mardi 25 avril 2023

À propos de la prochaine Loi de programmation militaire française (II sur III)

LES CARACTÉRISTIQUES DE LA LPM 2024-2030

 

Venons-en d’abord aux grandes lignes des programmes d’armements proposés par le Président de la République et qui seront discutées à l’Assemblée nationale puis au Sénat en mai-juin prochain.

Cette Loi de programmation militaire (LPM) augmente considérablement (plus d’un tiers) les crédits de la précédente LPM, qui étaient de 295 milliards d’euros sur cinq ans, en prévoyant une somme totale de 413 milliards d’euros jusqu’en 2030, soit sur sept ans. Il est prévu que ces objectifs soient actualisés avant la fin de l’année 2027 (c’est-à-dire révisés à la hausse si l’état d’esprit des gouvernants actuels ne change pas).

L’augmentation du budget des armées sera régulière dès cette année : elle sera comprise entre 3 et 4 milliards d’euros, l’objectif étant d’atteindre un budget de 69 milliards d’euros d’ici 2030.

En 2023, le budget de la défense, fixé d’abord à 43,9 milliards d’euros, devrait être augmenté de 1,5 milliard supplémentaire d’ici à la fin de l’année. Avec cette quatorzième LPM, ce budget augmentera ensuite de :

— 3,1 milliards d’euros en 2024 ;

— 3 milliards d’euros en 2025, 2026 et 2027 ;

— 4,3 milliards en 2028, 2029 et 2030.

Le pactole nucléaire

Quelle est l’enveloppe pour la dissuasion nucléaire dans cette LPM puisque le ministre de la Défense dit que la modernisation de la « dissuasion nucléaire » est un des fondamentaux de cette LPM ?

Le chiffrage exact n’est pas révélé. Seul, le total non détaillé des dépenses pour la dissuasion figure à chaque budget annuel : il s’élevait à 4,12 milliards en 2021.

1/ Le programme de recherche est lancé pour se doter d’une troisième génération de sous-marins nucléaires, lanceurs d’engin (SALE 3G).

Ces SALE 3G auront un tonnage équivalent à ceux de la Classe « Le Triomphant », lesquels affichent 12 685 t en surface et 14 335 t en plongée. L’effort portera donc sur la discrétion acoustique, la furtivité et les systèmes d’armes.

Les 16 missiles embarqués sur chacun d’eux seront le seul programme non entièrement nouveau, puisqu’il s’agira toujours de missiles M51, mais ils seront régulièrement modernisés et améliorés tout comme leurs têtes nucléaires,

2/ La LPM prévoit la construction d’un porte-avions à propulsion nucléaire de nouvelle génération amené à faire la jonction avec le « Charles-De-Gaulle » à l’horizon 2038,

Coût total du projet : 5 milliards d’euros jusqu’en 2030, sans doute plus de 10 Mds d’euros à l’arrivée.

Ce porte-avions est l’outil de support privilégié de la 2e composante nucléaire, la composante aéroportée avec des missiles ASMP-A rénovés qui sont portés aujourd’hui par des Rafales.

On peut dire que la France a décidé non pas d’une simple modernisation mais d’un renouvellement quasi complet de ses forces nucléaires d’ici 2035.

Revenons sur le coût total de la dissuasion nucléaire, même si son montant total n’est pas divulgué, on peut faire des approximations fiables.

On a un point de repère avec les chiffres donnés par le DGA (Délégué général pour l’armement), lors d’une audition à l’Assemblée nationale, le 1er février 20231. Il a déclaré que « 25 milliards d’euros ont été consacrés à la dissuasion pour la période 2019-2023. La loi de finances initiale pour 2022 y dédiait 5,3 milliards d’euros et le projet de loi de finances pour 2023 prévoit 5,6 milliards d’euros de crédits de paiement. La part des crédits consacrés à la dissuasion dans le budget de la mission défense hors pensions reste stable : 12,8 % en 2023 pour 12,9 % en 2022 ». Il a précisé que « La dissuasion est une part importante, c’est 13 % de l’enveloppe globale ». Comme l’a fait remarquer le réseau ICAN, 13 % de 413 Mds d’euros, cela représente une somme totale minimum de 53,9 Mds d’euros en sept ans pour la dissuasion nucléaire, c’est considérable !

Comme les programmes lancés ne s’achèveront qu’en 2035-2037, cela signifiera que la LPM suivant celle-ci comptera une somme équivalente pour les équipements nucléaires. La construction de nouvelles armes nucléaires et la modernisation de certaines représentera donc un coût total dans douze ans d’au moins cent milliards d’euros !

Il faut noter que ces coûts officiels n’intègrent pas toutes les dépenses liées à la mise en œuvre de cette force selon ICAN France.

En effet, il ne faut pas oublier qu’il faut compter en dehors de ces dépenses directes de la dissuasion, d’autres dépenses pour les équipements militaires d’accompagnement et pour le démantèlement des anciens équipements (chaudières nucléaires des SALE par ex).

Parmi les autres équipements, il y a les sous-marins nucléaires d’attaque, dont le premier exemplaire a été lancé en 2019 à Cherbourg par le président de la République, programme qui coûtera 9 milliards d’euros.

Autour du porte-avion nucléaire, il faut également compter tous les vaisseaux de surface, frégates, nécessaires à sa protection.

Nouveaux financements et « coupes inattendues »

À côté des programmes “principaux” ont été annoncés des financements en augmentation sur des secteurs liés à des problématiques de combats plus récentes :

— Selon le ministre Sébastien Lecornu, 5 milliards d’euros seront consacrés sur la période 2024-2030 à l’achat de drones2.

Concernant la cybersécurité, « la nouvelle LPM propose de tripler l’effort consacré au cyber, qui atteindra près de 4 milliards d’euros », indique Sébastien Lecornu dans le JDD du 9 avril 20233.

Enfin, le réapprovisionnement de stocks de munitions rendus exsangues en partie à cause du soutien militaire de la France à l’Ukraine est estimé à 16 Mds d’euros. À noter que les coûts spécifiques prévus par notre soutien à l’Ukraine sont estimés à 13 Mds d’euros, somme qui, selon le ministre, n’est pas incluse dans la LPM et sera financée en plus.

Après cet aperçu rapide des grands programmes d’armement, liés notamment aux forces nucléaires et aux dépenses d’innovation technologique, un autre moyen d’évaluation de cette LPM est de la considérer dans ses grandes masses.

Une première observation montre que sur les 413 Mds d’euros annoncés, 268 milliards d’euros sont prévus pour les équipements dont 100 milliards destinés aux grands programmes d’armement. Il faut aussi ajouter les sommes importantes destinées à augmenter les taux de disponibilité (maintenance) des équipements (49 milliards d’euros dédiés au maintien en condition opérationnelle, + 40 %),

La seconde remarque porte sur la place prépondérante que représente la dissuasion nucléaire. Les moyens accordés au nucléaire sont en augmentation constante depuis 2017. L’avancée des travaux sur les quatre futurs sous-marins lanceurs d’engins de troisième génération (SALE 3G), prévus pour 2035, mais aussi pour les évolutions du missile M51 et le nouveau missile aéroporté ASN4G, sont la cause de l’alourdissement de la facture.

Troisième remarque : selon le magazine Challenge (4), la hausse des effectifs du ministère va aussi consommer beaucoup de ressources : le nombre d’agents va augmenter de 700 postes en 2024 et en 2025, puis de 800 en 2026, 900 en 2027, 1 000 en 2028 et 2029, et 1 200 en 2030.

Quatrième remarque : l’inflation prévue est estimée par le ministère à 30 milliards d’euros sur la durée de la programmation. C’est presque un tiers de la hausse des crédits annoncée.

Cinquième remarque : le Service national universel (SNU) disparaît de la Loi de programmation militaire (LPM). Le projet est reporté compte tenu du contexte social en France.

La dernière observation n’est pas la moindre. La LPM 1924-1930 recèle une contradiction de taille : malgré cette somme colossale de 413 milliards d’euros, le ministère des Armées a dû réaliser soit des glissements ou reports de crédits importants sur des programmes majeurs, voire des « coupes claires ».

Voici des exemples de ces “coupes” ou “glissements”, selon le blog « Lignes de défense »5 :

— 200 chars *Leclerc* seront rénovés, dont 160 avant 2030. Mais la modernisation des 40 derniers exemplaires est reportée à l’horizon 2035,

— Pour les véhicules blindés, la mise en service (ainsi que la production) de 100 Jaguar (sur 300) (engin blindé de reconnaissance et de combat destiné à remplacer les AMX), 473 Griffon (sur 1827) (véhicule blindé multi-rôles (VBMR) qui doit remplacer les VAB) ainsi que 633 Serval (sur 2038) (autre véhicule blindé multirôles léger) sera reportée au-delà de 2030.

— mêmes glissements du côté de la Marine. La cible 2030 des frégates de défense et intervention (FDI) passe de 5 à 3, celle des drones SDAM passe de 15 à 8 et celle des avions de surveillance et d’intervention maritime Albatros passe de 13 à 8.

— pour l’armée de l’air, la cible de Rafales Air est réduite de 185 à 137 à l’horizon 2030. Pour les avions de transports de troupes A400M et C130, la cible est réduite de 49 avions (35 A400M et 14 C-130 H et J) pour 2030 à 39 en 2035 (plus des ATASM, avion de transport d’assaut du segment médian).

— Pour les drones MALE, la cible 2030 est réduite de 8 systèmes (24 drones) à 6 systèmes (18 drones), dont 5 systèmes Reaper et un système Eurodrone. Pour les avions de renseignement ALSR, la cible 2030 est réduite de 8 à 3 avions. Enfin, seulement 20 hélicoptères Guépard/HIL sont annoncés pour 2030, et 70 en 2035. La date pour atteindre la cible de 169 engins ne figure même plus dans les documents.

Certains commentateurs militaires ont parlé de « claque pour l’armée de terre »6.

Quelles conclusions tirer de l’ensemble de ces décisions dont certaines peuvent sembler contradictoires ?

**************************************************

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire