vendredi 10 avril 2026

11e Conférence d’examen du TNP : « Une sécurité plus grande pour tous » ou « une domination non-diminuée » pour quelques uns ? »

La prochaine Conférence d’examen du Traité de non-prolifération nucléaire (TNP), qui se tiendra du 27 avril au 22 mai, sera un des moments importants de l’année 2026, avant la Conférence d’examen du Traité d’interdiction (TIAN) en novembre prochain. En 2025, avec la visite en France d’une délégation d’Hibakushas, les partisans de l’abolition des armes nucléaires avait mis l’accent sur les conséquences humaines des deux premiers bombardements nucléaires d’Hiroshima et de Nagasaki. L’année 2026 devrait permettre de franchir une étape pour permettre à la communauté internationale de se mettre au niveau des dangers mortels pour l’humanité qui pèsent aujourd'hui sur notre humanité.
Avant d’entrer dans le détail des enjeux particuliers de la Conférence d’examen du TNP qui se déroulera du 27 avril au 22 mai 2026 à New-York, je voudrais apporter quelques éléments de réflexion pour éclairer le contexte. 
Je pense d’abord que nous sommes dans un moment critique comme dans les années 60 au moment de la crise des missiles de Cuba et de l’extension de la prolifération nucléaire potentielle à de nouveaux États (au moins huit prévus à l’époque), mais, avec, alors, l’héritage moral de l’Appel de Stockholm, lancé dix ans auparavant.
Rappelons ce texte lumineux, toujours d’actualité :
« Nous exigeons l'interdiction absolue de l'arme atomique, arme d'épouvante et extermination massive des populations.  Nous exigeons l'établissement d'un rigoureux contrôle international pour assurer l'application de cette mesure d'interdiction.
Nous considérons que le gouvernement qui, le premier, utiliserai, contre n'importe quel pays, l'arme atomique, commettrait un crime contre l'humanité et serait à traiter comme criminel de guerre. Nous appelons tous les hommes de bonne volonté dans le monde à signer cet appel
».

Aujourd’hui, la grande inquiétude qui pèse de plus en plus dans les débats internationaux est le fait que l’invocation de l’arme nucléaire, l’éventualité de son emploi, sont utilisées dans le débat d’idées sur la guerre comme des éléments « normaux ». Russie et USA ne font aucun effort pour renouveler le traité de limitation balistique « NEW START », Donald Trump parle de relancer les essais nucléaires, interrompus de fait depuis plus de 30 ans par les États dotés. Le président français, Macron, annonce l’augmentation du nombre des têtes nucléaires, et, élément nouveau, une forme de partage, au moins dans les échanges d’idées, de la dissuasion nucléaire française. Il annonce même la fin de la transparence sur les chiffres des armes nucléaires françaises. En Russie, Vladimir Poutine utilise dans le débat la menace de la riposte nucléaire comme un élément de langage diplomatique classique. De son côté, dans la discrétion, la Chine a relancé la production et doublé son nombre de têtes. 
La grande différence entre la situation actuelle et celle des années 60 est que nous avons construit des outils juridiques contre la prolifération avec le TNP, puis pour l’interdiction des armes nucléaires avec le TIAN, pour avancer sur la voie de l’élimination des armes nucléaires. Le problème est que ces outils sont confrontés à certaines limites devant la pression politique des cinq puissances nucléaires « officielles »,  les P5.
Il faut constater que nous devons affronter de nouveau, un grand défi : délégitimer dans les consciences l’existence des armes nucléaires. Il nous manque une nouvelle référence morale mondiale, un peu comme l’avait été l’Appel de Stocholm, qui nous permette de nous appuyer dessus, pour développer un vrai rapport de forces dans les consciences.
Nous sommes face à deux limites des Traités en cours : le TNP, prolongé indéfiniment en 1995, est fondamentalement un traité de limitation du nucléaire militaire et de gestion du nucléaire civil. Son article VI, comporte l’engagement des pays nucléaires à éliminer les armes nucléaires, mais dépend uniquement des rapports de force dans les opinions. En 2010, à la Conférence d’examen du TNP, les militants anti-nucléaire avaient obtenu dans la déclaration finale le rappel de l’engagement de tous les États donc de la France à "atteindre l'objectif d'un monde exempt d'armes nucléaire" et de ce fait "à appliquer les principes d’irréversibilité, de vérifiabilité et de transparence". (je vous renvoie à mon livre de l’époque : « Désarmement nucléaire, le rebond ? »).
Mais aujourd’hui, dans un autre contexte politique, dans la construction de ce rapport de force, nous butons contre l’idéologie de guerre dominante, relayé de fait par un discours médiatique très complaisant.
Avec le TIAN, un énorme progrès a été accompli au niveau des buts, puisque ce Traité acte clairement l'illégalité des armes nucléaires, maintenant juridiquement interdites et qu’il interdit aussi  la menace de l'emploi de l'arme nucléaire c'est-à-dire la théorie de la dissuasion nucléaire. Mais sa limite reste que le TIAN s’est construit sur les concepts du « désarmement humanitaire », et qu’il ne répond pas directement ou complètement au débat sur la sécurité, la menace.
Il me semble donc que nous sommes obligés de franchir un nouveau pas pour vaincre l’idéologie de la force comme gage de sécurité, et celle de l’arme nucléaire comme la « panacée » sécuritaire.
Il faut affronter dans les débats ces deux problématiques : celle de la menace et celle de la sécurité.
Avant de parler de la problématique de la menace, il faut faire un rappel. On ne prépare pas la paix en préparant la guerre, si on prépare la guerre, on aura la guerre
Quelle est la menace aujourd’hui ? Osons affirmer que les vraies menaces pour la sécurité, la paix, le développement de notre pays, de l’Europe, de la planète, ce ne sont pas les menaces fantasmées de la Russie, l’Iran ou la Chine. Ce sont le maintien, voire l’aggravation de la pauvreté et de la misère, le gâchis des financements, des ressources dans le militaire au lieu de les consacrer au développement, c’est l’explosion des exodes et migration de population, ce sont les conséquences concrètes en Asie du sud-est et en Afrique du réchauffement climatique, c’est le maintien d’une épée de Damoclès terrifiante sur nos têtes avec la persistance des armes nucléaires.
Concernant la sécurité collective, l’argument principal des puissances nucléaires est de dire : « nous ne bougerons sur le désarmement nucléaires que dans le cadre d’une « sécurité non-diminuée ». Clamons avec forme qu’il s’agit d’une escroquerie intellectuelle, cette « sécurité non-diminuée » pour les P5 n’est, en réalité, qu’une « domination non-diminuée », un chantage sur les autres nations, un égoïsme de grande puissance.  
Concernant la notion de  menace, ne faut-il pas affirmer plus fort, qu’on n’y fait face, non par l’escalade des réponses de force et la course aux armements, c’est-à-dire le report des menaces à un niveau toujours plus élevé, mais par l’action politique et diplomatique pour faire baisser le niveau de cette menace, pour pouvoir enclencher des processus négociés et diplomatiques. C’est cela d’ailleurs le cœur de l’engagement solennel pris par tous les pays du monde, en signant et en acceptant la Charte des Nations unies.
Concernant la recherche de la sécurité, ne faut-il pas affirmer là encore que l’enjeu n’est pas celui d’une « sécurité non-diminuée » pour quelques uns (en fait, je le répète une « domination non-diminuée »), mais c’est celui de la création d’une « sécurité plus grande pour tous » !  Là encore, c’est cela l’esprit de la Charte des Nations unies, la quintessence du droit international !
Une « sécurité plus grande pour tous » signifie la réactivation, l’élargissement et l’application de tous les traités de désarmement actuels, la création d’autres accords de désarmement, sur l’espace, l’IA militaire, les armes létales autonomes. Elle implique la négociation, d’accords de sécurité régionaux comme nous l’avions fait en Europe avec les accords d’Helsinki, il y a cinquante ans. Elle exige l’établissement et la mise en œuvre d’un droit humain à la paix et surtout l’utilisation des sommes dilapidées pour l’armement et les guerres, au moins 2700 mds de $ par an (dans le sens du SIPRI), dans le financement  de la réussite de la mise en œuvre des objectifs de développement durable.
La prochaine Conférence d’examen du TNP va être très difficile du fait du contexte dû à la guerre d’agression de la Russie contre l’Ukraine et à l’autre guerre d’agression des USA et d’Israël contre l’Iran et le Liban.
Comme en 2025 lors de la Conférence de préparation, la notion de « dissuasion élargie » et le stationnement d’armes nucléaires dans des « pays hôtes » sera sans doute un des points centraux des débats. La Chine et de nombreux pays émergents s’étaient élevés avec force contre cette notion. Le ralliement du président Macron à ce concept est incompréhensible et condamnable. L’ambassadrice Anne Lazar-Sury, représentante de la France à la Conférence du désarmement, qui va conduire la délégation nationale à la Conférence du TNP à New-York, a essayé de présenter cette nouvelle politique le 10 mars dernier à Genève. Elle a dû avouer que « la dimension européenne de la dissuasion française vient s’ajouter à la dissuasion nucléaire de l’OTAN, y compris la dissuasion élargie américaine ». Pouvons-nous laisser passer une telle vision ?  
Un autre point-clé sera sans doute celui de la « transparence ». Depuis plusieurs conférences d’examen du TNP, des pays comme la Suisse défendent l’élargissement de ce droit à l’information. La France s’est même vantée d’être une supportrice de cette notion. Là aussi, l’annonce par Emmanuel Macron de l’arrêt des informations sur notre stock nucléaire est scandaleuse. L’ambassadrice Lazar-Sury a fait de l’équilibrisme dans son discours en affirmant que « cette décision ne remet pas en cause l’engagement de la France en faveur d’une transparence adéquate, qu’elle maintient sur sa doctrine, son organisation, sur certaines de ses capacités et sur ses programmes de modernisation ». 
Ces deux points sur les évolutions de la politique d’Emmanuel Macron montrent que les militants de la délégation française seront certainement très attendus dans leurs positions et actions par nos collègues et amis étrangers.
Cette situation devrait inciter les activistes français à développer la réflexion sur le renforcement des liens et des actions avec les pays émergents, leurs représentants et leurs organisations (en particulier, ceux qui demain, seront peut-être de futurs membres permanents du Conseil de sécurité, comme l’Inde, au Brésil, à l’Afrique du sud, à l’Égypte), ainsi qu’avec les pays du Sud global. Un élément intéressant de cette conférence est qu’elle sera présidée par l’ambassadeur du Vietnam, pays avec qui la France partage tant de liens. Il faut noter que le Vietnam a réaffirmé récemment, en février, à la Conférence du désarmement de Genève, sa position en faveur du désarmement et de la non-prolifération nucléaire.
Enfin, malgré les difficultés à contrebalancer la propagande de guerre dans les consciences, qui transparaît dans de nombreux sondages, il faut quand même, bien remarquer, les évolutions et la diversité des opinions qu’il est possible de mobiliser. Ainsi,  mardi 23 mars, 500 chrétiens ont fait un appel, publié dans le journal La Croix, qui dit « nous implorons tout soldat chrétien à exprimer publiquement son refus des armes nucléaires ». À méditer, n’est-ce pas ?
Daniel Durand
Chercheur en relations internationales
(Cet article reprend mon intervention, lors du webinaire, organisé par le Mouvement de la paix et ICAN, le 1er avril 2026)

 

mercredi 4 mars 2026

LA DÉRIVE : PREMIÈRES REMARQUES SUR LE DISCOURS D'EMMANUEL MACRON À L'ÎLE LONGUE

REMARQUES STRATÉGIQUES

Le discours d'Emmanuel Macron, du 2 mars 2026, à l’Île Longue marque un tournant important dans la doctrine nucléaire française. Le ton change radicalement depuis son dernier discours, centré sur ce thème, qui datait de février 2020.
« Pour être libre, il faut être craint » : on passe d’un discours de stabilité à un discours assumé de puissance.
Soyons clairs, il ne s'agit plus d'une "modernisation" de l’arsenal nucléaire, mais d'un "réarmement" qualitatif et quantitatif. Macron a détaillé quatre grands types de nouveaux programmes nucléaires : la mise en chantier d'un nouveau sous-marin SNLE de 3e génération (« L’Invincible ») pour 2036, l'entrée en service du nouveau missile intercontinental M51.3, le lancement d'un programme de nouveaux missiles hypersoniques stratégiques, la consolidation du programme "tritium" pour la production d’un matériau fissile qui entre avec l'uranium enrichi dans la fabrication des bombes nucléaires.
Enfin, l’innovation majeure de son discours a été l'introduction du concept de « dissuasion avancée ».
Au travers de ce concept, Macron propose la participation d’États européens à des "exercices de la dissuasion, tout d'abord. Cela pourra impliquer également du signalement, y compris au-delà de nos frontières strictes ou la participation conventionnelle de forces alliées à nos activités nucléaires". 
Les formules sont ambiguës et vont susciter nombre d'interrogations d'autant que le président Macron a déclaré que "nos forces aériennes stratégiques pourront ainsi se disséminer dans la profondeur du continent européen". Cela signifie donc le déploiement possible des avions Rafale, porteurs de missiles nucléaires ASMP, sur le territoire de pays européens comme l'Allemagne, le Royaume-Uni, la Pologne, les Pays-Bas, la Belgique, au lieu d'être cantonnés sur la base aérienne de Saint-Dizier. Ils s'ajouteraient ainsi sur des aéroports européens à la présence déjà forte de bombardiers nucléaires US porteurs de 180 bombes nucléaires dans cinq pays européens : Pays-Bas, Allemagne, Belgique, Italie et Turquie.
Certes, Emmanuel Macron réaffirme qu'il n'y aura pas de partage de la décision d'emploi, pas de garantie de sécurité automatique, pas de codécision nucléaire. Cela signifie que nous serions  apparemment dans une forme d’extension politique sans mutualisation matérielle ou décisionnelle.
Mais, il est clair que le discours de 2026 contredit clairement la philosophie de « stricte suffisance » mise en avant en 2020 et ce, pour plusieurs raisons.
On peut estimer par exemple, que le signal politique envoyé aux autres puissances est ambigu, que la France rejoint une dynamique de réarmement mondiale. De fait, le discours sur le désarmement devient secondaire, voire défensif.
Macron affirme que la "dissuasion avancée" est complémentaire de l’OTAN, mais, en pratique, des experts feront remarquer qu'elle introduit un second centre nucléaire européen, qu'elle peut compliquer l’architecture stratégique atlantique, qu'elle peut poser la question de la coordination du commandement en cas de crise, voire d'une forme de subordination...
Concrètement, ce nouveau concept de "dissuasion avancée" peut conduire à de nouvelles militarisations du continent. La « dissémination » des forces aériennes stratégiques dans la "profondeur européenne", pour reprendre l'expression d'Emmanuel Macron dans son discours, multiplie les cibles potentielles pour l'ennemi, étend la "géographie nucléaire", renforce la logique d’escalade préventive.
La trajectoire politique d'Emmanuel Macron, sur les questions de désarmement et d'armement nucléaire, a suivi plusieurs phases entre 2017 et 2026. Elle s'est traduite clairement par l'abandon progressif de l’ambition "désarmement" du début, la contribution annoncée à la remilitarisation nucléaire du continent, l'institutionnalisation d’un nouvel équilibre fondé sur la peur plutôt que sur la norme.
En conclusion, on peut dire que la position d’Emmanuel Macron a évolué d’une dissuasion « minimale, stable, responsable » (discours de 2020) vers une dissuasion « renforcée, élargie, européanisée et quantitativement accrue » (2026).
Il déclare ne pas rompre avec la doctrine française fondamentale (dissuasion strictement défensive, décision présidentielle unique), mais il en change la signification politique et stratégique. La question centrale est désormais la suivante : peut-on renforcer la dissuasion tout en prétendant préserver les conditions du désarmement ?

REMARQUES JURIDIQUES
En ce qui concerne les relations entre la « dissuasion avancée » et la non-prolifération, la grande nouveauté de 2026 est une coopération nucléaire effective avec plusieurs États européens.
Rappelons les articles I et II du Traité de non-prolifération (TNP) : "Un État doté ne peut transférer à quiconque des armes nucléaires ou le contrôle de celles-ci" (Article I) ; "Un État non doté ne peut recevoir ni contrôle ni transfert » (Article II).
Certes, concernant la "dissuasion avancée française", Macron précise qu'il n'y aura aucun partage de la décision ultime, aucun partage de la planification, aucun partage de la définition des intérêts vitaux du pays. Donc juridiquement, il n'y a pas de transfert de contrôle et pas de violation explicite de l’article I du TNP. Mais si des éléments stratégiques sont déployés sur le territoire d’États non dotés, la question devient sensible. Le point critique serait alors : la participation à des exercices, le signalement stratégique et l’intégration conventionnelle ne créent-ils pas un « contrôle indirect » ?
En ce qui concerne la nouvelle doctrine française de « dissuasion avancée » et le Droit international humanitaire, la doctrine française insiste sur le ciblage des centres de pouvoir, l'absence de riposte graduée tactique. Cela vise à limiter l’argument d’un usage « indiscriminé ». Cependant, une critique juridique persiste : la puissance destructrice d’un SNLE (décrite en 2026 comme équivalente à l’ensemble des bombes de la Seconde Guerre mondiale) pose un problème évident de proportionnalité.
En pratique, la dissuasion repose sur une menace dont l’exécution serait probablement incompatible avec le Droit international humanitaire. C’est le paradoxe juridique permanent de la dissuasion nucléaire, mis en avant dans le processus d'élaboration du TIAN. 
Concernant les rapports de la doctrine française de « dissuasion avancée » avec le Traité d’interdiction des armes nucléaires (TIAN), on sait que la France n’est pas partie au TIAN.  Mais l'entrée en vigueur du TIAN renforce la loi normative. Ainsi, l’augmentation annoncée par Macron du nombre de têtes nucléaires à partir de 2026 affaiblit la position morale française vis-à-vis des États non dotés.

REMARQUES SUR LES EXAGÉRATIONS DU DISCOURS D'EMMANUEL MACRON 

Comment peut-on analyser de manière critique les affirmations de Macron sur l'accroissement des stocks nucléaires des autres puissances nucléaires, de la Chine et des autres pays de l'Asie du sud-est, ainsi que de l'Iran ?
Selon les estimations de la Federation of American scientists (FAS), des 12 300 ogives nucléaires que possèdent les neufs pays dans le monde aujourd'hui, 90% appartiennent aux États-Unis ou à la Russie. Les estimations indiquent que 1 710 des armes russes seraient déployées, pour 1 670 déployés par les États-Unis.
La Chine est loin derrière mais augmente rapidement son arsenal, estimé autour de 600 ogives en 2025, en croissance d’environ ~100 par an. La croissance chinoise est réelle mais part d’un niveau beaucoup plus bas que les arsenaux américains et russes, et ces derniers restent les plus nombreux. 
La France possède environ 290 ogives et le Royaume-Uni 225. Les autres États nucléaires (Inde et Pakistan avec 170 têtes, Israël avec 90 têtes, la Corée du Nord avec 20-30 têtes) gèrent des arsenaux moins importants en volume.
La description des menaces nucléaires actuelles par Emmanuel Macron est un modèle de "flou artistique" et ne repose sur aucun chiffre précis mais simplement sur des affirmations alarmistes. Macron exagère implicitement la croissance d’arsenaux stratégiques importants pour justifier un renforcement français, alors que la tendance globale depuis la Guerre froide reste à la baisse (bien que moins rapide). 
La fin du traité de limitation russo-américain New START pourrait changer la dynamique, mais il n’est pas établi que Washington ou Moscou augmentent massivement leurs arsenaux aujourd’hui. L’argument de « course aux armements » des grandes puissances mérite d'être nuancé : c’est plus une modernisation et maintien qu’une croissance exponentielle.
Macron amplifie également la perception du « danger chinois » pour légitimer une réponse nucléaire nationale ou européenne, alors que l’augmentation s’inscrit d’abord dans un contexte stratégique propre à Pékin (perception de menaces régionales, Taiwan, etc.). Pareillement, Macron généralise des risques régionaux (Corée du Nord, tensions interétatiques) pour justifier des mesures de dissuasion accrues. En réalité, il n’y a pas de prolifération « massive » en Asie du Sud-Est.
Pour l'Iran, avant l'agression américano-israélienne, le stock d’uranium enrichi de Téhéran pouvait être potentiellement suffisant pour plusieurs bombes s’il avait été enrichi davantage, mais ce programme n’était pas encore dans une phase manifestement militarisée. Macron exagère l’imminence d’une arme nucléaire iranienne en l’associant à la tendance générale de prolifération mondiale, alors que les données démontrent que l’Iran n’a pas encore acquis d’arme. 
Globalement, il amplifie les perceptions de menace nucléaire externe dans le monde pour justifier une politique nucléaire plus agressive, alors que les dynamiques réelles sont plus longues, inégales et souvent plus complexes que ne le suggère une lecture alarmiste.
Au vu de ces réflexions, il est clair que les annonces d'augmentation forte du budget militaire français de 40 mds d'euros actuellement à 60 mds d'ici l'année prochaine puis à 100 mds d'euros en 2030 sont totalement injustifiées, tout comme l'augmentation annoncée du nombre des têtes nucléaires françaises.
L'annonce de l'abandon de la transparence dans les chiffres nucléaires militaires montre à quel point le Président français veut se soustraire à tout contrôle populaire, notamment de l'Assemblée nationale.
Les réactions de l'opinion publique en sont d'autant plus nécessaires.

UNE DÉRIVE FRANÇAISE ?

In fine, au delà des analyses purement militaires, les inflexions d'Emmanuel Macron en matière de posture nucléaire et de conception de la sécurité de la France ont des conséquences beaucoup plus graves. En s'inscrivant dans le courant militariste ambiant, la France ne donne-t-elle pas un mauvais signal ?
La relance de la course aux armements, y compris nucléaire, en cours est porteuse de dangers graves pour la paix mondiale. Les risques sont aggravés par les atteintes au droit international, par les agressions militaires internationales illégales menées par des grandes puissances comme les États-Unis, Israël et le Russie.
Dans ce contexte, la sagesse, tout comme le droit international, commandent de faire baisser les tensions au lieu de les exacerber dans une folle "course à l'échalote", de réduire le niveau des menaces à la paix, de renforcer les normes et les traités, de reconstruire des espaces et dispositifs de sécurité collective
Concrètement cela signifie de privilégier partout les négociations politiques et diplomatiques pour "geler » les conflits en cours, en Ukraine, au Moyen-Orient (Gaza, Liban et Iran), en Afrique. La paix ne se construit pas par la force mais par la diplomatie. 
Deuxièmement, cela signifie de remettre sur le métier les traités de limitation des armes nucléaires, de type START, en trouvant les formes pour y associer TOUTES les puissances nucléaires, avec des procédures adaptées pour tenir compte des différences de niveau des différents arsenaux nucléaires. Aujourd'hui, il n'y a plus de "petites" puissances nucléaires. Par son existence même, l'arme nucléaire est dangereuse. Dans la foulée, la France pourrait jouer un rôle d'entraînement en assistant comme observateur aux réunions diplomatiques du TIAN et servir d'intermédiaire avec les autres puissances nucléaires. L'enjeu n'est pas aujourd'hui d'augmenter le nombre d'ogives nucléaires, comme l'a annoncé de manière irresponsable le président français, mais de le réduire et de travailler à leur élimination complète.
Troisièmement, il est urgent de rebâtir des espaces géographiques de sécurité collective commune. C'est vrai en Europe, nous avons été capables de conclure les accords d'Helsinki, il y a cinquante ans. Nous pouvons et devons renouer aujourd'hui de nouvelles relations entre tous les états européens, donc avec la Russie, déboucher sur des mesures de confiance, y compris de désarmement, au lieu de proposer de manière folle de stationner des avions Rafales, porteurs de missiles nucléaires français, sur des aéroports européens. Il y a un même enjeu de construire une zone de sécurité collective commune entre tous les États du Moyen-Orient de l'Iran à Israël, s'appuyant sur une zone exempte d'armes nucléaires et chimiques.
Ce sont ces perspectives fortes et d'avenir que l'on aurait aimé entendre dans la bouche du Président de la République française ce lundi 2 mars, au lieu de cette formule usée "pour être libre, il faut être craint et, pour être craint, il faut être puissant" qui n'est que le plagiat d'une autre vieille formule usée, le "ci vis pacem, parabellum" (si tu veux la paix, prépare la guerre) !
Nous savons depuis longtemps et notamment, depuis la création des Nations unies sur les ruines de l'Europe en 1945 que, pour être puissants, il faut être collectifs et solidaires pour isoler et désarmer les ennemis de la paix, en utilisant nos outils, le droit international, la coopération économique et culturelle. On peut se demander si Emmanuel Macron n’a pas raté, une fois de plus, le rendez-vous de l'histoire...

Daniel Durand - 3 mars 2026
chercheur en relations internationales

lundi 2 mars 2026

IRAN : respect du droit international par tout et pour tous

Les forces militaires américano-israéliennes ont lancé depuis ce samedi 28 février une attaque militaire d'envergure contre la République islamiste d'Iran. Des bombardements massifs ont eu lieu contre plusieurs villes, des centres militaires, avec des destructions matérielles et humaines, touchant aussi de nombreux civils. Des bombardements ciblés, s'apparentant à des exécutions extra-judiciaires, ont touché plusieurs dizaines de responsables iraniens, dont une des personnalités principales, l'ayatollah Khamenei. La riposte iranienne a été dirigée contre Israël et des bases militaires US dans plusieurs pays arabes. Le risque d'embrasement et de déstabilisation régionale est réel et met en péril tous les processus diplomatiques en cours au Liban, à Gaza, au Yémen et qui ont tant de mal à démarrer.

Nous sommes à l'évidence devant une agression militaire internationale de la part des USA et d'Israël contre un pays souverain, l'Iran. Le professeur de droit international à l’Université libre de Belgique, François Dubuisson estime également que "Les bombardements visant l’Iran sont une violation flagrante du principe de non-recours à la force, qui est au cœur de la Charte des Nations Unies. Il s’agit clairement d’une agression armée dont les motifs invoqués sont inacceptables".

Rappelons que selon le droit international et les Nations unies : "L’agression internationale est définie comme « […] l’emploi de la force armée par un État contre la souveraineté, l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique d’un autre État ou de toute autre manière incompatible avec la charte des Nations unies" (Résolution 3314 de l’Assemblée générale des Nations unies, article I).

Il s'agit du même crime d'agression internationale que celui commis par la Russie contre l'Ukraine, quatre ans auparavant, presque jour pour jour, qui avait été condamné vigoureusement par l'Assemblée générale des Nations unies, par 141 voix (A/ES-11/L.1). En voici un extrait : "2 - Déplore dans les termes les plus énergiques l’agression commise par la Fédération de Russie contre l’Ukraine en violation du paragraphe 4 de l’Article 2 de la Charte ;

3. Exige que la Fédération de Russie cesse immédiatement d’employer la force contre l’Ukraine et s’abstienne de tout nouveau recours illicite à la menace ou à l’emploi de la force contre tout État Membre".

Si la communauté internationale (et notamment les pays occidentaux) ne veut pas être accusée de "double standard", les condamnations de cette agression américano-israélienne doivent être exemplaires et comparables à celles prises contre la Russie.

La France s'honorerait de saisir au plus vite le Conseil de sécurité pour présenter une résolution. Pour contourner le veto probable des USA, comme la Russie l'avait aussi fait en 2022, la France, devrait contribuer ensuite à transposer la résolution, ensuite, devant l'Assemblée générale pour y être approuvée.

Même si une telle résolution n'est pas contraignante, elle donne une autorité morale pour les pays qui en ont la volonté politique de prendre des mesures de sanctions économiques, politiques contre les États "voyous" que sont devenus, comme la Russie l'a été, les USA et Israël : rappel des ambassadeurs, suspension de l'accord d'association Israël - UE, par exemple.

La qualification d'acte "d'agression internationale" est importante car nous assistons depuis samedi à un festival d'hypocrisie sémantique dans les déclarations politiques, les commentaires de presse où on ne parle que "d'attaques", de "bombardements", de "frappes", "d'échanges (!)", rarement de "guerre" et jamais "d'agression".

Même si le régime iranien et ses principaux dirigeants comme Khameini ont les mains couvertes de sang et ne méritent que dégoût, ils relèvent de la justice internationale et non d'un droit du talion. La "guerre préventive" n'a aucune réalité juridique en droit international. Aucune "légitime défense", ne peut être évoquée également. Les exécutions extra-judiciaires contre des dirigeants dans le cadre d'une guerre illégale, deviennent aussi des crimes de guerre.

Le droit international est valable partout et pour tous. Il n'est ni optionnel, ni négociable. C'est en l'appliquant fermement contre tous ceux qui veulent l'affaiblir, lui et le multilatéralisme, que l'on soutiendra le mieux, en créant des conditions plus favorables, les peuples opprimés par des régimes dictatoriaux, voire sanguinaires comme en Iran, dans leurs luttes libératrices. Ce sont ces valeurs que doivent défendre Emmanuel Macron et les dirigeants de l'Union européenne.

Daniel Durand - 2 mars 2025

chercheur en relations internationales

mercredi 18 février 2026

"Le défi Trump" et le droit international

La Fondation Gabriel Péri et et le PCF ont organisé une soirée d'échange - table-ronde sur le thème "Le défi Trump: faire face", ce lundi 16 février à l'Espace Niemeyer, à Paris.
Je suis intervenu dans la deuxième séquence, intitulée, "La riposte" aux côtés de Frédéric Boccara, économiste, membre du CESE, Vincent Boulet, responsable international du PCF et Natacha Polony, journaliste et essayiste, directrice de la revue l’Audace !
Voici le texte de mon intervention :
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Mesdames, messieurs,
Le temps d’intervention étant drastiquement limité, je me limiterai à un seul angle de vue, celui du droit international, au risque de paraître schématique.
Premièrement, face aux initiatives tous azimuts d’un Donald Trump, il faut éviter plusieurs écueils. Le premier est celui d’essayer de le suivre sur tous les terrains qu’il choisit, c’est la voie de l’inefficacité et du suivisme. Le second écueil serait d’adopter une attitude passive en attendant que l’orage passe, ce serait lui laisser le champ libre pour faire des dégâts profonds dans le système international. Enfin, le troisième écueil serait d’abdiquer et de dire que le droit international et l’ONU sont devenus caducs, et donc qu’il conviendrait d’imiter Donald Trump et qu’il faudrait se convertir à la force comme moyen de la politique. 
Nous sommes d’accord ici, il me semble, pour dire que face à Trump, il est nécessaire d’agir, plus que de ré-agir, et, pour moi, la seule voie réaliste est celle de réaffirmer fermement la nécessité de règles et de normes dans la vie commune internationale
Cela signifie la primauté donnée au droit international, la nécessité d’un cadre commun pour exercer pleinement ce droit. Cela induit clairement la défense du multilatéralisme international (un point, c’est tout et pas du « multilatéralisme efficace » comme l’appelle E. Macron), la consolidation de notre « maison commune »1, que sont les Nations unies et de leur Charte qui est le socle du droit international moderne. 
Ce sont ces idées qui doivent devenir progressivement la base d’un large rassemblement de gouvernements, bien sûr au niveau de l’Union européenne, mais plus largement au niveau  de l’Assemblée générale de l’ONU, en s’appuyant sur les nombreux pays du « Global South » d’aujourd’hui, qui refuse l’impérialisme états-unien, en s’appuyant sur les puissances émergentes que l’on retrouvent au niveau des Brics+. Il faut travailler à une coalition nouvelle, tri-partite si je puis dire, qui comprenne en plus toutes les institutions internationales, notamment onusiennes, réellement attachées au multilatéralisme, qui entraîne et soit stimulée par tous les réseaux d’expression des opinions publiques, ONG, coalitions internationales de syndicats, d’élus locaux. Je n’invente rien : c’est ce type de rassemblement qui a permis les succès de ces trois dernières décennies : traité sur les mines antipersonnel d’Ottawa en 1997, la création du Statut de Rome et de la Cour pénale internationale en 2002, le traité sur le commerce des armes en 2014, le traité d’interdiction des armes nucléaires, le TIAN, en 2021.
C’est un objectif ambitieux et de longue haleine. Il suppose une condition de base.
Comprendre que le droit international, aujourd'hui, dans son évolution, est devenu un formidable outil utilisable et efficace pour commencer à construire vraiment un monde plus juste, plus pacifié, plus durable.
Je dirai que l’enjeu est de faire passer le droit international d’un statut « incantatoire » à un statut « opérationnel ». Il ne faut plus se contenter de proclamer à chaque discours : « il faut respecter le droit international », « arrêtons de bafouer le droit international » et concrètement d’en rester là. Dans une entreprise, les salariés ne proclament pas chaque matin, il faut « respecter le droit du travail » ! Ils agissent concrètement : « le droit du travail interdit de faire travailler dans telles conditions d’insécurité » : ils débrayent, ils vont en délégation chez le patron, à l’Inspection du travail, aux Prudhommes. C’est ainsi que le droit du travail a considérablement progressé en France, même s’il est perpétuellement remis en question.
C’est la même évolution qu’il faut prendre en compte pour le droit international, notamment depuis 2024. Cette année-là, la CIJ (Cour internationale de justice) et la CPI (Cour pénale internationale) ont pris des positions et décisions qui touchent directement les problèmes politiques les plus brûlants dans l’actualité. La CIJ a pris, par exemple, un arrêt, donc une décision contraignante le 26 janvier 2024 (sur un dossier déposé par un pays émergent, l’Afrique du Sud), demandant à Israël d’empêcher d’éventuels actes de « génocide » et de « prendre des mesures immédiates » pour permettre la fourniture « de l’aide humanitaire à la population civile de Gaza ».  Quelles initiatives concrètes pour développer la pression a-t-on prises ? Quelles délégations auprès de Macron, quelles délégations à Bruxelles, quelles délégations auprès des ambassades d’Israël et des USA à Paris, à Genève ? Sans cela, comment faire prendre conscience, de manière pédagogique, à l’opinion publique que le droit international, c’est notre bien commun, c’est notre règlement de copropriété sur la planète Terre ?
Je n’ai pas le temps de développer mais il y a eu des décisions de la même importance, avec l’avis de la CIJ consultatif en juillet 2024 (demandé, c’est à noter par l’Assemblée générale des Nations unies) qui a tranché enfin, de manière définitive, la question de l’illégalité de l’occupation israélienne de la Cisjordanie. Il y a eu le même changement de perspective historique, avec le lancement de mandats d’arrêt de la CPI, envers Nettahyaou ou Poutine, deux des hommes les plus intouchables théoriquement de ce monde. C’est la démonstration que aucun problème, ni aucune personnalité n’est en dehors potentiellement du droit international.
Quel est l’enjeu de la décennie ? C’est celui d’agir en s’appuyant sur le droit international aujourd’hui, sur ce que représente pour l’humanité l’existence d’une maison commune regroupant tous les peuples de la terre. C’est ainsi de montrer qu’il existe une autre perspective globale que le monde de fractures, de dominations qu’incarne Donald Trump.
Nous avons une responsabilité spécifique comme citoyens français. C’est celle d’obliger Emmanuel Macron à sortir du terrain du simple discours. Par exemple à propos de la Palestine et des nouvelles prétentions d'Israël de contrôler et créer une annexion de fait de la  Cisjordanie,  que fait-on concrètement avec des mots d’ordre simples et populaires pour exiger des actes concrets de la France, pour qu’elle fasse respecter l’avis de la CIJ de juillet 2024, les résolutions du Conseil de sécurité sur l’illégalité de l’occupation israélienne ? Cette action pourrait être des sanctions économiques de la France comme le blocage des importations alimentaires d’Israël, la dénonciation de l’accord d’association entre l'Union européenne et Israël. Cela peut se traduire par le rappel de l'ambassadeur de France, décréter un embargo sur toutes les ventes d'armement en direction d'Israël. L’occupation israélienne est illégale, ce ne sont pas des militants fanatisés qui le disent ! C’est la Cour international de justice ! C’est le droit international !
Je n’ai pas traité de questions importantes, comme la sécurité collective en Europe, la souveraineté économique. Je me suis consacré sur ce qui devrait être au centre de notre réflexion pour la décennie à venir, la défense du multilatéralisme, des Nations unies et de leur Charte, la promotion du droit international.
Utilisons celui-ci enfin comme un outil ! C’est quand on se sert d’un outil qu’on comprend la nécessité de l’améliorer ! C’est ce qu’a fait l’homme depuis la pierre taillée dans la préhistoire jusqu’aux commandes numériques d’aujourd’hui ! Il faut augmenter le nombre de ceux qui veulent utiliser « l'outil droit international ». C’est ainsi que nous donnerons du sens à ce magnifique « Nous, les peuples ! – We, the people !» qui ouvre le préambule de la Charte des Nations Unies !
Daniel Durand – 16 février 2026
Chercheur en relations internationales.
Dernier ouvrage : « ONU, relations internationales : notre maison commune, notre avenir.. » (BoD éditions)



mardi 27 janvier 2026

« Droit international et ONU, agir maintenant ! »

Faire respecter le droit international partout et pour tous, donner la priorité à l'ONU partout et pour tout ! Voici les urgences de la situation internationale aujourd'hui.
Face aux initiatives tous azimuts d’un Donald Trump, il faut éviter plusieurs écueils. Le premier est celui d’essayer de le suivre sur tous les terrains qu’il choisit, c’est la voie de l’inefficacité et du suivisme. Le second serait d’adopter une attitude passive en attenant que l’orage passe, ce serait lui laisser le champ libre pour faire des dégâts profonds dans le système international. Enfin, le troisième serait d’abdiquer et de dire que le droit international et l’ONU sont devenus caducs, et donc qu’il conviendrait d’imiter Donald Trump et  se convertir à la force comme moyen de la politique. Comme l’écrit Dominique de Villepin, « Cette idée est fausse et elle est dangereuse. Fausse, parce que le droit continue d’organiser les coalitions, la durée, la réputation, la capacité à isoler une violation, la légitimité d’une riposte. Dangereuse, parce qu’elle valide précisément la doctrine d’impunité »1.   Face à Trump, la seule voie réaliste est celle de réaffirmer fermement la nécessité des règles et des normes communes, donc la primauté du droit international, la nécessité du cadre commun pour cela, c’est-à-dire la consolidation de notre « maison commune », les Nations unies et de leur Charte. Et d’en faire la base d’un large rassemblements des États, au niveau de l’Europe et de l’Assemblée générale de l’ONU.
Faire respecter le droit international aujourd'hui, c'est exiger que le Conseil de la paix de Trump se conforme strictement au mandat que lui a donné le Conseil de sécurité dans sa résolution S/2025/748 : « une administration transitoire dotée de la personnalité juridique internationale et chargée de guider la reconstruction de Gaza et d’en coordonner le financement conformément au Plan d’ensemble et dans le respect des principes juridiques internationaux en vigueur », mandat avec une durée limitée « jusqu’à ce que l’Autorité palestinienne ait mené à bonne fin son programme de réformes [..] et qu’elle puisse reprendre le contrôle de Gaza en toute sécurité et dans de bonnes conditions ».
De même, la « force internationale de stabilisation à Gaza » prévue dans la résolution « prendra toutes les mesures nécessaires pour s’acquitter de son mandat dans le respect du droit international, notamment du droit international humanitaire ».
Faisons donc respecter ces limites juridiques claires ! Si le Conseil de la paix de Trump voulait se mêler d'autres problèmes que la reconstruction de Gaza, son intervention serait illégale car il ne disposerait d’aucun mandat des Nations Unies.
Cette place du droit international et de l'ONU dans le conflit à Gaza, quelles que soient ses imperfections, doit inspirer notre réflexion en ce qui concerne l'Ukraine.
En Ukraine, il faut que l'installation de forces militaires étrangères (dont 6000 militaires français) se fasse avec un accord et un mandat du Conseil de sécurité, sinon elle serait une simple tentative occidentale d’implanter des troupes de l’OTAN aux frontières russes, c’est-à-dire de tenter de faire rentrer par la fenêtre ce qui avait été chassé par la porte.
Tout d'accord global de paix entre l'Ukraine la Russie, voire avec les États-Unis, doit être discuté au Conseil de sécurité et celui-ci doit en valider les contours et des limites, assumer la responsabilité du suivi. C'est la seule condition pour lui donner toute son autorité : cela n’avait pas été fait en 2014 avec les accords de Minsk et cette lacune a largement contribué à l'échec de ces accords.
Le droit international aujourd'hui dans son évolution est un formidable outil pour construire partout une paix solide à condition de développer les pressions, tant populaires qu’étatiques, pour qu'il soit pleinement utilisé.
Pour cela, oui des évolutions sont nécessaires dans les pratiques actuelles. Il faut exiger que le Conseil de sécurité, ou à défaut l'Assemblée générale des Nations Unies, crée les conditions de l'exécution de chaque arrêt de la Cour internationale de justice et aide à transformer en décisions applicables ses avis consultatifs.
C'est le cas, par exemple, de l'illégalité de l'occupation israélienne des territoires palestiniens. C'est le cas des enquêtes sérieuses à mener sur le terrain sur les accusations de génocide à Gaza, et des dispositions d’urgence à prendre pour que les preuves ne soient pas détruites et que l'instruction de la plainte soit menée sérieusement.
C'est le cas de l’exécution du mandat d'arrêt contre le président russe Vladimir Poutine, de celui contre le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou. Le Conseil de sécurité doit se donner les moyens de faire exécuter les mandats d'arrêt du Tribunal pénal international. Cela pourrait être une grande exigence populaire dans le monde.
Le droit international n'est pas impuissant : il a les limites de nos mobilisations car c’est nous qui devons créer les conditions du développement des pressions nécessaires pour son application.
En France, nous ne pouvons pas laisser Emmanuel Macron mener la politique de la France suivant ses propres fluctuations d’intérêt et de recherche de « buzz » médiatique. Nous devons en permanence développer la pression pour que ses interventions en faveur du respect du droit international, soient constantes, régulières, sans géométrie variable.  
On ne peut pas gommer non plus, par une simple déclaration académique, la place centrale des États dans les relations internationales. Ceux-ci sont à la base de la Charte des Nations Unies et c’est un formidable exploit que les 193 États du monde en soient signataires ! Nous ne le referons pas, même en cas de 3e guerre mondiale ! Mais nous devons valoriser la place des peuples à côté de celle des États, « Nous, les peuples ! » comme il est écrit en tête du Préambule de la Charte des Nations unies, et conquérir ainsi, progressivement, une véritable « cogestion » de notre « maison commune », les Nations unies !
Tous les États du monde aujourd’hui ne sont pas disposés à suivre passivement les grandes puissances permanentes du Conseil de sécurité. Nous pouvons créer, comme cela a été fait pour d’autres conquêtes d’accords internationaux (Traité sur les mines antipersonnel, Cour pénale international, Traité d’interdiction des armes nucléaires) des coalitions d’un nouveau type - opinions publiques, pays émergents ou du Sud global, institutions internationales - pour imposer des évolutions au système des Nations Unies.
Construire une « maison commune » plus accueillante, fondée sur le droit international et des Nations unies en évolution, n’est pas un enjeu pour « l’après »2 mais un défi pour « aujourd’hui » face à une puissance étatique qui reste encore aujourd'hui dominante. C'est possible, nous le pouvons. « Yes, we can » !
Daniel Durand – 26 janvier 2026
Chercheur en relations internationales.
Dernier ouvrage : « ONU, relations internationales : notre maison commune, notre avenir. » (BoD éditions)
 

notes :

1 - De Villepin sur X - 22/01/26

2 - Voir interview de Monique Chemiller-Gendreau dans l’Humanité du 26 janvier 2026

dimanche 4 janvier 2026

Venezuela, droit international : il est temps de se ressaisir !

Que s’est-il passé au Venezuela ? Un pays souverain a été bombardé par un autre pays, les États-Unis ; des troupes étrangères ont envahi sa capitale, son chef d’état a été enlevé par la force militaire et déporté, menotté, dans un autre pays. Il y a, à l’évidence, violation de la Charte des Nations unies et de son article 2, base du droit international, qui stipule clairement que tous les États Membres, y compris les États-Unis, doivent s’abstenir de la « menace ou de l’emploi de la force » contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique de tout autre État, Charte qui lie tous les pays du monde. Lors de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, la qualification de l’acte n’avait souffert d’aucun retard ni ambiguïté. Là, par contre, on voit des titres de la presse et des médias « main stream » se contorsionner. On parle « d’opération militaire », « d’exfiltration ». Bref, les médias reprennent tous les éléments de langage de l’administration Trump. On annonce sur un ton neutre que les États-Unis « allaient diriger » le Venezuela et que « les compagnies pétrolières américaines vont s’y implanter ».
Les principaux pays européens n’ont pas condamné directement cette attaque violente contre le droit international et la Charte des Nations, se contentant comme la représentante de l’UE, Kaja Kallas, et le dirigeant espagnol Sanchez d’« appeler à la retenue ». Pire, en France, le président de la République, Emmanuel Macron, a désavoué de fait son ministre des Affaires étrangères, J-N Barrot, qui avait estimé «qu’aucune solution politique durable ne saurait être imposée de l’extérieur ». Comme le relève le quotidien Le Progrès, « E. Macron n’a pas condamné les bombardements américains et n’a pas relevé la violation du droit international ». Il a même estimé sur X que «le peuple vénézuélien est aujourd’hui débarrassé de la dictature de Nicolás Maduro et ne peut que s’en réjouir». 
En France, l’action du Président de la République au plan international ne peut plus être détachée du contrôle parlementaire, quelles que soient les restrictions constitutionnelles. Il est temps que l’Assemblée nationale puisse donner son avis sur la position que doit prendre la France au Conseil de sécurité sur l’agression contre le Venezuela et le kidnapping de son Président. Elle doit demander que les États-Unis libèrent le Président vénézuélien et cessent leurs pressions pour prendre le contrôle du pétrole de ce pays. À défaut, l’Assemblée doit demander que la France prenne des sanctions économiques et politiques contre le président Trump tout comme cela avait été immédiatement le cas contre la Russie.
D’où provient ce que l’on peut qualifier d’affaissement politique devant un tel mépris du droit international par les USA, membres du Conseil de sécurité de l’ONU, après l’attitude similaire  de la Russie en 2022 en Ukraine, le piétinement également du droit international par un pays comme Israël, même face à l’accusation de génocide ? Comment peut-on inverser cette évolution mortifère des relations internationales ?
Il me semble que depuis le début des années 2000, notamment sous la pression instrumentalisée des exigences de la lutte anti-terroriste, les opinions publiques, les forces politiques de nombreux pays qui étaient des défenseurs du multilatéralisme et du droit international ont reculé devant les coups de boutoir portés contre celui-ci. 
Nous avons accepté sans riposte réelle les interventions militaires sans mandat précis de l’ONU en Afghanistan, en Syrie, en Libye, les exécutions extra-judiciaires de « terroristes » depuis Ben Laden aux chefs du Hezbollah, du Hamas… Aujourd’hui, c’est Maduro, sous le prétexte de la drogue, demain, Khomeini, sous prétexte de répression des manifestants à Téhéran (voir déclarations de Trump), après-demain à Cuba, au Brésil ?
Nous avons fermé les yeux sur les atteintes à un réel multilatéralisme en privilégiant le rôle de l’Union européenne à celui de l’ONU dans la crise ukrainienne, en multipliant les « groupes de contact » hors-ONU en 2014 pour la Crimée, pour le nucléaire iranien après 2003, avec la priorité donnée au G7 ou au G20 sur le Conseil de sécurité ou l’Assemblée générale de l’ONU.
Nous avons surtout manqué de courage dans le soutien pour la mise en œuvre des décisions ou des avis de la justice internationale : enquête sur les risques de génocide décidée par la Cour internationale de justice, avis de la même Cour sur la cessation immédiate de l’occupation israélienne en Cisjordanie définitivement déclarée illégale, application des mandats d’arrêt internationaux de la CPI contre Poutine, Netanyahou et consorts.
Au lieu de décider des initiatives politiques pour faire respecter le droit international, défendre le multilatéralisme et son socle, la Charte des Nations unies, nous nous sommes, trop souvent, contentés de nous lamenter sur « l’inefficacité de l’ONU », « le piétinement du droit international » au lieu de s’en servir comme outils de progrès et de pression !
N’est-il pas temps pour les gouvernements du monde, pour les opinions publiques organisées, de se ressaisir ? Il faut enfin comprendre que nous n’arrêterons pas les Trump, les Poutine en entrant dans leur jeu des rapports de force brutaux, de la primauté des intérêts économiques et stratégiques particuliers. Nous n’arrêterons pas Trump par la simple dénonciation de « l’impérialisme américain », nous ramenant aux schématismes de la guerre froide !
Voyons bien que la seule digue possible à ces tendances politiques actuelles est une lutte intransigeante et renouvelée pour le respect du droit international, la défense du multilatéralisme et de la Charte des Nations unies. Dans le monde de plus en plus globalisé d’aujourd’hui, moins que jamais, le repli sur les problèmes nationaux et les débats internes est une solution !

L’action pour de nouvelles relations internationales, donc pour la baisse généralisée des dépenses d’armements, pour le renforcement des accords de sécurité mutuelle dans toutes les régions du monde, l’application des traités de désarmement et des traités environnementaux existants, prend une importance de plus en plus prioritaire. 
Pour la paix et la sécurité internationale, pour la lutte contre le réchauffement climatique, pour la réduction de la pauvreté et des inégalités entre les peuples, pour la poursuite de la construction d’une véritable « maison commune » planétaire, oui, il faut changer de braquet maintenant !

Daniel Durand – 4 janvier 2026
Chercheur en relations internationales
dernier ouvrage : « ONU, relations internationales : notre maison commune, notre avenir.. » (BoD éditions)

vendredi 28 novembre 2025

Un service militaire volontaire : pourquoi ?

En annonçant la création d'un service militaire volontaire, Emmanuel Macron continue de dramatiser la situation du monde pour justifier le virage de plus en plus militarisé de sa politique intérieure.
Il s'inscrit maintenant pleinement dans l’affrontement entre puissances occidentales et Russie, commencé depuis le début des années 2000.
Celui-ci s'était traduit d'abord avant 2014 par la pression agressive de l'OTAN, s’étendant jusqu'aux frontières de la Russie, et, du côté de celle-ci, par l’invasion et l’occupation de la Crimée en 2014.
Cet affrontement et cette guerre souterraine se sont poursuivis avec, d'un côté le soutien multiforme des occidentaux à toutes les forces hostiles à la Russie comme en Géorgie, en Moldavie, en Ukraine (coup d’état du Maïdan) pour se terminer en 2022 par l’inqualifiable agression militaire de la Russie contre l'Ukraine, en défiant le droit international.
La France aurait dû travailler, comme sa qualité de membre permanent du Conseil de sécurité, lui en fait obligation, selon l'article 1 de la Charte des Nations Unies, à une issue politique et diplomatique à la guerre, dans le cadre du droit international. Elle s'est inscrite, au contraire, dans la stratégie européenne de « paix par la force », animée notamment par Madame Van der Leyen.
Emmanuel Macron, après avoir hésité entre plusieurs postures, entre 2022 et 2024,  est devenu le principal animateur des surenchères visant à bloquer toute initiative de paix, notamment en soutenant l'idée de l'intégration de l'Ukraine dans l’OTAN. Or, chacun sait que la présence de troupes européennes aux frontières de la Russie est la principale hantise du Kremlin !
Nous avons maintenant deux camps qui se menacent de manière de plus en plus provocatrice. Le camp russe continue d’occuper illégalement une partie des territoires ukrainiens et multiplie les initiatives agressives : cyber-attaques et incidents de frontières. De l'autre, le camp occidental met au point des politiques de « réarmement » qui se traduisent par des augmentations irresponsables de dépenses militaires, multiplient les mesures de boycott économique (19 à ce jour) dont la légalité internationale est loin d’être établie et veut même s’emparer des avoirs bancaires russes, ce qui serait de la piraterie pure.
C'est dans ce contexte que se multiplient les déclarations incendiaires du nouveau Chef d'état-major des armées, brandissant une menace russe, comme si demain,  les blindés de Poutine allaient rouler sur les Champs-Élysées !
C'est cette mise en scène sinistre qui est censée justifier l'annonce de la création d'un service militaire volontaire de 10 mois, visant 40 000 recrues à terme en 2035. Ce service ne correspond à aucun besoin réel de l'armée : pas de spécialistes aussi bien en sécurité informatique qu’en conception et utilisation de drones de combat, en systèmes de protection anti-missiles par exemple ! Non, des jeunes sans qualification spéciale !Ceux-ci seront recrutés et leur se,ule formation précisée par le Président de la République, sera celle-ci : « ils se formeront au maniement des armes, à la marche au pas, au chant, à l'ensemble des rituels qui nourrissent la fraternité de nos armées » !
Dans ces conditions, la seule hypothèse crédible que l’on peut formuler est qu’ils pourraient être utilisés pour remplacer les militaires de métier dans les tâches « domestiques » comme l’opération Sentinelle et les patrouilles dans nos villes et nos lieux publics avec tous les risques que leur inexpérience fera courir aux populations,.
Ils remplaceraient ainsi éventuellement les troupes de métier envoyées en opérations extérieures, en Ukraine par exemple, dans le cadre des fumeuses « garanties de sécurité » promises par E. Macron.
Il est clair que la médiatisation anxiogène autour de cette annonce sert d’abord à justifier l'alimentation du budget militaire qui a doublé depuis l'arrivée d'Emmanuel Macron au pouvoir en 2017 et qui risque de redoubler d’ici 2030 pour dépasser la somme faramineuse de 100 milliards d'euros par an !
Plusieurs dizaines de milliards d'euros vont ainsi être soustraits aux dépenses sociales, à celles d'éducation et de santé. Ils s'ajouteront aux coupes déjà programmées dans les budgets par le gouvernement actuel.
Je le répète, la justification de cette course aux dépenses d’armement par la « menace russe » laisse dubitatif beaucoup de spécialistes. Dans ses auditions au Sénat et à l’Assemblée nationale,  le général Mandon avait annoncé comme possible un conflit avec la Russie dans les trois ou quatre ans à venir. Il parlait de guerre hybride, de cyberattaque donc d’affrontements qui n’ont rien à voir avec des conflits de « haute intensité » qui, eux, sont générateurs de milliers de morts !
Au lendemain de son discours sur le service militaire, dans une rencontre avec les lecteurs du groupe de presse EBRA, Emmanuel Macron a dû opérer une marche arrière prudente. Après avoir  simplement évoqué le fait qu’« il y a une guerre informationnelle qui est menée par des puissances étrangères », il a concédé : « Je ne pense pas qu'on sera attaqué demain par la Russie, mais nous devons nous préparer ».
Oui, renforçons nos moyens dans la « guerre hybride » en cours, sur le plan de l’information, du cyber, éventuellement des drones et des systèmes anti-missiles, mais travaillons à écarter tout retour à la possibilité d’un conflit généralisé en Europe, qui serait fatal à la civilisation humaine. Nous connaissons le remède : faire baisser la tension, prendre des initiatives diplomatiques pour déboucher sur des négociations, des accords qui ne remettent pas en cause de manière définitive le droit international. Enfin, en tant qu’Européens, nous avons le devoir, non pas de développer une « défense européenne » débouchant sur une politique de blocs militaires, mais de re-construire une « sécurité commune européenne » entre tous les pays européens, de « l’Atlantique à l’Oural » pour reprendre une formule célèbre. Nous avions progressé sur ce chemin, il y a cinquante ans, avec les accords d’Helsinki. Pourquoi ne pas reprendre ce chantier pour le mener à son terme ? Rappelons que c’est l’impératif qui s’impose à tous les États, selon le droit international tel qu’il est exprimé dans la Charte des Nations unies et qui appelle « - à unir nos forces pour maintenir la paix et la sécurité internationales, -  à accepter des principes et instituer des méthodes garantissant qu'il ne sera pas fait usage de la force des armes, sauf dans l'intérêt commun ».

Daniel Durand
28 novembre 2025

 

mardi 11 novembre 2025

11 novembre : « Si tu veux la paix, prépare la paix »

Ceci est le texte d'un article publié en ligne sur le site du journal L’Humanité le 10 novembre 2025 - https://www.humanite.fr/en-debat/11-novembre/11-novembre-si-tu-veux-la-paix-prepare-la-paix )

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La commune de Saint-Martin-d’Estréaux, dans le nord du département de la Loire, possède un monument aux morts remarquable. Des phrases dénonçant la boucherie de la guerre de 1914-1918, y figurent, décidées par le maire de l’époque, Pierre Monot, je retiendrai celle-ci :

« Si tout l’effort produit…
Et l’argent dépensé pour la guerre
L’avaient été pour la paix… ?
Pour le progrès social, industriel et économique ?
Le sort de l’humanité serait bien différent.
La misère
Serait en grande partie bannie de l’univers ».

Quelle résonance, quelle actualité en pensant, qu’actuellement est discuté le budget militaire français qui dépasse les 50 milliards d’euros. Son montant était de 32 milliards d’euros en 2017 pour atteindre 67,4 milliards en 2030. Les nouveaux objectifs visant à atteindre 5 % du PIB vont faire exploser ces chiffres. Dès mars 2025dans les pages de La Tribune dimanche, un certain M. Lecornu, alors ministre de la Défense, déclarait, « il est clair qu’un horizon autour de 100 milliards d’euros par an constituerait le poids de forme idéal pour les armées françaises ».

Les dépenses militaires françaises auront ainsi doublé en deux mandats d’Emmanuel Macron ! Au niveau mondial, les dépenses d’armements ont atteint le chiffre exorbitant de 2 700 milliards de dollars en 2024. Elles n’étaient que de 1 000 milliards de dollars en 1989 à la fin de la Guerre froide ! Le monde est-il plus sûr pour autant, sera-t-il plus sûr demain si nous continuons dans cette voie ?

Sur le monument aux morts de Saint-Martin-d’Estréaux, il y a également cette inscription : « Ci vis pacem para bellum !… Ou si tu veux la paix prépare la guerre ! est une devise dangereuse ! »

Dangereuse, en effet. La principale leçon de ces vingt-cinq dernières années a été marquée par l’échec de toutes les solutions de force, de nature militaire, qui ont été appliquées dans les diverses crises ou conflits : Afghanistan, Irak, Syrie, Libye, Afrique centrale et aujourd’hui Ukraine et Palestine. Dans tous ces pays, la situation des populations, de la vie quotidienne est pire aujourd’hui qu’au début de ces conflits.

Le premier point à retenir est donc que les dépenses militaires n’assurent pas la paix de la planète et ne garantissent pas la sécurité de ses habitants. Le deuxième point à dénoncer est le gaspillage de ressources qu’elles représentent au regard des besoins dans le monde. Que l’on songe que les besoins de financement pour réaliser les Objectifs de développement durable dans les 59 pays en développement à faible revenu dans le monde s’élèvent à 400 milliards de dollars par an, à comparer aux 2400 milliards de dollars de dépenses militaires !

Que l’on songe aux 3,3 milliards d’euros d’augmentation des dépenses militaires françaises dans le budget 2025 face aux diminutions de ressources, aux suppressions d’emplois, prévues pour l’éducation et la santé par exemple !

Sur le monument aux morts de Saint-Martin-d’Estréaux, la phrase suivante est celle-ci : « Ci vis pacem para pacem !… ou si tu veux la paix prépare la paix ! doit être la formule de l’avenir ! »

Combien avait raison Pierre Monot et les citoyens et citoyennes de Saint-Martin-d’Estréaux en écrivant cette phrase en 1922 !

Oui, la leçon de ces dernières décennies est claire : les seules issues viables, crédibles aux conflits et aux crises internationales, sont dans la mise en œuvre de processus politiques et diplomatiques mettant en place des solutions négociées dans le respect du droit international.

En cette année 2025, nous célébrons le 80e anniversaire de la création des Nations unies et de leur Charte. Ratifiée le 24 octobre 1945, cette Charte des Nations unies commence par cette phrase magnifique : « Nous, peuples des nations unies, résolus – à préserver les générations futures du fléau de la guerre » et continue ainsi : « Et à ces fins (…) à accepter des principes et instituer des méthodes garantissant qu’il ne sera pas fait usage de la force des armes, sauf dans l’intérêt commun ».

C’est ce refus de la guerre comme solution aux différends qu’ont accepté depuis 1945, les 51 États de départ, devenus 193 États aujourd’hui, et que refusent d’appliquer sérieusement les plus puissants d’entre eux, une poignée, au sein du Conseil de sécurité.

Le rêve de Pierre Monod sur le monument aux morts de Saint-Martin-d’Estréaux a été réalisé en 1945 dans la Charte des Nations unies et c’est notre responsabilité de citoyens et de citoyennes, d’agir, « Nous, peuples des Nations unies », en proclamant haut et fort, « appliquez notre règle commune », telle qu’elle est précisée un peu plus loin dans la Charte par ces mots très clairs ; « Les Membres de l’Organisation (des Nations unies) règlent leurs différends internationaux par des moyens pacifiques, de telle manière que la paix et la sécurité internationales ainsi que la justice ne soient pas mises en danger ».

N’est-ce pas à cette intervention massive des citoyens et citoyennes, partout sur la planète, et tout spécialement sur le continent européen, tenté par un « réarmement » mortifère, qu’il faut travailler ? Réintégrer l’action pour la paix dans toutes les actions sociales, comme essaient de le faire, depuis septembre, nos amis allemands, en mobilisant des dizaines de milliers de manifestants, ne doit-il pas devenir une préoccupation centrale ?

Je suis tenté d’écrire : écoutons les injonctions portées sur le monument de Saint-Martin-d’Estréaux, car aujourd’hui, elles sont devenues la loi internationale ! Rappelons-le en permanence ! Ne craignons pas de dire comme il est inscrit aussi sur ce monument aux morts : « Maudite soit la guerre et ses auteurs ! ».

Daniel Durand - Président de l'IDRP  

Dernier ouvrage publié : "ONU. Droit international : notre maison commune, notre avenir", Bod éditeur, octobre 2025.


mardi 14 octobre 2025

Un livre sur l'ONU à l'occasion de son 80e anniversaire !

 


Comme vous le savez c'est le 24 octobre 1945 que fut ratifiée la Charte des Nations unies créant en même temps l'Organisation des Nations unies.La place de celles-ci dans la marche du monde, leur avenir, est une question qui me touche particulièrement.
Mes réflexions à la suite de la publication de mon dernier livre, "La paix, c'est mon droit !" et des échanges lors de la vingtaine de conférences que j'ai effectuées depuis deux ans dans tout le pays, m'ont conduit à prolonger et approfondir ma réflexion sur cette thématique.
Le résultat : la publication, lors du 80e anniversaire des Nations unies, d'un nouvel ouvrage intitulé "ONU - Droit international : notre maison commune, notre avenir..." dans lequel je lance des pistes de réflexion nouvelles pour aider à l'action, pour tous ceux qui veulent construire un monde de fraternité, de justice et de paix.
Je montre dans mon livre comment, dans un monde profondément transformé depuis la création des Nations unies et de leur Charte, l'affrontement entre le "Nous, les peuples", inscrit en tête du préambule de la Charte, et le "Nous, les États" qui gère encore cyniquement les rapports de forces et le Conseil de sécurité, glisse progressivement en faveur des premiers. Malgré les contradictions, les avancées et reculs, le droit international étend son champ d'application et une communauté mondiale se forme dans le bruit et la fureur du monde. Pour moi, c'est dans la construction de cette "maison commune", cette "copropriété commune" appuyée sur son "règlement de copropriété", un droit international étendu, que réside la seule perspective d'avenir pour les peuples et la sauvegarde de notre planète.
Ces idées se présentent maintenant dans une configuration mondiale nouvelles, elles bouleversent certaines habitudes. Avec mon ouvrage, je souhaite favoriser le débat autour d'une nouvelle approche des relations internationales dans le monde d'aujourd'hui. Cela mettra sans doute du temps, mais nous n'échapperons pas à cette réflexion si nous voulons replacer la lutte pour un monde plus juste et pacifié sur de nouvelles bases et ouvrir des issues d'avenir crédibles.
Le livre est disponible à la vente dès maintenant, vous trouverez ci-dessous les modalités de commande.
Comme pour mon précédent livre, j'essaierai de répondre de mon mieux aux sollicitations de conférences et débats que je recevrai.

Commande du livre :

auprès de l’auteur par mail à ddurand42@gmail.com

en ligne sur la libraire de BoD :

BoD : https://librairie.bod.fr/onu-droit-internatinal-daniel-durand-9782322496303

Le livre sera bientôt disponible au format e-book

 

mardi 30 septembre 2025

Plan de paix à Gaza ? Oui, avec l’ONU !

Plan de paix à Gaza ? Oui, avec l’ONU !

Si le plan de paix à Gaza en 20 points, annoncé par Donald Trump à condition qu’il soit accepté par les deux parties, permet un cessez-le-feu, la libération rapide des otages israéliens et des prisonniers politiques palestiniens, le retrait progressif des troupes israéliennes et l’arrivée massive de vivres à Gaza, on ne peut qu’approuver cet accord.
Les Gazaouis subissent trop d’insupportables souffrances, pour oser faire la fine bouche, devant toute chance d’alléger leur vie quotidienne. Donc, oui, cent fois oui, au démarrage de la première partie du plan, de l’arrêt des combats et du retour à la priorité au sort des civils.
Il est évident que la suite de la mise en application de ce plan doit être accompagnée de nombreux échanges diplomatiques. Les 20 points comportent de nombreux aspects intéressants, avec des ouvertures politiques et diplomatiques sur la présence des agences de l’ONU pour la distribution de l’aide alimentaire, sur le non-refus a-priori d’un État palestinien, contrairement aux éructions de Netanyahou.
La meilleure façon de donner une légitimité internationale au déroulement de ce plan est qu’il soit suivi et soutenu par le Conseil de sécurité des Nations unies. Pour garantir la protection de la population pendant la mise en place d’une administration provisoire, il serait bénéfique que le Conseil de sécurité soit pleinement associé à la création et la mise en place de la force de sécurité internationale prévue (ISF). Seule une force internationale avec un mandat précis du Conseil de sécurité, dans le cadre du chapitre VII de la Charte de l’ONU sera à même de lui donner la légitimité nécessaire. La France devrait s’engager et jouer un rôle actif dans ce processus, elle qui a plaidé pour une force de stabilisation militaire en Ukraine.
L’Union européenne devrait jouer un rôle important avec les pays arabes dans l’aide à la reconstruction des structures civiles à Gaza. Elle devrait aussi aider avec la France à donner les moyens nécessaires financiers et politiques à la reconstruction des structures administratives de gestion de l’Autorité palestinienne en Cisjordanie et à Gaza.
Un des enjeux principaux du processus de reconstruction de Gaza et de reconstitution d’une Autorité palestinienne solide, permettant la reconnaissance de l’État, sera de créer un lien permettant de construire avec le droit international, les divers avis et résolutions émanant des instances compétentes.
Dans le processus de construction de l’État palestinien, la France devrait jouer un rôle dynamique dans la mise en œuvre de l’avis consultatif historique que La Cour internationale de Justice (CIJ) a rendu en juillet 2024 et  concluant que l'occupation et l'annexion de longue date par Israël du territoire palestinien était illégale. Tenir compte de cet avis sera essentiel pour une bonne mise en place de la reconnaissance totale de l’État palestinien et de la solution à deux États.
Permettre que ces peuples, israélien et palestinien, puissent un jour vivre côte à côte, en bonne intelligence, passera par un travail sur la vérité, la mémoire et la justice. Cela suppose d’enquêter de manière rigoureuse et impartiale sur les pratiques génocidaires du gouvernement israélien, sur les crimes de guerre commis par Tsahal et le Hamas,  en s’inspirant des mandats d’arrêt internationaux de la CPI envers les dirigeants israéliens et ceux du Hamas.
N’oublions pas que c’est par la prise en compte courageuse du passé, par ses commissions « vérité et justice » que les Sud-africains ont réussi à surmonté l’héritage de haine laissé par l’apartheid.
Ancrer le processus lancé par Donald Trump dans le cadre du droit international et donc des Nations unies est une responsabilité qui échoit à un dirigeant comme celui de la France, membre permanent du Conseil de sécurité. C’est aussi un cadre de réflexion auquel ne peuvent échapper toutes les forces pacifistes, progressistes, démocratiques qui veulent travailler à aider à « une paix juste et durable entre israéliens et palestiniens ».
Daniel Durand – 30 septembre 2025

dimanche 20 avril 2025

The UN 80 Years Later: Let's Change Our Analytical Software!

The UN 80 Years Later: Let's Change Our Analytical Software!

On April 25, 1945, the San Francisco Conference opened. At its final session on June 26, 1945, the Conference adopted the Charter of the United Nations. Its final ratification took place on October 24, 1945, and paved the way for the creation of the UN.
The fundamental principle of the text lies in the affirmation that relations between states and the settlement of disputes should no longer be based on the use of force but on political means.
At the end of the Second World War, the creation of the United Nations, based on a common Charter, with structures such as the General Assembly and, above all, the Security Council, could be seen as a construct somewhat alien to the peoples, even though its Charter begins with "We, the peoples." It was first and foremost an agreement, a compromise between major powers, between the victors of the war. It should be noted that the key points of the balance of power (composition of the Security Council, veto power, Chapter VII, and the use of force) were settled directly between the USA and the USSR. The general content of the text, as well as its preamble, was discussed by the 850 representatives and 2,500 advisors from fifty-one states at the San Francisco Conference.
From the outset, a contradiction appeared in the background between the functioning of the Security Council, its five permanent members, their "veto power" favoring state sovereignty, and the content of numerous articles and the Preamble of the Charter, beginning with "We the peoples."
The four decades of the Cold War saw the functioning of the United Nations partially blocked by the confrontation between the two superpowers, the USA and the USSR, although this did not prevent the institution from being a crucible of peoples' liberation struggles for decolonization. After the end of the Cold War, the "We the Peoples" movement regained strength through all the major international conferences, which led to the emergence of new concepts (human development, human security, culture of peace) and new rights (children's rights, women's rights, environmental rights).
However, those who champion state power have repeatedly launched attacks against multilateralism: Trump, Putin, and Netanyahu are the latest incarnations.
It is in this complex situation that we must consider today's world with the necessary perspective.
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Today, the planet has changed profoundly: all the world's states are members of the United Nations (nearly 200 today!), all the major problems facing humanity are globalized on a global scale (from the environment to war), and a dense network of UN organizations (WHO, FAO, UNESCO, etc.) provides standards for all economic and cultural aspects of the planet. We can be proud of having, for 80 years, succeeded in "saving future generations from the scourge of war" by avoiding, so far, a Third World War, which, given the weapons accumulated today, would be the last for humanity.
Let us understand that in 80 years we have built a "global common home," or, more precisely, a "global common co-ownership" with its Union Council (the Security Council), its co-ownership regulations (the United Nations Charter), and its Assembly of Co-owners (the General Assembly). We may not be aware of it, but the facts are there.
If we had not established these co-ownership regulations, this United Nations Charter, in 1945, amidst the ruins, but also the hopes of the Liberation, it would be impossible today, without thinking, to rebuild this human project.
We need to reflect on today's world in a new way. In this analysis, we must take several innovations in the United Nations Charter as a blessing: the creation of the foundations of a "multilateral" world, since voting in the General Assembly is based on the principle of "one member, one vote," even if, in the Security Council, a kind of representation "per share" (the five permanent members and their "right of veto") was initially imposed.
We can be proud that for 80 years, we have succeeded "in saving succeeding generations from the scourge of war" by avoiding, so far, a Third World War, which would be the last.
We have no reason to be ashamed of this tool, this co-ownership regulation, since it establishes as an absolute priority "the resolution of conflicts by peaceful means, in accordance with the principles of justice and international law." This absolute requirement is found throughout the Charter, including to frame the right to "self-defense" in Article 51 or to support the recommendation to limit military spending as much as possible ("by diverting only the minimum of human and economic resources to armaments").
World's Rights") in Article 26.
It is this absolute requirement of international law that the major state powers have been trying to hide, distort, and weaken for 80 years. We must become imbued with this reality:
"WE THE PEOPLES, we are in our common home, our common co-ownership. WE have OUR co-ownership regulations and WE are collectively responsible for enforcing them, or even improving them, in the face of a few thugs who would like to impose their interpretation of the co-ownership regulations on us."
In 2024, despite the horrors of bloody conflicts in Gaza, Ukraine, and the Congo, international law and justice burst onto the world political stage.
For the first time in their history, their most representative bodies intervened directly on burning current issues. In January 2024, the International Court of Justice did not hesitate to address, investigate, and judge, at the request of South Africa, accusations of genocide in Palestine, resulting from indiscriminate Israeli repression. In July, it did not hesitate to issue an opinion, finally clearly establishing that the Israeli occupation of the West Bank and Gaza since 1967 was illegal and that Israel must leave these occupied territories. This is the first time this has been decided so clearly since 1967.
If it hadn't been for the ICJ, we would not be able to officially speak of genocide, we would not be able to assert that the Israeli occupation is illegal.
For its part, the recently created International Criminal Court has made two crucial decisions: in 2023, it issued an international arrest warrant against Russian leader Vladimir Putin, accused of child deportations. For two years, the leader of one of the five permanent members of the Security Council has been unable to leave his country without risking arrest (apart from the small neighboring country of Kazakhstan). In 2024, the ICC issued an arrest warrant against the Israeli Prime Minister and his Defense Minister, as well as against two senior Hamas leaders, all accused of war crimes. Once again, these figures risk being arrested in all European countries and other countries around the world if they leave their country's borders. Admittedly, they have escaped arrest so far, with the complicity of leaders like Trump and Orban, but again, these are unprecedented decisions.
If it weren't for the ICC, the impunity of heads of state as war criminals would not be a topic of political debate. Let's be clear that respect for and enforcement of these decisions will progress in parallel with the perception that we are part of a global community and that it is normal to apply rules within it.
Eighty years after the end of the Second World War, we must update our approach to international relations! We must change our perspective and move from an "externalized" perception of the United Nations to an "internalized" perception of the United Nations, of its Charter as our rule of life together.
It seems to me that we cannot simply repeat slogans like "rebuilding international institutions," which were valid fifty years ago, during the Cold War, when the two "Great Powers" instrumentalized the United Nations system, without taking into account the profound changes in the world today in our analyses.
If we have this internalized vision, this desire to take ownership of our common co-ownership, we will remove obstacles in people's minds to building major struggles for peace. It will become possible to develop more powerful opinion campaigns and actions on a global scale.
The nature of the efforts to win structural reforms (Security Council reform or the role of civil society) will change. We have our "common co-ownership," but within the "Union Council," there is a blocking minority that is preventing it from operating in a way that benefits everyone. We must isolate this minority and ensure that the right decisions are made for peace, development, and the protection of the planet. If we make these issues understood, today, power can change sides. This, thanks to the United Nations and international law, is our path forward.
This renewed approach to international relations raises many questions and deserves broad debate. Let us seize the opportunity of 2025, the 80th anniversary of the creation of the United Nations and its Charter!
Daniel Durand – International Relations Researcher
President of the IDRP – April 15, 2025

mardi 15 avril 2025

L’ONU 80 ans après : changeons notre logiciel d’analyse !

Le 25 avril 1945, s’ouvrait la conférence de San Francisco. Celle-ci adoptait dans sa séance finale, le 26 juin 1945, la Charte des Nations unies. La ratification définitive de celle-ci eut lieu le 24 octobre 1945 et permettait la création de l’ONU.
Le principe fondamental du texte réside dans l’affirmation que les relations entre les États, le règlement des différends, ne doivent plus reposer sur l’usage de la force mais sur des moyens politiques.
À la fin de la seconde Guerre mondiale, la création des Nations unies reposant sur une Charte commune, avec des structures comme l’Assemblée générale et surtout le Conseil de sécurité pouvait être vue comme une construction un peu extérieure aux peuples, même si sa Charte commence par « Nous, les peuples ». Elle était d’abord un accord, un compromis entre grandes puissances, entre vainqueurs de la guerre. Il faut savoir que les points clés des rapports de puissance (composition du Conseil de sécurité, droit de veto, chapitre VII et utilisation de la force) ont été réglés directement entre USA et URSS). Le contenu général du texte ainsi que son préambule, a été discuté par les 850 représentants et les 2500 conseillers de cinquante-et-un États, lors de la Conférence de San Francisco.
Dès le début, apparaît en arrière-plan, une contradiction entre le fonctionnement du Conseil de sécurité, ses cinq membres permanents, leur « droit de veto » privilégiant la souveraineté des États et le contenu de nombreux articles et du Préambule de la Charte, commençant par « Nous, les peuples ».
Les quatre décennies de la Guerre froide ont vu le fonctionnement des Nations unies en partie bloqué par l’affrontement des deux super-puissances, USA et URSS, même si cela n’a pas empêché l’institution d’être un creuset des luttes de libération des peuples pour la décolonisation.
Après la fin de la Guerre froide, le « Nous, les peuples » a repris vigueur au travers de toutes les grandes conférences internationales, qui ont permis l’émergence de nouveaux concepts (développement humain, sécurité humaine, culture de la paix) et de nouveaux droits (droits des enfants, des femmes, de l’environnement).
Pour autant, les tenants de la puissance étatique ont multiplié les coups de boutoir contre le multilatéralisme : les Trump, Poutine, Netanyahou en sont les derniers avatars.
C’est dans cette situation complexe qu’il faut considérer avec le recul nécessaire le monde d’aujourd’hui.
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Aujourd’hui, la planète a profondément changé : tous les États du monde sont membres des Nations unies (près de 200 aujourd’hui!), tous les grands problèmes posés à l’humanité sont globalisés à l’échelle de la planète (de l’environnement à la guerre), un réseau dense d’organisations onusiennes (OMS, FAO, Unesco..) fournit des normes à tous les aspects économiques, culturels de la planète. Nous pouvons être fiers d’avoir, depuis 80 ans, réussi « à préserver les générations futures du fléau de la guerre » en évitant, jusqu’à présent, une 3e Guerre mondiale, qui serait, compte-tenu des armes accumulées aujourd’hui, la dernière pour notre humanité.
Comprenons que nous avons construit en 80 ans, une « maison commune planétaire », ou, plus précisément, une « copropriété commune planétaire » avec son Conseil syndical (le Conseil de sécurité), son règlement de copropriété (la Charte des Nations unies) et son Assemblée des copropriétaires (l’Assemblée générale). Nous n’en avons pas forcément conscience, mais les faits sont là.
Si nous n’avions pas établi ce règlement de copropriété, cette Charte des Nations unies, en 1945, dans les ruines, mais aussi les espoirs de la Libération, il serait aujourd’hui, impossible, à froid, de refaire ce chantier humain.
Il faut avoir une réflexion renouvelée sur le monde actuel.  Dans cette analyse, il faut prendre, comme une chance, plusieurs innovations de la Charte des Nations unies : la création des bases d’un monde « multilatéral » puisque les votes à l’Assemblée générale reposent sur le principe « un membre, une voix », même si, au Conseil de sécurité, c’est une sorte de représentation « par tantième » (les cinq membres permanents et leur « droit de veto ») qui a été imposée au départ.
Nous pouvons être fiers que depuis 80 ans, nous ayons réussi « à préserver les générations futures du fléau de la guerre » en évitant, jusqu’à présent une 3e Guerre mondiale, qui serait la dernière.
Nous n’avons pas à rougir de cet outil, de ce règlement de copropriété, puisqu’il établit comme priorité absolue de « réaliser, par des moyens pacifiques, conformément aux principes de la justice et du droit international » le règlement des conflits. Cette exigence absolue se retrouve partout dans la Charte y compris pour encadrer le droit de « légitime défense » dans l’article 51 ou pour appuyer la recommandation de limiter au maximum les dépenses militaires (« en ne détournant vers les armements que le minimum des ressources humaines et économiques du monde ») dans l’article 26
C’est cette exigence absolue du droit international qu’essaient de cacher, de travestir, affaiblir les grandes puissances étatiques depuis 80 ans. Nous devons nous imprégner de cette réalité :
« NOUS LES PEUPLES, nous sommes dans notre maison commune, notre copropriété commune. NOUS avons NOTRE règlement de copropriété et NOUS sommes responsables collectivement de le faire appliquer, voire de l’améliorer, face à quelques gros bras qui voudraient nous imposer leur interprétation du règlement de copropriété ».
En 2024, malgré les horreurs de conflits sanglants à Gaza, en Ukraine, au Congo, le droit et la justice internationale, ont fait irruption sur la scène politique mondiale.
Pour la première fois de leur histoire, leurs instances les plus représentatives sont intervenues directement sur des problèmes brûlants d’actualité.
En janvier 2024, la Cour internationale de justice n'a pas hésité à traiter, à enquêter, à juger, à la requête de l'Afrique du Sud, sur des accusations de génocide en Palestine, du fait de la répression israélienne aveugle.En juillet, elle n'a pas hésité à délivrer un avis, établissant enfin clairement, que l'occupation israélienne sur les territoires de Cisjordanie et de Gaza depuis 1967, était illégale et que Israël devait quitter ces territoires occupés. C’est la première fois que la chose est tranchée aussi clairement depuis 1967.
S’il n’y avait pas eu la CIJ, on ne pourrait pas parler de génocide officiellement, on ne pourrait pas affirmer que l’occupation israélienne est illégale.
De son côté, la Cour pénale internationale de création récente, a pris deux décisions capitales : en 2023, elle a  lancé un mandat d'arrêt international contre le dirigeant de la Russie, Vladimir Poutine, accusé de déportations d’enfants. Depuis deux ans, le dirigeant d’un des cinq pays membres permanents du Conseil de sécurité, n’a pas pu sortir de son pays sous peine de risquer de se voir arrêter. (en dehors du petit pays voisin, le Kazakhstan). En 2024, la CPI a lancé un mandat d'arrêt contre le Premier ministre israélien et son ministre de la Défense et contre deux dirigeants principaux du Hamas, tous accusés de crimes de guerre. Là encore ces personnages risquent, s'ils sortent des frontières de leur pays, d'être arrêtés dans tous les pays d'Europe et dans d'autres pays de notre planète. Certes, ils y ont échappé jusqu’à présent, avec la complicité de dirigeants tels Trump ou Orban mais, là encore, ce sont des décisions inédites.
S’il n’y avait pas eu la CPI, l’impunité des chefs d’État, criminels de guerre, ne serait pas mise dans le débat politique.
Voyons bien que le respect et l’application de ces décisions progresseront parallèlement à la perception que nous sommes dans une communauté mondiale et qu’il est normal d’y appliquer des règles.
80 ans après la fin de la seconde Guerre mondiale, il faut mettre à jour notre logiciel d’approche des relations internationales ! Il faut changer de perspective et passer d’une perception « extériorisée » des Nations unies à une perception « intériorisée » des Nations unies, de leur Charte comme notre règle de vie commune.
Il me semble que nous ne pouvons pas nous contenter de répéter des slogans comme « refonder les institutions internationales » qui avaient une validité, il y a cinquante ans, dans le cadre de la guerre froide, lorsque les deux « Grands » instrumentalisaient le système des Nations unies, sans tenir compte aujourd’hui dans nos analyses, des changements profonds du monde.
Si nous avons cette vision intériorisée, cette volonté de s’approprier notre copropriété commune, nous lèverons des obstacles dans les esprits à la construction de grandes luttes pour la paix. Il deviendra possible de développer des campagnes d’opinion et des actions plus puissantes à l’échelle mondiale.
L’action pour gagner des réformes de structure (réforme du Conseil de sécurité ou place de la société civile) changera de nature. Nous possédons notre « copropriété commune », mais, il y a dans le « Conseil syndical », une minorité de blocage qui empêche un fonctionnement profitable à tous. Nous devons isoler cette minorité, faire prendre les bonnes décisions, pour la paix, le développement, la sauvegarde de la planète. Si nous faisons comprendre ces enjeux, aujourd’hui, la puissance peut changer de camp. C’est cela, grâce aux Nations unies et au droit international, notre chemin d’horizon.
Cette approche renouvelée des relations internationales suscite beaucoup de questions et mérite un large débat. Profitons de l'opportunité de cette année 2025, année du 80e anniversaire de la création des Nations unies et de leur Charte !
Daniel Durand – chercheur en relations internationales
Président de l’IDRP – 15 avril 2025