LES CARACTÉRISTIQUES DE LA LPM 2024-2030
Venons-en d’abord aux grandes lignes des programmes d’armements
proposés par le Président de la République et qui seront discutées
à l’Assemblée nationale puis au Sénat en mai-juin prochain.
Cette Loi de programmation militaire (LPM) augmente
considérablement (plus d’un tiers) les crédits de la précédente
LPM, qui étaient de 295 milliards d’euros sur cinq ans, en
prévoyant une somme totale de 413 milliards d’euros jusqu’en
2030, soit sur sept ans. Il est prévu que ces objectifs soient
actualisés avant la fin de l’année 2027 (c’est-à-dire révisés
à la hausse si l’état d’esprit des gouvernants actuels ne
change pas).
L’augmentation du budget des armées sera régulière dès cette
année : elle sera comprise entre 3 et 4 milliards d’euros,
l’objectif étant d’atteindre un budget de 69 milliards d’euros
d’ici 2030.
En 2023, le budget de la défense, fixé d’abord à 43,9
milliards d’euros, devrait être augmenté de 1,5 milliard
supplémentaire d’ici à la fin de l’année. Avec cette
quatorzième LPM, ce budget augmentera ensuite de :
— 3,1 milliards d’euros en 2024 ;
— 3 milliards d’euros en 2025, 2026 et 2027 ;
— 4,3 milliards en 2028, 2029 et 2030.
Le pactole nucléaire
Quelle est l’enveloppe pour la dissuasion nucléaire dans cette
LPM puisque le ministre de la Défense dit que la modernisation de la
« dissuasion nucléaire » est un des fondamentaux de
cette LPM ?
Le chiffrage exact n’est pas révélé. Seul, le total non
détaillé des dépenses pour la dissuasion figure à chaque budget
annuel : il s’élevait à 4,12 milliards en 2021.
1/ Le programme de recherche est lancé pour se doter d’une
troisième génération de sous-marins nucléaires, lanceurs d’engin
(SALE 3G).
Ces SALE 3G auront un tonnage équivalent à ceux de la Classe
« Le Triomphant », lesquels affichent 12 685 t
en surface et 14 335 t en plongée. L’effort portera donc
sur la discrétion acoustique, la furtivité et les systèmes
d’armes.
Les 16 missiles embarqués sur chacun d’eux seront le seul
programme non entièrement nouveau, puisqu’il s’agira toujours de
missiles M51, mais ils seront régulièrement modernisés et
améliorés tout comme leurs têtes nucléaires,
2/ La LPM prévoit la construction d’un porte-avions à
propulsion nucléaire de nouvelle génération amené à faire la
jonction avec le « Charles-De-Gaulle » à l’horizon
2038,
Coût total du projet : 5 milliards d’euros jusqu’en
2030, sans doute plus de 10 Mds d’euros à l’arrivée.
Ce porte-avions est l’outil de support privilégié de la 2e
composante nucléaire, la composante aéroportée avec des missiles
ASMP-A rénovés qui sont portés aujourd’hui par des Rafales.
On peut dire que la France a décidé non pas d’une simple
modernisation mais d’un renouvellement quasi complet de ses forces
nucléaires d’ici 2035.
Revenons sur le coût total de la dissuasion nucléaire, même si
son montant total n’est pas divulgué, on peut faire des
approximations fiables.
On a un point de repère avec les chiffres donnés par le DGA
(Délégué général pour l’armement), lors d’une audition à
l’Assemblée nationale, le 1er février 2023.
Il a déclaré que « 25 milliards d’euros ont été
consacrés à la dissuasion pour la période 2019-2023. La loi de
finances initiale pour 2022 y dédiait 5,3 milliards d’euros et le
projet de loi de finances pour 2023 prévoit 5,6 milliards d’euros
de crédits de paiement. La part des crédits consacrés à la
dissuasion dans le budget de la mission défense hors pensions reste
stable : 12,8 % en 2023 pour 12,9 % en 2022 ».
Il a précisé que « La dissuasion est une part importante,
c’est 13 % de l’enveloppe globale ». Comme l’a
fait remarquer le réseau ICAN, 13 % de 413 Mds d’euros, cela
représente une somme totale minimum de 53,9 Mds d’euros en
sept ans pour la dissuasion nucléaire, c’est considérable !
Comme les programmes lancés ne s’achèveront qu’en 2035-2037,
cela signifiera que la LPM suivant celle-ci comptera une somme
équivalente pour les équipements nucléaires. La construction de
nouvelles armes nucléaires et la modernisation de certaines
représentera donc un coût total dans douze ans d’au moins cent
milliards d’euros !
Il faut noter que ces coûts officiels n’intègrent pas toutes
les dépenses liées à la mise en œuvre de cette force selon ICAN
France.
En effet, il ne faut pas oublier qu’il faut compter en dehors de
ces dépenses directes de la dissuasion, d’autres dépenses pour
les équipements militaires d’accompagnement et pour le
démantèlement des anciens équipements (chaudières nucléaires des
SALE par ex).
Parmi les autres équipements, il y a les sous-marins nucléaires
d’attaque, dont le premier exemplaire a été lancé en 2019 à
Cherbourg par le président de la République, programme qui coûtera
9 milliards d’euros.
Autour du porte-avion nucléaire, il faut également compter tous
les vaisseaux de surface, frégates, nécessaires à sa protection.
Nouveaux financements et « coupes
inattendues »
À côté des programmes “principaux” ont été annoncés des
financements en augmentation sur des secteurs liés à des
problématiques de combats plus récentes :
— Selon le ministre Sébastien Lecornu, 5 milliards d’euros
seront consacrés sur la période 2024-2030 à l’achat de drones.
Concernant la cybersécurité, « la nouvelle LPM propose
de tripler l’effort consacré au cyber, qui atteindra près de 4
milliards d’euros », indique Sébastien Lecornu dans le
JDD du 9 avril 2023.
Enfin, le réapprovisionnement de stocks de munitions rendus
exsangues en partie à cause du soutien militaire de la France à
l’Ukraine est estimé à 16 Mds d’euros. À noter que les coûts
spécifiques prévus par notre soutien à l’Ukraine sont estimés à
13 Mds d’euros, somme qui, selon le ministre, n’est pas incluse
dans la LPM et sera financée en plus.
Après cet aperçu rapide des grands programmes d’armement, liés
notamment aux forces nucléaires et aux dépenses d’innovation
technologique, un autre moyen d’évaluation de cette LPM est de la
considérer dans ses grandes masses.
Une première observation montre que sur les 413 Mds d’euros
annoncés, 268 milliards d’euros sont prévus pour les équipements
dont 100 milliards destinés aux grands programmes d’armement. Il
faut aussi ajouter les sommes importantes destinées à augmenter les
taux de disponibilité (maintenance) des équipements (49 milliards
d’euros dédiés au maintien en condition opérationnelle, + 40 %),
La seconde remarque porte sur la place prépondérante que
représente la dissuasion nucléaire. Les moyens accordés au
nucléaire sont en augmentation constante depuis 2017. L’avancée
des travaux sur les quatre futurs sous-marins lanceurs d’engins de
troisième génération (SALE 3G), prévus pour 2035, mais aussi pour
les évolutions du missile M51 et le nouveau missile aéroporté
ASN4G, sont la cause de l’alourdissement de la facture.
Troisième remarque : selon le magazine Challenge (),
la hausse des effectifs du ministère va aussi consommer beaucoup de
ressources : le nombre d’agents va augmenter de 700 postes en
2024 et en 2025, puis de 800 en 2026, 900 en 2027, 1 000 en 2028
et 2029, et 1 200 en 2030.
Quatrième remarque : l’inflation prévue est estimée par
le ministère à 30 milliards d’euros sur la durée de la
programmation. C’est presque un tiers de la hausse des crédits
annoncée.
Cinquième remarque : le Service national universel (SNU)
disparaît de la Loi de programmation militaire (LPM). Le projet est
reporté compte tenu du contexte social en France.
La dernière observation n’est pas la moindre. La LPM 1924-1930
recèle une contradiction de taille : malgré cette somme
colossale de 413 milliards d’euros, le ministère des Armées a dû
réaliser soit des glissements ou reports de crédits importants sur
des programmes majeurs, voire des « coupes claires ».
Voici des exemples de ces “coupes” ou “glissements”, selon
le blog « Lignes de défense » :
— 200 chars *Leclerc* seront rénovés, dont 160 avant
2030. Mais la modernisation des 40 derniers exemplaires est reportée
à l’horizon 2035,
— Pour les véhicules blindés, la mise en service (ainsi
que la production) de 100 Jaguar (sur 300) (engin blindé de
reconnaissance et de combat destiné à remplacer les AMX), 473
Griffon (sur 1827) (véhicule blindé multi-rôles (VBMR) qui doit
remplacer les VAB) ainsi que 633 Serval (sur 2038) (autre véhicule
blindé multirôles léger) sera reportée au-delà de 2030.
— mêmes glissements du côté de la Marine. La cible 2030
des frégates de défense et intervention (FDI) passe de 5 à 3,
celle des drones SDAM passe de 15 à 8 et celle des avions de
surveillance et d’intervention maritime Albatros passe de 13 à 8.
— pour l’armée de l’air, la cible de Rafales Air est
réduite de 185 à 137 à l’horizon 2030. Pour les avions de
transports de troupes A400M et C130, la cible est réduite de 49
avions (35 A400M et 14 C-130 H et J) pour 2030 à 39 en 2035 (plus
des ATASM, avion de transport d’assaut du segment médian).
— Pour les drones MALE, la cible 2030 est réduite de 8
systèmes (24 drones) à 6 systèmes (18 drones), dont 5 systèmes
Reaper et un système Eurodrone. Pour les avions de renseignement
ALSR, la cible 2030 est réduite de 8 à 3 avions. Enfin, seulement
20 hélicoptères Guépard/HIL sont annoncés pour 2030, et 70 en
2035. La date pour atteindre la cible de 169 engins ne figure même
plus dans les documents.
Certains commentateurs militaires ont parlé de « claque
pour l’armée de terre ».
Quelles conclusions tirer de l’ensemble de ces décisions dont
certaines peuvent sembler contradictoires ?
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