vendredi 7 avril 2023

"Une « guerre d'avance » ou une paix de retard ? " - ma tribune dans le journal L'Humanité

 

Le Journal l'Humanité publie sur son site une tribune libre que je lui ai proposée à propos de la Loi de programmation militaire :  "Une « guerre d'avance » ou une paix de retard ? "

Vous la trouverez à cette adresse


Pour les non-abonnés au journal, je vous l'offre au format texte ci-dessous :


Une « guerre d'avance » ou une paix de retard ?
Par Daniel Durand 

Ancien secrétaire national du Mouvement de la paix, président de l’Institut de Documentation et de recherches sur la paix.

En présentant les orientations de la Loi de programmation militaire française le 20 janvier, le président de la République a voulu se montrer bon communicant en affirmant "Nous devons donc avoir une guerre d'avance". Il a ajouté cette phrase audacieuse : "cette loi de programmation militaire devra donc tirer les conclusions de ce que notre époque porte en germe".
"Avoir une guerre d'avance" est une obsession des dirigeants français qui essaie de gommer des esprits un siècle d'erreurs de choix militaires : les pantalons rouge garance et l'offensive en terrain découvert de 1914, la ligne Maginot statique de 1939, la méconnaissance de la guérilla révolutionnaire à Diên Biên Phu en 1954, la perte de la bataille de l'opinion nationale et internationale dans la Guerre d'Algérie en 1962 et enfin l'arrêt humiliant de l'opération Barkhane en 2021.
Si l'on considère que la sécurité de notre pays tout comme la sécurité internationale sont des concepts globaux, comprenant tout à la fois des dimensions militaires mais aussi diplomatiques, économiques, culturelles et politiques, se fixer comme but principal sinon unique d'avoir "une guerre d'avance" est complètement réducteur et ne peut qu'atrophier les choix militaires proprement dits.
En effet, que signifie "tirer les conclusions de ce que notre époque porte en germe" ? Dans une démonstration facile destinée à frapper le grand public et les médias, Emmanuel Macron résume le passé récent à une "accumulation des menaces dans tous les ordres et dans toutes les géographies". Quelle courte vue de résumer le 21e siècle ainsi !
Je propose une autre grille de lecture. Pour moi, les deux dernières décennies sont marquées par l'échec de toutes les solutions de force, de nature militaire essentiellement, qui ont été appliquées dans les diverses crises ou conflits.
Irak ? L'invasion par les États-Unis d'un état souverain, sur la base d'un mensonge sur la soi-disant présence d'armes de destruction massive, au mépris de la Charte des Nations-Unies, ressemble comme une sœur à l'agression des troupes russes en Ukraine. Le résultat est un pays, l'Irak, dévasté, à la vie économique et sociale ruinée. La conséquence collatérale en a été de conforter l'Iran dans l'intention de se doter un jour, si possible, de l'arme nucléaire pour ne pas être à la merci des aléas de la politique états-unienne.
L'exemple de la Libye est tout aussi éclairant : l'intervention militaire illégale des franco-britanniques a transformé une crise interne grave qui pouvait se régler avec des efforts et pressions diplomatiques soutenus sur Khadafi en un désastre, avec là aussi, un pays aux fragiles structures sociales et tribales détruites, devenu un refuge et une plateforme d'action pour les groupes terroristes fuyant la Syrie.
Il faut ajouter à ces deux exemples, l'Afghanistan, où la guerre, puis l'occupation militaire US, puis otanienne, ont fait le lit des mollahs et réduit encore les femmes à la servitude ; la Syrie devenue un champ d'affrontements par procuration entre puissances régionales.
Pourtant les moyens militaires engagés dans ces pays n'ont pas manqué, l'OTAN est même sortie de son périmètre légal d'intervention, les diplomates de l'ONU ont été écartés !
Alors, est-ce la violence et les conflits qui ont provoqué le chaos dans ces régions, ou les solutions imposées par les grandes puissances, au service le plus souvent d'intérêts économiques et stratégiques qui ne sont pas difficiles à pointer dans chaque conflit ?
"Tirer les conclusions de ce que notre époque porte en germe" ? Oui, alors, reconnaissons que les solutions militaires ont été en échec depuis vingt ans et qu’il ne peut exister qu'une conclusion : les seules issues viables, crédibles aux conflits et aux crises internationales relèvent de l'action politique et diplomatique et le meilleur cadre pour déployer celle-ci dans le monde d'aujourd'hui est le cadre multilatéral, c'est-à-dire le cadre onusien.
Si l'outil politique le plus efficace est l'outil politique et l'outil diplomatique, comment ne pas être scandalisé par la décision de supprimer la filière diplomatique en France au bénéfice des appels à des consultants privés ? On ne construit pas une force de frappe de négociations, de contacts et d'influence en se privant de l'arme principale !
Assumez votre position, Monsieur le Président, puisque cette posture est à la mode dans le débat sur les retraites. Reconnaissez qu’affirmer qu'il faut "avoir une guerre d'avance" ne peut signifier en toute logique qu'une chose : le but de l'action publique aujourd'hui n'est pas ou plus de préparer la paix mais clairement de préparer la guerre... Vous serez le seul Président de la République à avoir doublé le budget militaire de la France en deux mandats électoraux (de 32 à 67 Mds d'€). Pour quels résultats ? La France est hors-jeu en Afrique, elle est à la remorque des USA et de l'Allemagne dans les discussions pour l'avenir de l'Ukraine, elle n'a joué qu'un rôle négatif dans les négociations qui ont abouti à un Traité sur l'interdiction des armes nucléaires (TIAN). Enfin, Emmanuel Macron a subi l'affront en septembre dernier, lors de son discours devant l'Assemblée générale des Nations unies, de devoir parler avec un tiers des sièges vides, notamment ceux des pays africains.
Avant d'examiner concrètement une loi de programmation militaire et les besoins concrets de nos armées, qui sont réels et à discuter (même s’ils ne sont pas forcément ceux mis en avant par la communication gouvernementale), il faut d'abord un débat large au Parlement et dans le pays, sur les choix de la France en matière de paix et de sécurité. Sinon, nous n'aurons pas forcément "une guerre d'avance" mais peut-être, malheureusement, "une paix de retard".

 

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