) facilitent le développement d’un processus de discussion pour des accords politiques de fond, qui seront la base d’accords diplomatiques de plus longue durée, préparant une paix plus solide, voire même aider à un processus de réconciliation.
Ceux qui déclarent que tout cessez-le-feu serait « déposer les armes », « entériner l’occupation » du territoire ukrainien, soient font fi des souffrances quotidiennes de la population lorsqu’il s’agit de “conseilleurs” extérieurs au pays, soient s’enferment dans une position nihiliste sans issue.
Une situation diplomatique n’est jamais figée définitivement, son évolution dépend des volontés politiques mises en œuvre. Travailler à des formules de cessez-le-feu global ou partiel ou temporaire n’est pas remettre en cause la souveraineté de l’Ukraine.
Premier exemple : l’application des accords de Minsk en 2014 par les deux parties auraient dû déboucher sur un maintien de l’intégrité territoriale de l’Ukraine avec l’acceptation d’une certaine autonomie du Donbass. On sait que la dégradation de la situation a résulté des violations des accords menées par les deux parties sans que la communauté internationale intervienne (en fait il y a eu une aide occidentale très documentée de soutien aux attaques de l’armée ukrainienne en 2019).
Deuxième exemple : il est fourni à contrario par l’interview que Lionel Jospin vient d’accorder au JDD ce dimanche 10 décembre dans laquelle il « pousse au crime » en réclamant la défaite militaire de la Russie comme seule solution au conflit d’aujourd’hui. Les observateurs sérieux de la situation internationale ne seront pas dupes de cette manœuvre pour allumer un contre-feu visant à faire oublier les erreurs politiques de son gouvernement envers les garanties de sécurité à apporter à la Russie autour des années 2000.
L’Union européenne aura donc demain la responsabilité d’avoir une approche politique équilibrée entre Russie et Ukraine pour éviter les errements du passé tant à la fin des années 90 qu’après 2014 et la guerre de Crimée. C’est à cette condition que nous réussirons à construire une « nouvelle architecture de sécurité », notion qui revient dans le débat, bien tardivement malheureusement, et qui mérite que des initiatives politiques soient prises, en prenant en compte les intérêts de toutes les parties. C’est ce qu’avait reconnu dans un premier temps, début décembre, le président Macron en estimant qu’il fallait donner des «garanties» à la Russie pour trouver un bon équilibre. Dommage qu’il soit revenu sur ses déclarations sous la pression de certains gouvernements d’Europe de l’Est9. Relancer l’idée d’une Conférence pan-européenne de sécurité est certainement une des meilleures voies à suivre.

Un débat s’ouvre aujourd’hui dans l’opinion française sur les conditions de la solidarité politique avec le peuple ukrainien et sur la voie à suivre pour promouvoir la paix dans ce conflit.
Rappelons que la solidarité humaine et fraternelle avec la population civile ukrainienne est nécessaire, elle s’exerce largement avec tout l’élan de générosité dont les Français sont capables. Elle se manifeste au travers des collectes de dons divers, au travers de l’accueil et de l’accompagnement des réfugiés dans nos communes.
Concernant la nature de la solidarité politique, une partie de la gauche française à l’initiative d’universitaires et intellectuels proches de la gauche radicale (NPA, militants alternatifs rouge-verts) ont constitué notamment le réseau RESU en France (Réseau européen de solidarité avec l’Ukraine) qui s’appuie sur une analyse que j’estime erronée du gouvernement Zélenski (« Élu par une jeunesse qui rêve de paix et d’ouverture, Volodymyr Zelensky n’est ni dans la surenchère ni dans la provocation à l’égard de la Russie. » ainsi parle de lui un responsable du secteur international de la CGT, le 12 mars dernier dans la revue Options). Ils s’appuient sur la position d’« union sacrée » d’une partie des forces syndicales et militantes ukrainiennes pour parler de « résistance populaire » et appeler au soutien de cette résistance populaire « armée et non-armée » et donc soutenir l’envoi d’armes au gouvernement ukrainien par les pays de l’OTAN. C’est une impasse politique.
Aujourd’hui devant l’évolution de la situation et la montée de l’idée d’accélérer le processus de paix, les mêmes militants ont dans un premier temps appelé à une manifestation le 10 décembre à Paris sur le mot d’ordre « Troupes de Poutine hors de l’Ukraine »10. Ils ont modifié cet appel et l’ont transformé pour cette manifestation en « Appel pour une paix juste et durable en Ukraine »11. Ils reconnaissent que « Toute guerre se termine un jour et toute négociation qui permettrait d’y mettre un terme sera bienvenue », mais énoncent un catalogue de conditions préalables à tout accord de paix, sous l’appellation de « paix juste et durable », reprenant une appellation utilisée dans un autre contexte dans le conflit israélo-palestinien.
Quel est le sens de cette démarche ? Il faut clarifier les choses.
Cela signifie-t-il que tant que ces conditions ne sont pas remplies, il faut continuer la guerre et même au nom de la solidarité avec l’Ukraine continuer d’envoyer des armes ? Si c’était cela, cette démarche aboutirait à affaiblir la pression de l’opinion pour exiger de la France, des membres du Conseil de sécurité qu’ils agissent en priorité pour faire aboutir des négociations de paix.
Au contraire, il est urgent de travailler dans la clarté, de soutenir les initiatives pour la paix qui tendent à se multiplier en Europe, notamment autour du 14 décembre12, visant à préparer un terrain favorable à l’idée de paix.
À ce sujet, je pense qu’un projet de résolution parlementaire alternatif, marquant clairement notre solidarité au peuple ukrainien et la condamnation du gouvernement de Poutine, mais centré autour des efforts à mener pour faire déboucher un processus de paix aurait dû être déposé à l’Assemblée française par les partis de gauche face au texte de résolution de droite, légitimant l’extension de l’OTAN, les envois d’armes sans contrôles et des sanctions économiques aux buts incertains. L’action pour la paix en serait sortie renforcée, au lieu d’avoir un brouillard politique préjudiciable, avec élus socialistes, écologistes et communistes votant la résolution de droite et députés LFI s’abstenant avec le RN.  
Les initiatives lancées par les mouvements pacifistes européens reprennent la proposition portée par de nombreuses organisations internationales comme le BIP (Bureau international de la paix) ainsi que le pape pour pousser les belligérants à conclure une « trêve de Noël »13 entre les deux Noëls, le catholique le 25 décembre et le Noël orthodoxe le 7 janvier. Cette idée qui rappelle les « fraternisations de Noël » sur le front en décembre 1914 peut renforcer un climat favorable aux négociations et non aux affrontements.
Une journée mondiale pour la paix en Ukraine en février prochain est également en préparation. C’est de la multiplication de ces initiatives de la société civile, des pressions qu’elles peuvent exercer sur les décideurs politiques dans les deux camps, au-delà des réalités militaires dont on voit clairement aujourd’hui les impasses et les risques de dérapages, que des solutions, non décidées à l’avance par des “penseurs” ou des dirigeants politiques, pourront progressivement voir le jour. Ce sont ces options claires dont nous avons besoin aujourd’hui.

Daniel Durand – 13 décembre 2022

********************

1 - “Le nombre de soldats russes et ukrainiens tués ou blessés depuis l’invasion du 24 février a probablement atteint les 200 000 unités, selon le militaire. Bien plus de 100 000 soldats russes ont été tués ou blessés dans cette guerre, et l’Ukraine a probablement souffert d’un nombre de victimes similaires.” dans Courrier international https://www.courrierinternational.com/article/conflit-selon-les-etats-unis-la-guerre-en-ukraine-a-fait-200-000-victimes-chez-les-soldats

2 - https://www.pcf.fr/pour_le_respect_de_l_tat_de_droit_en_ukraine_la_guerre_ne_justifie_pas_l_arbitraire

3 - Lu dans https://www.la-croix.com/Debats/Il-nexiste-aucun-argument-convaincant-prolongation-conflit-Ukraine-2022-11-30-1201244462

4 - Lu dans https://www.armyrecognition.com/ukraine_-_russia_conflict_war_2022/possible_sign_of_deployment_of_russian_t-14_armata_tanks_in_ukraine.html

5 - «La probabilité d'une victoire militaire ukrainienne, expulsant les Russes de tout l'Ukraine y compris (...) la Crimée, la probabilité que cela se passe de sitôt n'est pas très élevée militairement», a déclaré le général rk Milley lors d'une conférence de presse.

6 - «Quand un dictateur est dans un tunnel, il ne recule pas. L'enjeu de mon point de vue, c'est d'arrêter l'escalade. Depuis le 24 février, nous sommes dans une escalade permanente. [...] Il est temps de trouver une solution qui ne soit pas déshonorante pour les Ukrainiens qui se battent courageusement et qui ont été attaqués. Car il y a bien un attaquant et un attaqué», a-t-il abondé sur BFMTV. In https://www.lefigaro.fr/international/la-guerre-en-ukraine-n-est-pas-dans-l-interet-des-pays-europeens-estime-le-general-pierre-de-villiers-20221110

7 - https://www.europe1.fr/international/ukraine-une-paix-est-possible-quand-les-ukrainiens-le-decideront-dit-emmanuel-macron-4142700

8 - Voir les réussites des opérations de maintien de la paix de l’ONU au travers de douze cas : https://news.un.org/fr/story/2022/12/1130427

9 - https://www.lefigaro.fr/flash-actu/les-propos-de-macron-sur-les-garanties-de-securite-a-la-russie-sortis-de-leur-contexte-selon-l-elysee-2022 1209

10 - http://www.gds-ds.org/troupes-de-poutine-hors-de-toute-lukraine/

11 - https://blogs.mediapart.fr/les-invites-de-mediapart/blog/091222/une-paix-juste-et-durable-pour-l-ukraine

12 -  https://blogs.mediapart.fr/les-invites-de-mediapart/blog/091222/une-paix-juste-et-durable-pour-l-ukraine

13 -  https://www.ipb.org/ipb-christmas-peace-appeal/