Affichage des articles dont le libellé est LPM. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est LPM. Afficher tous les articles

jeudi 7 novembre 2024

« Une guerre d’avance » ou « une paix de retard » ? - La folie du budget militaire français et de la Loi de programmation

Le budget du ministère des Armées, qui était de 32 milliards d'euros en 2017 à l'arrivée d'Emmanuel Macron au pouvoir, devrait grimper à 67,4 milliards en 2030, à la faveur de deux Lois de programmation successives, prévoyant une augmentation des crédits de défense, sur fond de guerre en Ukraine. C’est la première fois que le budget militaire français double par temps de paix en deux mandats d’un président de la République. Le budget figurant dans la Loi de finances pour 2025 s’inscrit dans cette trajectoire puisque les budgets militaires français sont pilotés par des Lois de programmation militaire généralement quinquennales. Celles-ci existent depuis les années 1960 dans la logique du développement de la dissuasion nucléaire. C’est pourquoi avant de discuter du budget pour 2025, il faut examiner le cadre de la LPM en cours.

L’augmentation énorme des crédits d’armement dans la LPM
La Loi de programmation militaire 2024-2030 a été discutée à l’Assemblée nationale et au Sénat en mai-juin 2023. Ces LPM viennent après un exercice de prospection stratégique, appelés « Livre Blanc » ou « Revue stratégique ». La LPM votée en 2018 a été précédée par une « Revue stratégique » en 2017. Pour cette LPM, une « Revue nationale stratégique » (RNS)i a été rendue publique le 9 novembre 2022 et une présentation des orientations de cette Loi a été faite par le Président de la République sur la base aérienne de Mont-de-Marsan, le 20 janvier 2023ii.
En théorie, le processus est parfait mais en fait, seule la discussion au Parlement de la Loi de programmation est médiatisée, essentiellement sous son aspect financier. Les orientations qui ont présidé à ses choix, ont tendance à être mis en arrière-plan, ce qui amène une sous-estimation des analyses politiques qui sous-tendent la décision.
En 2023, le cadre politique avait été fixé par le Président Macron, en janvier, qui avait affirmé « Nous devons donc avoir une guerre d’avance ». Il a ajouté cette phrase audacieuse : « cette loi de programmation militaire devra donc tirer les conclusions de ce que notre époque porte en germe ». Il a résumé le passé récent à une « accumulation des menaces dans tous les ordres et dans toutes les géographies ». Quelle courte vue de résumer le 21e siècle ainsi !
Il ne faut pas s’étonner que cette logique militariste ait conduit à ce que cette Loi de programmation militaire (LPM) augmente considérablement (plus d’un tiers) les crédits de la précédente LPM, qui étaient de 295 milliards d’euros sur cinq ans, en prévoyant une somme totale de 413 milliards d’euros jusqu’en 2030, soit sur sept ans.

Un budget militaire 2025 indécent
Le Projet de loi de finances 2025 affirme respecter cette trajectoire et propose une enveloppe de 50,5 milliards d’euros de crédits budgétaires pour le ministère des Armées et des Anciens combattants, soit une hausse de 3,3 milliards d’euros (soit + 7%) par rapport à 2024. Pourquoi une telle augmentation ? La justification par des prétendues menaces est toujours la même : « L’effort est colossal […] car la programmation militaire obéit à des menaces extérieures qui touchent à la survie du pays et à nos intérêts vitaux », estime Sébastien Lecornu.
La dissuasion nucléaire continue d’être modernisée. Elle bénéficie une hausse de 508 millions d’euros par rapport à 2024, près de +8 %, notamment pour rénover les têtes nucléaires, la trame des missiles de la composante océanique.
Les dépenses pour les munitions sont en hausse de +27 % pour prendre en compte notamment la fourniture d’armes et de munitions à l’Ukraine. Elles représentent un effort important : 1,9 Md € en 2025, soit 400 millions d’euros en plus par rapport à 2024.
Mais le plus éclairant est la déclaration de Sébastien Lecornu qui affirme « La France remplira l’objectif des 2 % donné par l’Otan, 2 % du PIB en cette année 2024 ». La France est devenue un bon élève de l’OTAN !
Alors que le gouvernement Barnier multiplie les annonces de restrictions de crédits qui toucheront, quoiqu’il en dise, d’abord les plus pauvres, c’est bombance pour les marchands de canon et de mort.

Quel contexte ? Quelles menaces ?
Peut-on affirmer que le contexte international justifie une telle remilitarisation de la France ?

Je pense, au contraire, pour moi, les deux dernières décennies sont marquées par l’échec de toutes les solutions de force, de nature militaire essentiellement, qui ont été appliquées dans les diverses crises ou conflits : Afghanistan, Irak, Syrie, Libye, Afrique centrale et aujourd’hui Ukraine et Palestine.
« Tirer les conclusions de ce que notre époque porte en germe » ? Chiche! Alors, reconnaissons que les solutions militaires ont été en échec depuis vingt ans et qu’il ne peut exister qu’une conclusion : les seules issues viables, crédibles aux conflits et aux crises internationales relèvent de l’action politique et diplomatique et le meilleur cadre pour déployer celle-ci dans le monde d’aujourd’hui est le cadre multilatéral, c’est-à-dire le cadre onusien.
Deuxièmement, Affirmer qu’il faut « avoir une guerre d’avance » ne peut signifier en toute logique qu’une chose : le but de l’action publique aujourd’hui n’est pas ou plus de préparer la paix mais clairement de préparer la guerre…
Cela explique que la France a décidé, non pas d’une simple modernisation, mais d’un renouvellement quasi complet de ses forces nucléaires d’ici 2035.
C’est une véritable fuite en avant ! Comme les programmes nucléaires lancés dans cette LPM ne s’achèveront qu’en 2035-2037, cela signifiera que la LPM suivante comptera une somme équivalente pour les équipements nucléaires. La dépense prévue entre 2024 et 2030 pour les armes nucléaires représente une somme totale minimum de 53,9 Mds d’euros en sept ans ce qui est considérable. Donc sur douze ans, on peut estimer que la construction de nouvelles armes nucléaires et la modernisation de certaines représenteront un coût total en 2035 d’au moins cent milliards d’euros !
Ainsi, l’examen approfondi de la Loi de programmation montre qu’elle est “plombée” par la priorité absolue donnée au renouvellement , des armes nucléaires françaises.

Une période nouvelle :
Je critique la hausse des crédits militaires, car elle se justifie moins que jamais, et ce pour une raison fondamentale. Nous sommes dans une période nouvelle, sur le plan du droit international,  avec l’avènement d’un Traité sur l’Interdiction des armes nucléaires (TIAN) – norme de droit international signée par 93 États et qui compte 69 États membres –
Personne ne conteste que le processus pour inclure les États nucléaires actuels dans le TIAN sera long et compliqué, mais la France n’a-t-elle pas une carte diplomatique à jouer pour promouvoir cette démarche ? Ne serait-elle pas capable d’obtenir des avancées significatives dans les dix ans à venir ? Ce délai ne permettrait-il pas d’éviter de se précipiter dans le ruineux renouvellement des grands programmes nucléaires, sans compromettre dans la décennie à venir notre sécurité ?
Sans partager mes analyses, un site proche des milieux militaires comme DSI n’est peut-être pas si loin de ce constat lorsqu’il écrit : « 2035 laisse 12 ans au politique pour considérer que la réduction d’une menace russe implique que l’on puisse revoir à la baisse les ambitions budgétaires »iii…
Les deux décennies à venir seront capitales :
— Soit, s’enfoncer dans une militarisation incontrôlable et aller vers les 3 % du PIB en 2030 comme certains le réclament déjà.
- Soit, choisir une politique innovante visant à faire redémarrer et progresser tous les processus de désarmement à l’échelle internationale. Si l’on s’inscrit dans cette deuxième voie, dans cette période transitoire, on peut admettre qu’il faille maintenir en bonnes conditions les programmes d’armement existants terrestres et aériens (visés souvent par les “glissements” et “coupes” dans la LPM) pour conserver une base militaire solide en cas d’impondérables, mais il s’agit plus de décisions « conservatoires » et non de la fuite en avant comme dans la Loi de programmation militaire prévue. Il faut aussi être capable d’assister l’ONU dans ses missions de maintien de la paix.
Mais dans tous les cas de figure, la priorité reste celle-ci : va-t-on ou non à la construction d’une paix mondiale durable, à un « Ci vis pacem, para pacem » et non au mortifère « Ci vis pacem, para bellum » ?

Pour une politique innovante
Que peut signifier une « politique innovante visant à faire redémarrer et progresser tous les processus de désarmement à l’échelle internationale » ? Je vois six axes pour une véritable politique nouvelle, en faveur de la paix dans le monde, six axes qui pourraient inspirer un gouvernement et une majorité politique progressiste :
— éliminer la menace nucléaire en travaillant à universaliser le TIAN
— travailler à la démilitarisation des relations internationales en renforçant le Traité sur le commerce des armes et en aboutissant à un vrai Traité sur la démilitarisation de l’espace
— renforcer le rôle des Nations unies pour qu’elles reprennent le leadership dans la résolution des conflits
— le quatrième enjeu est de reprendre le chantier de la construction d’une infrastructure de sécurité commune en Europe, avec et non contre la Russie, en repartant sur ce qui avait commencé d’être bâti à la fin des années 1990 avec l’OSCE.
- renforcer la place des opinions dans toutes les enceintes internationales où elles doivent pouvoir s’exprimer et être consultées systématiquement. L’exemple des Conférences sur le climat montre que la pression des ONG est de plus en plus essentielle dans les rapports de force internationaux. Cela sera encore pus nécessaire demain, compte tenu du résultat des élections aux États-Unis.
- enfin, le sixième mais sans doute principal enjeu est d’arriver à une prise en compte généralisée par les gouvernements du  monde et par les peuples, du sens et de la centralité du Droit international. Il faut rappeler que la Charte des nations unies est la base du droit international, il n’y a rien au-dessus. Le cœur de ce texte dès son article 1 est le refus de la force dans les relations internationales. Tout le reste de la Charte est subordonné à cet objectif.
Il y a un débat qui commence à se développer sur la place du droit international dans les relations mondiales. Certains juristes ou chercheurs estiment que le droit international a échoué face à la puissance des États, qu’en conséquence, la structure qui porte la Charte des Nations unies, l’ONU a également échoué. Donc, selon eux, il n’y aura pas d’avancée sans la reconstruction d’un nouveau système international à partir de zéro iv.
Je ne partage pas cette analyse. Le droit international a avancé, nous avons réussi à imposer une nouvelle structure, la Cour pénale internationale, pour juger les crimes de guerre, elle empêche aujourd’hui Poutine, qui est sous le coup d’un mandat d’arrêt international, de sortir de Russie, demain, elle fera la même chose avec Netanyahou.
De son côté, la Cour internationale de justice aborde pour la première fois de son histoire des questions politiques sensibles : la menace de génocide à Gaza, l’illégalité de l’occupation israélienne. Ces évolutions tiennent à la fois à la nouvelle place des sociétés civiles dans le monde, et à l’apparition de puissances émergentes et d’un Global South qui refusent les « doubles standard ». Le droit international n’est pas condamné à l’impuissance face à la puissance, il peut devenir instrument, au travers de ces exemples, d’une nouvelle puissance, et provoquer ainsi l’impuissance la puissance.

La question des dépenses militaires
J’attire l’attention sur une des dispositions les plus importantes de la Charte des Nations unies c'est l'article 26.
Que dit-il ?
« Afin de favoriser l'établissement et le maintien de la paix et de la sécurité internationales en ne détournant vers les armements que le minimum des ressources humaines et économiques du monde »,
Cela veut dire que le doublement des dépenses militaires depuis la fin de la guerre froide est proprement scandaleux et illégal. Rien ne justifie qu'on soit passé de 1000 milliards de dollars par an à 2400 milliards comme aujourd'hui avec des armes encore plus perfectionnées.
Je rappelle les chiffres officiels du SIPRI : le total des dépenses militaires mondiales s’élève à 2 443 milliards de dollars en 2023, soit une augmentation de 6,8 % en termes réels par rapport à 2022. Il s'agit de la plus forte augmentation d'une année sur l'autre depuis 2009.
En 2023, les dépenses militaires des 31 membres de l’OTAN s’élèvent à 1341 milliards de dollars, soit 55% des dépenses militaires mondiales. Les dépenses militaires des États-Unis ont augmenté de 2,3 % pour atteindre 916 milliards de dollars en 2023, ce qui représente 68 % du total des dépenses militaires de l'OTAN.
Aucune évolution du monde ne justifie qu'un pays comme la France augmente ses dépenses militaires de 35 % : c'est illégal, c'est contraire à la Charte des Nations Unies.
Les dépenses militaires n’assurent pas la paix de la planète et ne garantissent pas la sécurité de ses habitants. 

Le deuxième point est le gaspillage de ressources qu’elles représentent au regard des besoins dans le monde. Que l’on songe que les besoins de financement pour réaliser les Objectifs de développement durable dans les 59 pays en développement à faible revenu s’élèvent à 400 milliards de dollars par an, à comparer aux 2400 Mds de dollars de dépenses militaires ;
Que l’on songe aux 3,3 milliards d’euros d’augmentation des dépenses militaires françaises face aux diminutions de ressources prévues pour l’éducation et la santé par exemple !
Ce sont ces choses simples et claires qu'il faut rendre accessible au plus grand nombre pour que la population, les citoyens et citoyennes de cette planète exercent une pression complètement différente sur leurs gouvernements, partout, pour changer de direction, pour changer de cap et pour faire respecter nos règles de vie communes, fondamentales telles qu'elles ont été pensées à l'origine des Nations unies en 1945.

Réagir !

La présentation biaisée des conflits actuels, la déformation systématique de la nécessité et de la possibilité de trouver des issues politiques négociées, de construire ou renforcer des règles de vie et de sécurité commune, a conduit à un recul dans l’opinion sur la nécessité de réduire et non d’augmenter les dépenses d’armement. Il faut inverser cette vision. Il y a besoin de relancer des campagnes d’information, des actions de sensibilisation et de pression v sur l’urgence de réduire partout les dépenses d’armement. Ce n’est pas le seul moyen mais c’est un élément essentiel pour combattre la remilitarisation des relations internationales et pour travailler à un monde plus sûr et plus pacifié.

Daniel Durand – Président de l’IDRP
Conférence tenue à Saint-Étienne, 6 novembre 2024

***********************
NOTES
i - https://www.vie-publique.fr/rapport/287163-revue-nationale-strategique-2022 – vu le 21 avril 2023
ii-https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2023/01/20/transformer-nos-armees-le-president-de-la-republique-presente-le-nouveau-projet-de-loi-de-programmation-militaire – vu le 21 avril 2023
iii-https://twitter.com/DSI_Magazine/status/1643895501895479297?s=20 – vu le 21 avril 2023
iv-Interview de Monique Chemillier-Gendreau dans l’Humanité du 10 octobre 2024
v-À noter la pétition du Mouvement de la paix pour réduire les dépenses d’armement nucléaires françaises sur https://www.change.org/non-au-doublement-des-depenses-pour-les-armes-nucleaires 

mardi 25 avril 2023

À propos de la prochaine Loi de programmation militaire française (II sur III)

LES CARACTÉRISTIQUES DE LA LPM 2024-2030

 

Venons-en d’abord aux grandes lignes des programmes d’armements proposés par le Président de la République et qui seront discutées à l’Assemblée nationale puis au Sénat en mai-juin prochain.

Cette Loi de programmation militaire (LPM) augmente considérablement (plus d’un tiers) les crédits de la précédente LPM, qui étaient de 295 milliards d’euros sur cinq ans, en prévoyant une somme totale de 413 milliards d’euros jusqu’en 2030, soit sur sept ans. Il est prévu que ces objectifs soient actualisés avant la fin de l’année 2027 (c’est-à-dire révisés à la hausse si l’état d’esprit des gouvernants actuels ne change pas).

L’augmentation du budget des armées sera régulière dès cette année : elle sera comprise entre 3 et 4 milliards d’euros, l’objectif étant d’atteindre un budget de 69 milliards d’euros d’ici 2030.

En 2023, le budget de la défense, fixé d’abord à 43,9 milliards d’euros, devrait être augmenté de 1,5 milliard supplémentaire d’ici à la fin de l’année. Avec cette quatorzième LPM, ce budget augmentera ensuite de :

— 3,1 milliards d’euros en 2024 ;

— 3 milliards d’euros en 2025, 2026 et 2027 ;

— 4,3 milliards en 2028, 2029 et 2030.

Le pactole nucléaire

Quelle est l’enveloppe pour la dissuasion nucléaire dans cette LPM puisque le ministre de la Défense dit que la modernisation de la « dissuasion nucléaire » est un des fondamentaux de cette LPM ?

Le chiffrage exact n’est pas révélé. Seul, le total non détaillé des dépenses pour la dissuasion figure à chaque budget annuel : il s’élevait à 4,12 milliards en 2021.

1/ Le programme de recherche est lancé pour se doter d’une troisième génération de sous-marins nucléaires, lanceurs d’engin (SALE 3G).

Ces SALE 3G auront un tonnage équivalent à ceux de la Classe « Le Triomphant », lesquels affichent 12 685 t en surface et 14 335 t en plongée. L’effort portera donc sur la discrétion acoustique, la furtivité et les systèmes d’armes.

Les 16 missiles embarqués sur chacun d’eux seront le seul programme non entièrement nouveau, puisqu’il s’agira toujours de missiles M51, mais ils seront régulièrement modernisés et améliorés tout comme leurs têtes nucléaires,

2/ La LPM prévoit la construction d’un porte-avions à propulsion nucléaire de nouvelle génération amené à faire la jonction avec le « Charles-De-Gaulle » à l’horizon 2038,

Coût total du projet : 5 milliards d’euros jusqu’en 2030, sans doute plus de 10 Mds d’euros à l’arrivée.

Ce porte-avions est l’outil de support privilégié de la 2e composante nucléaire, la composante aéroportée avec des missiles ASMP-A rénovés qui sont portés aujourd’hui par des Rafales.

On peut dire que la France a décidé non pas d’une simple modernisation mais d’un renouvellement quasi complet de ses forces nucléaires d’ici 2035.

Revenons sur le coût total de la dissuasion nucléaire, même si son montant total n’est pas divulgué, on peut faire des approximations fiables.

On a un point de repère avec les chiffres donnés par le DGA (Délégué général pour l’armement), lors d’une audition à l’Assemblée nationale, le 1er février 20231. Il a déclaré que « 25 milliards d’euros ont été consacrés à la dissuasion pour la période 2019-2023. La loi de finances initiale pour 2022 y dédiait 5,3 milliards d’euros et le projet de loi de finances pour 2023 prévoit 5,6 milliards d’euros de crédits de paiement. La part des crédits consacrés à la dissuasion dans le budget de la mission défense hors pensions reste stable : 12,8 % en 2023 pour 12,9 % en 2022 ». Il a précisé que « La dissuasion est une part importante, c’est 13 % de l’enveloppe globale ». Comme l’a fait remarquer le réseau ICAN, 13 % de 413 Mds d’euros, cela représente une somme totale minimum de 53,9 Mds d’euros en sept ans pour la dissuasion nucléaire, c’est considérable !

Comme les programmes lancés ne s’achèveront qu’en 2035-2037, cela signifiera que la LPM suivant celle-ci comptera une somme équivalente pour les équipements nucléaires. La construction de nouvelles armes nucléaires et la modernisation de certaines représentera donc un coût total dans douze ans d’au moins cent milliards d’euros !

Il faut noter que ces coûts officiels n’intègrent pas toutes les dépenses liées à la mise en œuvre de cette force selon ICAN France.

En effet, il ne faut pas oublier qu’il faut compter en dehors de ces dépenses directes de la dissuasion, d’autres dépenses pour les équipements militaires d’accompagnement et pour le démantèlement des anciens équipements (chaudières nucléaires des SALE par ex).

Parmi les autres équipements, il y a les sous-marins nucléaires d’attaque, dont le premier exemplaire a été lancé en 2019 à Cherbourg par le président de la République, programme qui coûtera 9 milliards d’euros.

Autour du porte-avion nucléaire, il faut également compter tous les vaisseaux de surface, frégates, nécessaires à sa protection.

Nouveaux financements et « coupes inattendues »

À côté des programmes “principaux” ont été annoncés des financements en augmentation sur des secteurs liés à des problématiques de combats plus récentes :

— Selon le ministre Sébastien Lecornu, 5 milliards d’euros seront consacrés sur la période 2024-2030 à l’achat de drones2.

Concernant la cybersécurité, « la nouvelle LPM propose de tripler l’effort consacré au cyber, qui atteindra près de 4 milliards d’euros », indique Sébastien Lecornu dans le JDD du 9 avril 20233.

Enfin, le réapprovisionnement de stocks de munitions rendus exsangues en partie à cause du soutien militaire de la France à l’Ukraine est estimé à 16 Mds d’euros. À noter que les coûts spécifiques prévus par notre soutien à l’Ukraine sont estimés à 13 Mds d’euros, somme qui, selon le ministre, n’est pas incluse dans la LPM et sera financée en plus.

Après cet aperçu rapide des grands programmes d’armement, liés notamment aux forces nucléaires et aux dépenses d’innovation technologique, un autre moyen d’évaluation de cette LPM est de la considérer dans ses grandes masses.

Une première observation montre que sur les 413 Mds d’euros annoncés, 268 milliards d’euros sont prévus pour les équipements dont 100 milliards destinés aux grands programmes d’armement. Il faut aussi ajouter les sommes importantes destinées à augmenter les taux de disponibilité (maintenance) des équipements (49 milliards d’euros dédiés au maintien en condition opérationnelle, + 40 %),

La seconde remarque porte sur la place prépondérante que représente la dissuasion nucléaire. Les moyens accordés au nucléaire sont en augmentation constante depuis 2017. L’avancée des travaux sur les quatre futurs sous-marins lanceurs d’engins de troisième génération (SALE 3G), prévus pour 2035, mais aussi pour les évolutions du missile M51 et le nouveau missile aéroporté ASN4G, sont la cause de l’alourdissement de la facture.

Troisième remarque : selon le magazine Challenge (4), la hausse des effectifs du ministère va aussi consommer beaucoup de ressources : le nombre d’agents va augmenter de 700 postes en 2024 et en 2025, puis de 800 en 2026, 900 en 2027, 1 000 en 2028 et 2029, et 1 200 en 2030.

Quatrième remarque : l’inflation prévue est estimée par le ministère à 30 milliards d’euros sur la durée de la programmation. C’est presque un tiers de la hausse des crédits annoncée.

Cinquième remarque : le Service national universel (SNU) disparaît de la Loi de programmation militaire (LPM). Le projet est reporté compte tenu du contexte social en France.

La dernière observation n’est pas la moindre. La LPM 1924-1930 recèle une contradiction de taille : malgré cette somme colossale de 413 milliards d’euros, le ministère des Armées a dû réaliser soit des glissements ou reports de crédits importants sur des programmes majeurs, voire des « coupes claires ».

Voici des exemples de ces “coupes” ou “glissements”, selon le blog « Lignes de défense »5 :

— 200 chars *Leclerc* seront rénovés, dont 160 avant 2030. Mais la modernisation des 40 derniers exemplaires est reportée à l’horizon 2035,

— Pour les véhicules blindés, la mise en service (ainsi que la production) de 100 Jaguar (sur 300) (engin blindé de reconnaissance et de combat destiné à remplacer les AMX), 473 Griffon (sur 1827) (véhicule blindé multi-rôles (VBMR) qui doit remplacer les VAB) ainsi que 633 Serval (sur 2038) (autre véhicule blindé multirôles léger) sera reportée au-delà de 2030.

— mêmes glissements du côté de la Marine. La cible 2030 des frégates de défense et intervention (FDI) passe de 5 à 3, celle des drones SDAM passe de 15 à 8 et celle des avions de surveillance et d’intervention maritime Albatros passe de 13 à 8.

— pour l’armée de l’air, la cible de Rafales Air est réduite de 185 à 137 à l’horizon 2030. Pour les avions de transports de troupes A400M et C130, la cible est réduite de 49 avions (35 A400M et 14 C-130 H et J) pour 2030 à 39 en 2035 (plus des ATASM, avion de transport d’assaut du segment médian).

— Pour les drones MALE, la cible 2030 est réduite de 8 systèmes (24 drones) à 6 systèmes (18 drones), dont 5 systèmes Reaper et un système Eurodrone. Pour les avions de renseignement ALSR, la cible 2030 est réduite de 8 à 3 avions. Enfin, seulement 20 hélicoptères Guépard/HIL sont annoncés pour 2030, et 70 en 2035. La date pour atteindre la cible de 169 engins ne figure même plus dans les documents.

Certains commentateurs militaires ont parlé de « claque pour l’armée de terre »6.

Quelles conclusions tirer de l’ensemble de ces décisions dont certaines peuvent sembler contradictoires ?

**************************************************

À propos de la prochaine Loi de programmation militaire française (I sur III)

Un projet de loi relatif à la programmation militaire (LPM) pour les années 2024 à 2030 a été déposé sur le bureau de l’Assemblée nationale le 4 avril 2023, après avoir été adopté en Conseil des ministres.

Il avait été préparé par une « Revue nationale stratégique » (RNS)1 rendue publique le 9 novembre 2022 et une présentation des orientations cette Loi par le Président de la République sur la base aérienne de Mont-de-Marsan, le 20 janvier 20232.

J’ai traité des questions posées par les choix politiques et stratégiques de cette Loi dans un article précédent (voir « Une « guerre d’avance » ou une paix de retard ? » sur mon blog, le 7 avril dernier3) dont je reprends les grandes lignes ci-dessous.


« UNE « GUERRE D’AVANCE » OU UNE PAIX DE RETARD ? »


En présentant les orientations de la Loi de programmation militaire française le 20 janvier, le président de la République a voulu se montrer bon communicant en affirmant « Nous devons donc avoir une guerre d’avance ». Il a ajouté cette phrase audacieuse : « cette loi de programmation militaire devra donc tirer les conclusions de ce que notre époque porte en germe ».

« Avoir une guerre d’avance » est une obsession des dirigeants français qui essaient de gommer des esprits un siècle d’erreurs de choix militaires : les pantalons rouge garance et l’offensive en terrain découvert de 1914, la ligne Maginot statique de 1939, la méconnaissance de la guérilla révolutionnaire à Diên Biên Phu en 1954, la perte de la bataille de l’opinion publique nationale et internationale dans la Guerre d’Algérie en 1962 et enfin l’arrêt humiliant de l’opération Barkhane au Mali en 2021.

Si l’on considère que la sécurité de notre pays tout comme la sécurité internationale sont des concepts globaux, comprenant tout à la fois des dimensions militaires mais aussi diplomatiques, économiques, culturelles et politiques, se fixer comme but principal, sinon unique d’avoir « une guerre d’avance » est complètement réducteur et ne peut qu’atrophier la pertinence des choix militaires proprement dits.

En effet, que signifie « tirer les conclusions de ce que notre époque porte en germe » ? Dans une démonstration facile destinée à frapper le grand public et les médias, Emmanuel Macron résume le passé récent à une « accumulation des menaces dans tous les ordres et dans toutes les géographies ». Quelle courte vue de résumer le 21e siècle ainsi !

L’échec des solutions de force

Je propose une autre grille de lecture. Pour moi, les deux dernières décennies sont marquées par l’échec de toutes les solutions de force, de nature militaire essentiellement, qui ont été appliquées dans les diverses crises ou conflits.

Irak ? L’invasion par les États-Unis d’un État souverain, sur la base d’un mensonge sur la soi-disant présence d’armes de destruction massive, au mépris de la Charte des Nations-Unies, ressemble comme une sœur à l’agression des troupes russes en Ukraine. Le résultat est un pays, l’Irak, dévasté, à la vie économique et sociale ruinée. La conséquence collatérale en a été de conforter l’Iran dans l’intention de se doter un jour, si possible, de l’arme nucléaire pour ne pas être à la merci des aléas de la politique états-unienne.

L’exemple de la Libye est tout aussi éclairant : l’intervention militaire illégale des franco-britanniques, basée sur un dévoiement du sens de la résolution du Conseil de sécurité de l’ONU du 17 mars 20114 a transformé une crise interne grave qui pouvait se régler avec des efforts et pressions diplomatiques soutenus sur Kadhafi en un désastre, avec là aussi, un pays aux fragiles structures sociales et tribales détruites, devenu un refuge et une plateforme d’action pour les groupes terroristes fuyant la Syrie.

Il faut ajouter à ces deux exemples, l’Afghanistan, où la guerre, puis l’occupation militaire US, puis otanienne, ont fait le lit des mollahs et réduit encore plus les femmes à la servitude ; la Syrie devenue un champ d’affrontements par procuration entre puissances régionales.

Pourtant les moyens militaires engagés dans ces pays n’ont pas manqué, l’OTAN est même sortie de son périmètre légal d’intervention, les diplomates de l’ONU ont été écartés !

Alors, est-ce la violence et les conflits qui ont provoqué le chaos dans ces régions, ou les solutions imposées par les grandes puissances, au service le plus souvent d’intérêts économiques et stratégiques qui ne sont pas difficiles à pointer dans chaque conflit ?

« Tirer les conclusions de ce que notre époque porte en germe » ? Oui, alors, reconnaissons que les solutions militaires ont été en échec depuis vingt ans et qu’il ne peut exister qu’une conclusion : les seules issues viables, crédibles aux conflits et aux crises internationales relèvent de l’action politique et diplomatique et le meilleur cadre pour déployer celle-ci dans le monde d’aujourd’hui est le cadre multilatéral, c’est-à-dire le cadre onusien.

L’outil diplomatique malmené

Si l’outil politique le plus efficace est l’outil politique et l’outil diplomatique, comment ne pas être scandalisé par la décision de supprimer la filière diplomatique en France au bénéfice des appels à des consultants privés ? On ne construit pas une force de frappe de négociations, de contacts et d’influence en se privant de l’arme principale !

Affirmer qu’il faut « avoir une guerre d’avance » ne peut signifier en toute logique qu’une chose : le but de l’action publique aujourd’hui n’est pas ou plus de préparer la paix mais clairement de préparer la guerre…

Le Président Macron devient le seul Président de la République à avoir doublé le budget militaire de la France en deux mandats électoraux (de 32 à 67 Mds d'€). 

Pour quels résultats ? La France est hors-jeu en Afrique, elle est à la remorque des USA et de l’Allemagne dans la stratégie occidentale de soutien à l’Ukraine, elle n’a joué qu’un rôle négatif dans les négociations qui ont abouti à un Traité sur l’interdiction des armes nucléaires (TIAN). Enfin, Emmanuel Macron a subi l’affront en septembre dernier, lors de son discours devant l’Assemblée générale des Nations unies, de devoir parler avec un tiers des sièges vides, notamment ceux des pays africains.

Avant d’examiner concrètement une loi de programmation militaire et les besoins concrets de nos armées, qui sont réels et à discuter (même s’ils ne sont pas forcément ceux mis en avant par la communication gouvernementale), il faut d’abord un débat large au Parlement et dans le pays, sur les choix de la France en matière de paix et de sécurité. Sinon, nous n’aurons pas forcément « une guerre d’avance » mais peut-être, malheureusement, « une paix de retard ».

**********************************************************

lundi 14 novembre 2022

Emmanuel Macron : des objectifs stratégiques discutables

Le président de la République Emmanuel Macron a présenté le 9 novembre à Toulon les grands objectifs stratégiques de la France en matière de défense (1). Ceux-ci sont contenus dans un document appelé "Revue nationale stratégique 2022" qui va servir à éclairer les orientations prises dans la future Loi de programmation militaire 2024-2030 examinée en mars prochain.
Peu d'annonces concrètes dans ce discours, mais beaucoup de considérations générales agrémentées de formules de "comm" qui deviennent habituelles dans les discours du Président.
Dans son discours, Emmanuel Macron a évoqué la doctrine nucléaire française. Selon lui, la dissuasion nucléaire protège « les intérêts vitaux » de la France, mais "aujourd'hui, plus encore qu'hier, les intérêts vitaux de la France ont une dimension européenne. Nos forces nucléaires contribuent à la sécurité de la France et de l'Europe". « Cela nous préserve de toute agression », a ajouté le chef de l’État bien qu'il ait parlé par ailleurs du "risque de guerre de haute intensité entre États". Comment s'articulent ces deux affirmations ? N'y-a-t-il pas une réelle contradiction entre affirmer d'une part que la dissuasion protège de toute agression et d'autre part que nous sommes exposés à un conflit majeur ? Il y a là un débat à avoir..
Le président Macron a également insisté sur la coopération avec l'OTAN, rappelant que la France a "un fort ancrage atlantique" et que "l'Europe de la défense renforce l'Otan". Il a rappelé d'ailleurs que la "Revue nationale stratégique française" avait été élaborée à la suite de "la Boussole stratégique de l'Union européenne" et après "le concept stratégique nouveau de l'OTAN" au début de 2022.
Dans ce cadre, l'affirmation selon laquelle "La France réaffirme son ambition d'être en 2030 une puissance d'équilibres sur la scène internationale" soulève quelques interrogations : comment être à la fois une "puissance d'équilibre" et une puissance clairement engagée dans l'OTAN ? Là encore, un débat de clarification semble s'imposer.
Une des rares annonces concrètes faites par le Président Macron a été l'annonce de la fin officielle de l’opération Barkhane au Sahel (2). La mission, lancée en 2014, était mobilisée face aux djihadistes liés à Al-Qaida et au groupe État islamique. Ce retrait intervient un peu moins de trois mois après celui des forces françaises au Mali, sur demande du nouveau gouvernement malien et sur un fond d'hostilité grandissante des populations. Emmanuel Macron s'efforce d'atténuer cet échec diplomatique en en rejetant la responsabilité sur des puissances malveillantes (suivez mon regard vers la Chine et la Russie) qui auraient monté la population contre la France. Il reconnaît malgré tout qu'il faut tirer les leçons "des présences de nos forces à l'étranger, parfois vécues comme des contestations de souveraineté par certains ou utilisées par des puissances ennemies dans le champ de la lutte informationnelle". La France, qui entend continuer d'être un "pourvoyeur de sécurité", notion, qui a quand même toujours un certain relent de paternalisme, annonce que "notre engagement aux côtés de nos partenaires en Afrique doit désormais être centré sur une logique de coopération et d'appui à leurs armées", ce qui induit la reconnaissance que cela n'était pas vraiment le cas jusqu'à présent.
Tirant la leçon de ces "guerres hybrides", le Président Macron annonce le renforcement des techniques de communication (ou de propagande ?) : "L'influence sera désormais une fonction stratégique" dans la défense française, et précise également que "nous devrons posséder, d'ici à cinq ans, d'une force de cyberdéfense".
Le Président de la République s'est étendu sur les forces militaires françaises tant classiques que nucléaires, mais sa description du contexte international et de l'environnement de sécurité mondial laisse sur sa faim. Il est très disert sur les "défis du futur" qu'il présente implicitement comme autant de nouvelles menaces. Il a évoqué pêle-mêle le "risque de guerre de haute intensité entre États", les "tensions croissantes en Asie", "l'usage généralisé des drones", "la banalisation des missiles", le développement du "cyber", les "technologies de rupture", le "quantique", "l'intelligence artificielle", "l'hypervélocité" ainsi que "les risques sanitaires comme les risques climatiques".
De mauvaises langues parleraient "d'inventaire à la Prévert" où sont mélangés menaces, potentialités ou défis. Cette énumération se termine par cette phrase sibylline " C'est désormais un monde où, contrairement à hier quand on cherchait la paix par l’interdépendance, on cherche désormais l’indépendance en prévision des guerres". Cela signifie-t-il que le but de l'action publique aujourd'hui n'est pas ou plus de préparer la paix mais clairement de préparer la guerre ?
Si "l'actualisation des menaces" est largement développée, la réflexion sur cet autre volet indispensable de notre sécurité qu'est le renforcement du multilatéralisme, des institutions internationales (le mot Nations unies est même absent du texte !), des accords de désarmement ou de contrôle des armements est complètement court-circuitée. La seule allusion faite est cette réflexion : "Quand la paix reviendra en Ukraine, il nous faudra bâtir une architecture de sécurité nouvelle et un cadre rénové de stabilité et de contrôle des armements, où l'Europe sera autour de la table".
Quelle illusion alors que l'orientation actuelle du conflit vise clairement selon Jo Biden à "punir", c'est-à-dire anéantir l'une des parties, aujourd'hui la Russie ! Si des efforts diplomatiques conséquents ne sont pas déployés aujourd'hui pour enclencher un processus de résolution politique du conflit aboutissant vite à la paix, on ne peut qu'être sceptique sur les possibilités de reconstruire une nouvelle sécurité collective sur ces bases. Rappelons-nous l'échec après 1918 du Traité de Versailles et de la Société des nations (3).
Dans ces conditions, le discours sur les nouvelles menaces et les changements du monde n'aboutirait qu'à justifier le renforcement de la militarisation des relations internationales et à préparer progressivement, dans un premier temps, un affrontement mondial "par procuration" entre les États-Unis et un bloc occidental en voie de reformation (4), d'une part, contre un nouveau "camp du mal" au centre duquel seraient la Russie et surtout la Chine, d'autre part.
Est-ce bien le monde de demain que nous voulons préparer pour nos enfants ?
Daniel Durand - 13 novembre 2022

Président de l'IDRP (Institut de Documentation et de Recherches sur la Paix)

****************
1 - voir sur https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2022/11/09/a-toulon-le-president-de-la-republique-presente-la-revue-nationale-strategique
2 - pour une première approche, voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Op%C3%A9ration_Barkhane
3 - voir mon article précédent sur mon blog  : https://culturedepaix.blogspot.com/2022/11/11-novembre-se-souvenir-et-reflechir.html
4 - "Kherson reprise, Kiev entrevoit "une victoire commune" de l'Occident", lire sur Le Dauphiné libéré : https://www.ledauphine.com/defense-guerre-conflit/2022/11/12/kherson-reprise-kiev-entrevoit-une-victoire-commune-de-l-occident






dimanche 19 avril 2020

COVID-19/SE RÉINVENTER - l'aveuglement de l'après-Guerre froide (II/III)

(See English translation below)
Les armes, plus que la santé ? Est-ce que j'exagère beaucoup dans cette formule ? (voir article précédent)
Le 28 février 2015, l'Express écrit "Comment le gouvernement va économiser 3 milliards d'euros dans les hôpitaux ?" ; le 1er octobre 2019, Le Parisien titre "Budget 2020 de la Sécu : les hôpitaux publics à la diète" et explique : "Dans le budget 2020 de la Sécu, les hôpitaux publics, dont six sur dix sont en difficultés financières, devront encore faire 800 millions d’euros d’économies".

À la même époque, concernant les dépenses militaires, le discours est différent. Le Monde du 07 février 2018, écrit : "L’effort, tel qu’il est annoncé, est colossal : près de 300 milliards d’euros cumulés seront consacrés à la défense nationale à l’horizon 2025". Le but, explique le journal, est, selon la ministre des armées, la « régénération » des armées et « la préparation de l’avenir ». Cette priorité au militaire reçoit d'ailleurs un soutien politique large, malgré certaines ambiguïtés, jusque dans certains rangs de la gauche, puisque, explique toujours Le Monde, "Pour le groupe La France insoumise (LFI),  la LPM reste victime de l’austérité», alors que « c’est une augmentation rapide qui est indispensable ». commente le journal du 8 février.

Ce mouvement en faveur des militarisations est très marqué en France mais il s'inscrit dans une tendance beaucoup plus globale puisqu'en 2018, le total des dépenses militaires mondiales a augmenté pour la deuxième année consécutive, au niveau le plus élevé depuis 1988. Il a atteint 1822 milliards de dollars selon les données du Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI).

Sur le plan sanitaire mondial, l'OMS a été contrainte après 2000 à se tourner vers des financements privés pour compléter son budget, ce qui l'a conduite à une gestion hasardeuse et alarmiste de la crise du HN1 sous la pression des intérêts des firmes pharmaceutiques. Aujourd'hui, avec sa nouvelle direction issue pour la première fois d'un pays du Sud (ce qui n'a pas plu particulièrement aux pays occidentaux, USA et France compris), elle a créé un programme de gestion des situations d’urgence sanitaire doté de son propre budget et lancé des appels au dépistage massif du coronavirus (avec le slogan «Test, test, test !») qui n’ont pourtant pas été entendus par la grande majorité des gouvernements. Par définition, l’OMS est une organisation intergouvernementale, avec les contraintes politiques et financières que cela suppose. Elle ne peut agir qu’en fonction des moyens et des pouvoirs que les 194 Etats qui la composent lui confèrent. Comme l'écrit la chercheuse Auriane Guilbaud, dans Libération du 16 avril, "Ce que révèle la crise actuelle, c’est donc le besoin de plus d’OMS, pas de moins. Par exemple, si l’OMS avait autorité pour se rendre dans un pays en cas d’émergence d’une maladie infectieuse, sans avoir à négocier l’entrée sur le territoire des Etats, cela lui éviterait d’avoir à ménager leur susceptibilité comme elle l’a certainement fait avec la Chine. Si c’est là le problème principal, chiche, une fois la crise passée, étendons le mandat de l’organisation et donnons-lui plus de pouvoir "!

Comme l'écrit B. Girard, sur son blog http://journaldecole.canalblog.com/, ne faut-il pas se poser cette question simple : "Chaque année, le contribuable offre donc à l’armée plusieurs centaines de blindés supplémentaires, des avions, un sous-marin etc mais combien de lits médicalisés aux hôpitaux, de masques de protection, de tests de détection ?".
Il poursuit et je partage complètement son point de vue : " En 2020, si la menace ne vient certes plus de l’Allemand, de l’Anglais ni même du Chinois, ce changement pourtant radical dans l’ordre du monde n’a que peu fait bouger les images mentales ; la sécurité est toujours largement perçue sous l’angle militaire (et policier). Une représentation archaïque qui empêche de prendre la juste mesure – et donc de décider d’une juste politique – des nouveaux défis, bien réels ceux-là (environnementaux, sanitaires etc) qu’il faut dès aujourd’hui affronter".
C'est la même idée que développe le chercheur Bertrand Badie (Ouest-France du 26/03/2020) : " Cela fait vingt-cinq ans que le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud) attire notre attention sur les nouvelles insécurités humaines et notamment sanitaires, et que l’on continue à raisonner en termes militaires".
Des voix de plus en plus fortes et diverses s'élèvent sur la planète. "Ce dont nous avons besoin de toute urgence maintenant, c'est de repenser l'ensemble du concept de sécurité", a écrit l'ancien dirigeant de l'URSS, Mikhaïl Gorbatchev, dans un éditorial publié par le magazine TIME. "Même après la fin de la guerre froide, cela a été envisagé principalement en termes militaires. Au cours des dernières années, nous n'avons entendu parler que d'armes, de missiles et de frappes aériennes" L'épidémie de COVID-19 a souligné une fois de plus que les menaces auxquelles l'humanité est confrontée aujourd'hui sont de nature mondiale et ne peuvent être traitées que collectivement par les nations. "Les ressources actuellement dépensées pour les armes doivent être préparées à de telles crises", a déclaré Gorbatchev.

Nous ne partons pas de rien. Au coeur du concept de sécurité humaine, élaboré à la fin des années 90, figurent aujourd'hui les Objectifs de Développement durable, d'ici 2030.
Ces ODD ont été adoptés le 25 septembre 2015 par les chefs d'État et de Gouvernement réunis lors du Sommet spécial sur le développement durable à l'ONU. Ils fixent 17 objectifs de développement durable (ODD). Les ODD présentent une vision transversale du développement durable : d'abord ils associent à la lutte contre la pauvreté, la préservation de la planète face aux dérèglements climatiques ; ensuite les enjeux du développement durable englobent l'ensemble des pays de la planète ; enfin ils sont le fruit d'une consultation large d'un ensemble d'acteurs, comme la recherche, la société civile, le secteur privé ou les collectivités locales.
Cet Agenda 2030 confirme la priorité au développement durable qui accompagne les Accords de Paris sur le climat, qui visent à limiter la hausse de la température mondiale à 2°C.
La réussite de ces ODD nécessite un financement de 4 000 à 5 000 Mds de dollars chaque année : le déficit annuel est estimé selon l'économiste Jonathan Thébault dans BSI-economics à environ 2 500 Mds de dollars annuels.
Or, aujourd'hui, outre la redirection de dépenses militaires extravagantes pointées par le SIPRI, on sait maintenant avec la crise du COVIT-19 que les principaux pays développés peuvent mobiliser, d'un claquement de doigt, entre 4 000  à 5 000 Mds de $ dans le système financier international ! Alors, quels choix politiques innovants pour demain va-t-on prendre ?


Ces remarques qui semblent de bon sens sont apparemment loin d'être partagées. La manière dont a été abordée la crise et son traitement par les hommes d'état et les médias le montre.
À suivre : COVID-19/SE RÉINVENTER - Nous sommes en guerre ? Alors, préparons la paix de demain ! (III/III)


***************************************
COVID-19/SE RÉINVENTER - Post-Cold War Blinding (II/III)

Weapons, more than health? Am I exaggerating a lot in this formula?
On 28 February 2015, L'Express wrote "How the government is going to save 3 billion euros in hospitals"; on 1 October 2019, Le Parisien headlined "Budget 2020 de la Sécu: les hôpitaux publics à la diète" and explained: "In the 2020 budget of the Sécu, public hospitals, six out of ten of which are in financial difficulty, will still have to make 800 million euros in savings".

At the same time, on military spending, the discourse is different. Le Monde, on 7 February 2018, wrote: "The effort, as announced, is colossal: nearly 300 billion euros will be devoted to national defence by 2025". The aim, the newspaper explains, is, according to the Minister of the Armed Forces, the "regeneration" of the armies and "the preparation of the future". This priority for the military is also receiving broad political support, even among certain ranks of the left, since, as Le Monde continues to explain, "For the group La France insoumise (LFI), "the LPM remains a victim of austerity", whereas "it is a rapid increase that is indispensable". "Notably to compensate in 2018 for the cancellation of 850 million euros in credits for the year 2017 which triggered the resignation of Mr. de Villiers" commented the newspaper on February 8.

This movement in favour of militarisation is very marked in France, but it is part of a much more global trend since in 2018 total world military spending increased for the second consecutive year, to its highest level since 1988. It has reached 1822 billion dollars according to data from the Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI).

On the global health front, WHO was forced after 2000 to turn to private funding to supplement its budget, which led it to a risky and alarmist management of the HN1 crisis under pressure from the interests of pharmaceutical companies. Today, with its new management coming for the first time from a country of the South (which did not particularly please Western countries, including the USA and France), it has created a programme for managing health emergencies with its own budget and launched calls for massive screening for coronavirus (with the slogan "Test, test, test!") which have nevertheless not been heard by the vast majority of governments. By definition, WHO is an intergovernmental organization, with the political and financial constraints that this entails. It can only act according to the means and powers that the 194 States that make it up have at its disposal.
confer. As researcher Auriane Guilbaud wrote in Libération on April 16, "What the current crisis reveals is the need for more WHO, not less. For example, if the WHO had the authority to go to a country in the event of the emergence of an infectious disease, without having to negotiate entry into the territory of states, it would avoid having to spare their susceptibility, as it has certainly done with China. If this is the main problem, then let's not bother, once the crisis is over, let's extend the organisation's mandate and give it more power"!

As B. writes Girard, on his blog http://journaldecole.canalblog.com/, shouldn't we ask ourselves this simple question: "Every year, the taxpayer therefore gives the army several hundred additional armoured vehicles, planes, a submarine etc., but how many medical beds in hospitals, protective masks, detection tests, etc."?
He continues and I completely share his point of view: "In 2020, although the threat certainly no longer comes from German, English or even Chinese, this radical change in the world order has done little to change mental images; security is still widely perceived from a military (and police) point of view. An archaic representation that prevents us from taking the right measure - and therefore from deciding on the right policy - of the new, very real challenges (environmental, health, etc.) that we must face today.
This is the same idea developed by researcher Bertrand Badie (Ouest-France, 26/03/2020): "For twenty-five years now, the United Nations Development Programme (UNDP) has been drawing our attention to the new human insecurities, particularly health insecurities, which continue to be reasoned in military terms".
Increasingly strong and diverse voices are being raised around the world. "What we urgently need now is to rethink the whole concept of security," wrote former USSR leader Mikhael Gorbachev in an editorial published by TIME magazine. "Even after the end of the Cold War, this was seen mainly in military terms. In recent years, we have heard nothing but talk of weapons, missiles and air strikes"" The COVID-19 epidemic has once again underlined that the threats facing humanity today are global in nature and can only be addressed collectively by nations. "The resources currently spent on weapons must be prepared for such crises," said Gorbachev.

We are not starting from scratch. At the heart of the concept of human security, developed in the late 1990s, are now the Goals for Sustainable Development by 2030.
These SDGs were adopted on 25 September 2015 by the Heads of State and Government meeting at the UN Special Summit on Sustainable Development. They set 17 sustainable development goals (SDOs). The SDOs present a cross-cutting vision of sustainable development: firstly, they associate the fight against poverty and the preservation of the planet in the face of climate change; secondly, the challenges of sustainable development encompass all the countries of the planet; finally, they are the result of a broad consultation of a range of actors, such as research, civil society, the private sector and local authorities.
This Agenda 2030 confirms the priority of sustainable development that accompanies the Paris Climate Agreements, which aim to limit the rise in global temperature to 2°C.
The success of these SDOs requires funding of 4,000 to 5,000 billion dollars each year: the annual shortfall is estimated by economist Jonathan Thébault in BSI-economics at around 2,500 billion dollars annually.
Today, however, in addition to the redirection of extravagant military spending pointed out by SIPRI, we now know with the COVIT-19 crisis that the main developed countries can mobilize, with a snap of the fingers, between $4,000 to $5,000 billion in the international financial system! So what innovative policy choices for tomorrow are we going to make?

These seemingly common sense remarks are apparently far from being shared. The way in which the crisis has been approached and its treatment by statesmen and the media shows this.
Next: COVID-19/REINVENT - Are we at war? Then let's prepare for tomorrow's peace! (III/III)