L'année 2011 sera-t-elle aussi positive que 2010 pour le désarmement ? Rappelons que 2010 a vu, sur le plan des armes nucléaires, se dérouler la Conférence d'examen du TNP (Traité de non-prolifération nucléaire) avec l'adoption d'un texte final qui relance les dynamiques telles qu'elles étaient en l'an 2000 avant l'arrivée de G.W. Bush. En septembre, l'Assemblée générale de l'ONU a tenu une session exceptionnelle pour examiner les moyens de surmonter le blocage de la conférence du désarmement à Genève. 2010 a vu également la signature entre la Russie et les États-Unis d'un Traité de réduction des missiles stratégiques (nouveau START), traité qu'Obama a réussi à faire ratifier au Sénat avant l'arrivée d'une nouvelle majorité républicaine... Enfin, un événement a marqué le désarmement conventionnel : le 1er août 2010 est entrée en vigueur la Convention d'interdiction des armes à sous-munitions, dont le processus a été bâti sur le modèle de celle d'Ottawa sur les mines antipersonnel.
Au vu de ce bilan fourni, il n'est pas sûr que 2011 n'apparaisse d'abord que comme une année de transition...
Certes, le désarmement nucléaire occupera sans doute encore le devant de la scène : la France a annoncé qu’elle organiserait à Paris en 2011 la première réunion de suivi de la Conférence d’examen du TNP de 2010 par les cinq puissances nucléaires reconnues par le TNP : France, Chine, Russie, Royaume-Uni, Etats-Unis ("P5"). Nul doute que cette occasion sera saisie par les abolitionnistes pour faire pression sur les P5 et leur rappeler leurs engagements à "désarmer de bonne foi". Rappelons nous d'ailleurs que ce 30 janvier sera l'anniversaire de l'arrêt par le Président Chirac (30/01/1996) de sa campagne d'essais nucléaires, justement sous la pression de l'opinion publique internationale.
Deux anniversaires vont également marquer 2011 : les 7 et 8 juillet, sera le 15e anniversaire de l'Avis consultatif de la Cour Internationale de Justice sur la liceité de la menace ou de l'emploi d'armes nucleaires, qui déclare notamment : "Il existe une OBLIGATION de poursuivre de bonne foi et de mener à terme des négociations conduisant au désarmement nucléaire dans tous ses aspects, sous un contrôle international strict et efficace". Le 10 septembre sera également le 15e anniversaire de l'adoption par l’Assemblée générale des Nations unies en 1996 du Traité d’interdiction complète des essais nucléaires (TICEN, ou CTBT en anglais). Celui-ci n'est pas encore entré officiellement en application, car il faut que 44 États ayant des capacités nucléaires potentielles le ratifie. À ce jour, parmi ces 44 États, neuf n’ont pas encore ratifié le Traité : Chine, États-Unis, Iran, Égypte, Indonésie, Israël, Inde, Pakistan et Corée du Nord (par contre, l'Indonésie a entamé le processus de ratification). Le Président Obama avait exprimé le souhait que les États-Unis ratifient enfin ce Traité, il paraît douteux maintenant, avec le rapport des forces et le calendrier électoral, que cette ratification intervienne en 2011..
Cette année 2011 sera très importante pour la Convention d'interdiction sur les armes biologiques, Sa septième conférence d'examen doit se tenir du 5 au 22 décembre à Genève : on peut espérer que cette Conférence d’examen fournira une opportunité pour renforcer son dispositif de contrôle qui est totalement insuffisant.
Sur le plan du désarmement conventionnel, pas de grands rendez-vous prévus dans l'année : celle-ci devrait être consacrée à élargir le soutien à la Convention d'interdiction des armes à sous-munitions entrée en application en 2010. Même souci de continuer l'élargissement pour la convention d'Ottawa sur les mines antipersonnel. Même année de transition pour un éventuel « Traité sur le commerce des armes » : c'est en 2012 qu'est prévue l’organisation à New York, d’une Conférence des Nations unies sur le traité sur le commerce des armes.
Sur le plan militant, il faut noter que le Bureau international de la paix lancera en 2011 une "Journée mondiale d'action sur les dépenses militaires" le 12 avril, au lendemain de la publication annuelle par le SIPRI (Centre d'études suédois) de son estimation des dépenses militaires mondiales qui s'approchent des 1500 milliards de dollars (plus de 50 % de hausse en moins de dix ans : vive la crise économique !).
Enfin, le 21 septembre 2011, devrait voir se poursuivre l'élargissement des initiatives autour de la Journée mondiale de la paix de l'ONU. En France, cette journée est en train de devenir un grand rendez-vous d'initiatives pour la promotion d'une culture de la paix, plus seulement à l'initiative d'associations, mais maintenant aussi à celle de municipalités ou collectivités territoriales diverses.
Rappel de quelques dates :
1er janvier : la France prend la présidence du G8. Elle a déjà pour un an les commandes du G20 après son sommet de Séoul des 12 et 13 novembre 2010.
1er janvier : l'Afrique du sud, l'Allemagne, le Portugal, l'Inde et la Colombie deviennent membres non permanents du Conseil de sécurité de l'ONU pour la période 2011-2012.
6 au 11 février : 9ème Forum social mondial à Dakar (jusqu'au 11).
12 avril, "Journée mondiale d'action sur les dépenses militaires"
7 et 8 juillet, 15e anniversaire de l'Avis consultatif de la Cour Internationale de Justice sur la liceité de la menace ou de l'emploi d'armes nucleaires
6 août et 9 août : commémoration des bombardements atomiques d'Hiroshima et Nagasaki
10 septembre : 15e anniversaire de l'adoption par l’Assemblée générale des Nations unies en 1996 du Traité d’interdiction complète des essais nucléaires (TICEN, ou CTBT en anglais)
21 septembre : journée mondiale de la paix
24 au 30 octobre : Semaine de l'ONU du désarmement
5 au 22 décembre 2011, Septième conférence d'examen de la Convention d'interdiction sur les armes biologiques, à Genève.
Daniel Durand - 11 janvier 2011
Ce blog est dédié aux problématiques de la paix et du désarmement, des institutions internationales (ONU, OTAN), à la promotion d'une culture de la paix. Textes sous license Creative Commons by-nc-sa
mardi 11 janvier 2011
jeudi 6 janvier 2011
Côte d'Ivoire : questions en débat...
La situation inquiétante de la Côte d'Ivoire suscite une multitude de questions que mon article précédent ne pouvait pas développer dans sa longueur initiale. Voici, sous formes de questions/réponses quelques informations ou réflexions supplémentaires pour participer au débat avec tous ceux qui pensent qu'une solution militaire ne serait pas une bonne chose pour le peuple ivoirien.
1/ Fallait-il faire les élections maintenant ?
L’élection présidentielle ivoirienne a été reportée six fois en dix ans par Laurent Gbagbo depuis les dernières élections en 2000. Les élections du 31 octobre seront les premières depuis le conflit qui a éclaté en Côte d’Ivoire en 2002, divisant le pays en deux parties : le nord aux mains des rebelles et le sud sous contrôle gouvernemental. L'élection présidentielle devait se tenir en octobre 2005 conformément aux dispositions légales, soit cinq ans après l'élection présidentielle ivoirienne de 2000, cela après la mission de bons offices de Thado Mbeki. Après les accords de Ouagadougou en 2007, l'élection présidentielle en Côte d'Ivoire, était prévue le 30 novembre 2008, puis reportée au dernier moment en 2009, puis finalement en novembre 2010. La tenue de ces élections était une exigence majoritaire de la population et aucune des parties n'a demandé un nouveau report de ces élections.
2/ Les élections ont-elles été préparées suffisamment en concertation avec toutes les parties, les modalités du contrôle étaient-elles suffisantes ?
"Cela aura été en tous les cas les élections africaines les plus longuement et méticuleusement préparées qui ont impliqué depuis les accords de Marcoussis en janvier 2003 (1) un nombre impressionnant d’acteurs (... Le processus électoral avait fait l’objet d’un consensus laborieux entre toutes les parties prenantes même si à chaque étape il y avait eu des dérapages. Des audiences foraines au recensement de la population, de la constitution du fichier électoral à la délivrance de cartes d’identité nationale, de la constitution puis reconstitution de la Commission électorale indépendante à la distribution des cartes d’électeurs (...)", reconnaît Pierre Sané, ancien sous-directeur de l'UNESCO dans un article, plutôt favorable aux thèses Gbagbo, dans "La Dépêche d'Abidjan". Effectivement, pour la première fois, certaines conditions comme l'autorisation de se présenter à tous les candidats (notamment à Ouattara) a été accordée, la révision des listes électorales acceptée. Peut-on améliorer ces conditions, peut-être, mais pas, sans doute, de manière significative.
3/ Les résultats des élections ont-ils été corrects ? la certification a-t-elle été sérieuse ?
Le représentant spécial de l'ONU en Côte d'Ivoire, Young-Jin Choi, a affirmé que ses services ont recompté trois fois les procès-verbaux des votes dans les régions contestées et que « même si toutes les réclamations déposées par la majorité présidentielle auprès du Conseil constitutionnel étaient prises en compte, […] le résultat du second tour tel que proclamé par le président de la CEI le 2 décembre ne changerait pas ».
Pour renforcer la sécurisation des élections, la force de l'ONU (ONUCI)a déployé 9.150 soldats, a assuré la logistique : transport du matériel de vote, puis des bulletins avant et après le vote. Pendant les mois précédents, la mission de l'ONU a fait un travail considérable d'éducation à la tolérance, la culture de paix et le civisme avec les groupes socio-professionnels, les associations de jeunes et de femmes. Le contrôle direct des opérations de vote a été effectué par des observateurs internationaux de l’Union Européenne, de l’Union Africaine, de la CEDEAO (Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest), de l’Organisation Internationale de la Francophonie, du Japon et du Centre Carter, sans doute en nombre insuffisant, mais très présents malgré tout. Il faut noter que les contestations ont porté uniquement sur les régions du Nord, parce que ces contestations ont toutes émané du camp Gbagdo qui les a multipliées et a fait un pressing politique considérable alors que ses concurrents n'ont pratiquement pas fait de requêtes (par naïveté politique ?). On ne peut donc exclure une dimension de manipulation politique sur cette accusation de fraudes éventuelles.
La seule question pendante évidemment est celle-ci : fallait-il procéder à un recomptage général des bulletins à la suite des contestations ? À noter que ni la Commission électorale indépendante, ni le Conseil constitutionnel ne l'ont proposé... et que la déclaration du représentant de l'ONU a été claire sur les écarts de voix... Cela semble matériellement et politiquement impossible aujourd'hui, mais cela permet à toutes les rumeurs et informations fausses de circuler.
4/ Ne s'agit-il pas d'une démocratie "imposée de l'extérieur" ? y-a-t-il une voie particulière à la démocratie en Côte d'Ivoire ?
L'idée que, peut-être, la "communauté internationale" voudrait imposer "de l'extérieur" un type de démocratie "occidentale" apparaît parfois. Soyons clairs, les peuples africains ne sont pas des "grands enfants", ils pratiquent, maîtrisent et connaissent fort bien les processus électoraux : ils demandent parfois aide et solidarité pour pouvoir voter librement sans la pression de dictateurs ou chefs de bande régionaux dans des situations post-conflits, c'est différent. Attention également, me semble-t-il à ne pas retomber dans des distinctions catastrophiques comme celles que nous avons connues avec les fausses oppositions entre "démocratie bourgeoise" et "démocratie prolétarienne" ou "démocratie formelle" et "démocratie réelle" ...
5/ Faut-il choisir entre Gbagbo et Ouattara ?
La question ne se pose pas ainsi. Il me semble que la question centrale est d'assurer le respect de l'expression populaire des ivoiriens et ivoiriennes. Chacune des personnalités ivoiriennes a un passé politique plus ou moins chargé. Ouattara est de pensée néo-libérale, proche du FMI, sans doute de N. Sarkozy. Guillaume Soro a été le leader de la rebellion armée. Gbagbo est toujours membre de l'Internationale socialiste, a conservé des réseaux en France dans cette mouvance (voir la visite étrange de Roland Dumas et de Jacques Vergès) et a travaillé jusqu'en 2004 avec les réseaux chiraquiens. Laurent Gbagbo a également flirté sur le thème de "l'ivoirité" lancé par K. Bédié et est responsable d'une partie des massacres qui ont eu lieu depuis 2002, ainsi que de l'assassinat ou tentative d'assassinat de plusieurs de ses adversaires politiques.
Or, me semble-t-il, dans l'état actuel du rapport des forces sur place, le seul "non-choix" débouche de fait sur le choix de Gbagbo, car c'est lui qui "joue la montre"... C'est pourquoi le choix du respect de la volonté populaire ivoirienne me semble être la bonne boussole, quels que soient les hommes qui prétendront l'incarner.
6/ Qui tire les ficelles de la situation ? La France, les États-Unis, l'impérialisme ?
Certains commentaires avancent également la thèse d'une "communauté internationale entrainée par la France officielle, et les USA". Cela mérite discussion, en dehors du léger mépris qui semble pointer envers tout ce qui peut être désigné dans ce contexte par cette expression "communauté internationale" : de l'ONU aux organisations africaines, voire à un certain nombre d'ONG...
Il est clair que la diplomatie états-unienne est très active, cherche à prendre pied en Afrique mais ne peut le faire qu'en essayant de se masquer derrière l'ONU, les institutions internationales (posture nouvelle par rapport à l'ère Bush). La France procède aussi de la même manière, mais par obligation, car elle est discréditée depuis l'échec des accords de Marcoussis en 2002. De fait, c'est donc l'ONU et les organisations africaines (UA et CEDEAO) qui ont animé les efforts pour surmonter la guerre civile ivoirienne des années 2000.
Cela ne va pas sans contradiction, mais, en même temps, cela peut être porteur d'une voie pour les pays africains pour finir de s'affranchir des séquelles des colonialismes français, britannique, espagnol et régler leurs affaires eux-mêmes... Comment soutenir cette évolution pour qu'elle ne soit pas récupérée, voire instrumentalisée par les grandes puissances ? Tel me semble être le challenge au lieu de "jeter l'eau du bain" avec le bébé onusien..
7/ Quelle issue à la crise ?
Les réflexions précédentes sont parties intégrantes de toute solution politique à la crise. Il faut éviter une solution de force militaire, qu'elle vienne du camp Gbagbo ou des partisans de la reconnaissance de Ouattara. Une pression devrait s'exprimer clairement en direction des organisations africaines, de l'ONU pour dire clairement : utilisez tous les moyens d'un règlement politique, de la discussion aux compromis, des pressions aux sanctions si nécessaires. Les intéressés, s'ils sentent cette pression, sont capables de trouver des solution originales de compromis et de concorde nationale eux-mêmes. Une autre pression doit être faite en direction du gouvernement français pour lui demander de retirer ses troupes, de modifier la nature militaire de l'opération Licorne pour lever toutes les accusations légitimes de post-colonialisme. Et comme dans d'autres régions du monde, la question est posée de travailler avec des interlocuteurs, des forces dans la société civile là-bas, capables de promouvoir des valeurs de démocratie, de tolérance, de culture de paix, et de les soutenir concrètement de manière beaucoup plus forte.
Jeudi 6 janvier 2010
1/ Fallait-il faire les élections maintenant ?
L’élection présidentielle ivoirienne a été reportée six fois en dix ans par Laurent Gbagbo depuis les dernières élections en 2000. Les élections du 31 octobre seront les premières depuis le conflit qui a éclaté en Côte d’Ivoire en 2002, divisant le pays en deux parties : le nord aux mains des rebelles et le sud sous contrôle gouvernemental. L'élection présidentielle devait se tenir en octobre 2005 conformément aux dispositions légales, soit cinq ans après l'élection présidentielle ivoirienne de 2000, cela après la mission de bons offices de Thado Mbeki. Après les accords de Ouagadougou en 2007, l'élection présidentielle en Côte d'Ivoire, était prévue le 30 novembre 2008, puis reportée au dernier moment en 2009, puis finalement en novembre 2010. La tenue de ces élections était une exigence majoritaire de la population et aucune des parties n'a demandé un nouveau report de ces élections.
2/ Les élections ont-elles été préparées suffisamment en concertation avec toutes les parties, les modalités du contrôle étaient-elles suffisantes ?
"Cela aura été en tous les cas les élections africaines les plus longuement et méticuleusement préparées qui ont impliqué depuis les accords de Marcoussis en janvier 2003 (1) un nombre impressionnant d’acteurs (... Le processus électoral avait fait l’objet d’un consensus laborieux entre toutes les parties prenantes même si à chaque étape il y avait eu des dérapages. Des audiences foraines au recensement de la population, de la constitution du fichier électoral à la délivrance de cartes d’identité nationale, de la constitution puis reconstitution de la Commission électorale indépendante à la distribution des cartes d’électeurs (...)", reconnaît Pierre Sané, ancien sous-directeur de l'UNESCO dans un article, plutôt favorable aux thèses Gbagbo, dans "La Dépêche d'Abidjan". Effectivement, pour la première fois, certaines conditions comme l'autorisation de se présenter à tous les candidats (notamment à Ouattara) a été accordée, la révision des listes électorales acceptée. Peut-on améliorer ces conditions, peut-être, mais pas, sans doute, de manière significative.
3/ Les résultats des élections ont-ils été corrects ? la certification a-t-elle été sérieuse ?
Le représentant spécial de l'ONU en Côte d'Ivoire, Young-Jin Choi, a affirmé que ses services ont recompté trois fois les procès-verbaux des votes dans les régions contestées et que « même si toutes les réclamations déposées par la majorité présidentielle auprès du Conseil constitutionnel étaient prises en compte, […] le résultat du second tour tel que proclamé par le président de la CEI le 2 décembre ne changerait pas ».
Pour renforcer la sécurisation des élections, la force de l'ONU (ONUCI)a déployé 9.150 soldats, a assuré la logistique : transport du matériel de vote, puis des bulletins avant et après le vote. Pendant les mois précédents, la mission de l'ONU a fait un travail considérable d'éducation à la tolérance, la culture de paix et le civisme avec les groupes socio-professionnels, les associations de jeunes et de femmes. Le contrôle direct des opérations de vote a été effectué par des observateurs internationaux de l’Union Européenne, de l’Union Africaine, de la CEDEAO (Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest), de l’Organisation Internationale de la Francophonie, du Japon et du Centre Carter, sans doute en nombre insuffisant, mais très présents malgré tout. Il faut noter que les contestations ont porté uniquement sur les régions du Nord, parce que ces contestations ont toutes émané du camp Gbagdo qui les a multipliées et a fait un pressing politique considérable alors que ses concurrents n'ont pratiquement pas fait de requêtes (par naïveté politique ?). On ne peut donc exclure une dimension de manipulation politique sur cette accusation de fraudes éventuelles.
La seule question pendante évidemment est celle-ci : fallait-il procéder à un recomptage général des bulletins à la suite des contestations ? À noter que ni la Commission électorale indépendante, ni le Conseil constitutionnel ne l'ont proposé... et que la déclaration du représentant de l'ONU a été claire sur les écarts de voix... Cela semble matériellement et politiquement impossible aujourd'hui, mais cela permet à toutes les rumeurs et informations fausses de circuler.
4/ Ne s'agit-il pas d'une démocratie "imposée de l'extérieur" ? y-a-t-il une voie particulière à la démocratie en Côte d'Ivoire ?
L'idée que, peut-être, la "communauté internationale" voudrait imposer "de l'extérieur" un type de démocratie "occidentale" apparaît parfois. Soyons clairs, les peuples africains ne sont pas des "grands enfants", ils pratiquent, maîtrisent et connaissent fort bien les processus électoraux : ils demandent parfois aide et solidarité pour pouvoir voter librement sans la pression de dictateurs ou chefs de bande régionaux dans des situations post-conflits, c'est différent. Attention également, me semble-t-il à ne pas retomber dans des distinctions catastrophiques comme celles que nous avons connues avec les fausses oppositions entre "démocratie bourgeoise" et "démocratie prolétarienne" ou "démocratie formelle" et "démocratie réelle" ...
5/ Faut-il choisir entre Gbagbo et Ouattara ?
La question ne se pose pas ainsi. Il me semble que la question centrale est d'assurer le respect de l'expression populaire des ivoiriens et ivoiriennes. Chacune des personnalités ivoiriennes a un passé politique plus ou moins chargé. Ouattara est de pensée néo-libérale, proche du FMI, sans doute de N. Sarkozy. Guillaume Soro a été le leader de la rebellion armée. Gbagbo est toujours membre de l'Internationale socialiste, a conservé des réseaux en France dans cette mouvance (voir la visite étrange de Roland Dumas et de Jacques Vergès) et a travaillé jusqu'en 2004 avec les réseaux chiraquiens. Laurent Gbagbo a également flirté sur le thème de "l'ivoirité" lancé par K. Bédié et est responsable d'une partie des massacres qui ont eu lieu depuis 2002, ainsi que de l'assassinat ou tentative d'assassinat de plusieurs de ses adversaires politiques.
Or, me semble-t-il, dans l'état actuel du rapport des forces sur place, le seul "non-choix" débouche de fait sur le choix de Gbagbo, car c'est lui qui "joue la montre"... C'est pourquoi le choix du respect de la volonté populaire ivoirienne me semble être la bonne boussole, quels que soient les hommes qui prétendront l'incarner.
6/ Qui tire les ficelles de la situation ? La France, les États-Unis, l'impérialisme ?
Certains commentaires avancent également la thèse d'une "communauté internationale entrainée par la France officielle, et les USA". Cela mérite discussion, en dehors du léger mépris qui semble pointer envers tout ce qui peut être désigné dans ce contexte par cette expression "communauté internationale" : de l'ONU aux organisations africaines, voire à un certain nombre d'ONG...
Il est clair que la diplomatie états-unienne est très active, cherche à prendre pied en Afrique mais ne peut le faire qu'en essayant de se masquer derrière l'ONU, les institutions internationales (posture nouvelle par rapport à l'ère Bush). La France procède aussi de la même manière, mais par obligation, car elle est discréditée depuis l'échec des accords de Marcoussis en 2002. De fait, c'est donc l'ONU et les organisations africaines (UA et CEDEAO) qui ont animé les efforts pour surmonter la guerre civile ivoirienne des années 2000.
Cela ne va pas sans contradiction, mais, en même temps, cela peut être porteur d'une voie pour les pays africains pour finir de s'affranchir des séquelles des colonialismes français, britannique, espagnol et régler leurs affaires eux-mêmes... Comment soutenir cette évolution pour qu'elle ne soit pas récupérée, voire instrumentalisée par les grandes puissances ? Tel me semble être le challenge au lieu de "jeter l'eau du bain" avec le bébé onusien..
7/ Quelle issue à la crise ?
Les réflexions précédentes sont parties intégrantes de toute solution politique à la crise. Il faut éviter une solution de force militaire, qu'elle vienne du camp Gbagbo ou des partisans de la reconnaissance de Ouattara. Une pression devrait s'exprimer clairement en direction des organisations africaines, de l'ONU pour dire clairement : utilisez tous les moyens d'un règlement politique, de la discussion aux compromis, des pressions aux sanctions si nécessaires. Les intéressés, s'ils sentent cette pression, sont capables de trouver des solution originales de compromis et de concorde nationale eux-mêmes. Une autre pression doit être faite en direction du gouvernement français pour lui demander de retirer ses troupes, de modifier la nature militaire de l'opération Licorne pour lever toutes les accusations légitimes de post-colonialisme. Et comme dans d'autres régions du monde, la question est posée de travailler avec des interlocuteurs, des forces dans la société civile là-bas, capables de promouvoir des valeurs de démocratie, de tolérance, de culture de paix, et de les soutenir concrètement de manière beaucoup plus forte.
Jeudi 6 janvier 2010
mardi 4 janvier 2011
Côte d'Ivoire : ne pas plaquer les vieux schémas...
Le risque de redémarrage d'une guerre civile en Côte d'ivoire inquiète beaucoup en ce début d'année 2011. Comment éviter une nouvelle guerre sanglante, trouver une solution politique tout en respectant la volonté du peuple ivoirien, semble être une gageure.
À lire beaucoup de commentaires dans la presse, les réactions d'associations ou de personnalités, on ne peut s'empêcher de penser qu'il y a, peut-être, un risque de vouloir à tout prix réutiliser toujours les mêmes grilles de lecture pour analyser la situation ivoirienne. Oui, la présence militaire et politique française est toujours une réalité ; oui, la diplomatie étatsunienne s'active beaucoup ; oui, les arrières-pensées de contrôle ou appropriation des richesses naturelles, notamment pétrolières des côtes ivoiriennes, sont bien présentes... Mais, ne faut-il pas voir aussi d'autres éléments plus nouveaux, en développement depuis 2004, qui doivent faire réfléchir : notamment, le rôle considérable joué par les africains eux-mêmes, au niveau de leaders comme Thabo Mbeki d'Afrique du Sud, Blaise Compaoré du Burkina Faso, d'institutions africaines comme l'Union Africaine ou la CEDEAO, ou internationales comme l'ONU ? Ces évolutions ne doivent-elles pas être mises en rapport avec les avancées, timides parfois mais réelles, du multilatéralisme dans le monde ?
Plusieurs facteurs expliquent ou illustrent cela. La politique post-coloniale classique de la France a été mise en échec : les accords de Linas-Marcoussis de 2003, le cessez-le-feu et le processus de réconciliation nationale autour de L. Gbagbo n'ont pas tenu plus d'un an et demi avant les affrontements de novembre 2004 entre la force française Licorne et les forces gouvernementales ivoiriennes. Bon gré mal gré, la diplomatie française a dû se résoudre à une internationalisation complète de la situation. Thabo Mbeki a aidé à la relance du processus de paix avec les accords de Pretoria en avril 2005. Le Conseil de Sécurité de l'ONU a créé en avril 2004 une force de maintien de la paix : l'ONUCI qui, aujourdhui, compte 9 000 hommes. La pression de la CEDEAO et de l’UA ont permis une série d'accords, en juillet 2006 à Yamoussoukro, présidé par le Secrétaire général des Nations Unies Kofi Annan,avec les cinq principaux acteurs de la crise ivoirienne : Gbagbo, Banny, Ouattara, Bédié et le Secrétaire Général des Forces nouvelles, Guillaume Soro. Un nouvel accord a été signé, le 4 mars 2007, entre le Président Gbagbo et le Secrétaire général des FN, Guillaume Soro,l’Accord politique de Ouagadougou. Un des principaux points est une procédure de révision des listes électorales qui ont permis l’inscription de trois millions de nouveaux électeurs.
C'est donc en toute logique de cette internationalisation progressive que l'ensemble des parties ont accepté de confier à la Commission électorale indépendante, créée par les accords de Pretoria d'organiser le scrution des présidentielles d'octobre et décembre 2010 et à la mission de l'ONU en Côte d'Ivoire de procéder à la certification de ces résultats. Pour comprendre l'implication très forte des Nations unies dans la dernière période, il faut remarquer que le Représentant spécial de l'ONU est le coréen Choi Young-Jin, proche du Secrétaire général Ban Ki moon. De fait, l'ONU a mené une action considérable pour régler les questions matérielles, pour faire des initiatives d'information et d'éducation au civisme, à la tolérance, y compris des sessions de formation des journalistes. Devant le Conseil de Sécurité, le Représentant de l'ONU en Côte d'Ivoire, Young-Jin Choi, a déclaré : « Les résultats obtenus via ma méthode de certification sont clairs : il y a un seul vainqueur, avec une marge irréfutable. Même si toutes les plaintes du camp présidentiel étaient prises en compte, les résultats ne changeraient pas et le candidat Ouattara resterait le vainqueur de l'élection ». Cet engagement très fort des Nations unies explique la fermeté du ton employé par Ban Ki moon dans ses dernières déclarations. Il faut noter que ces résultats des présidentielles ont été reconnus non seulement par les États membres du conseil de Sécurité, y compris par des États qui ont une politique africaine active comme la Chine, mais aussi par l'ensemble des pays africains. Remettre en cause la validité de ces résultats, donc leur certification par l'ONU, leur approbation par l'U.A et la CEDEAO, ne serait-ce pas se "tirer une balle dans le pied" pour tous les partisans du multilatéralisme ? pour tous ceux qui veulent diminuer, voir éliminer les influences post-coloniales de certaines puissances ? Que la France, les États-Unis soutiennent également ces résultats, le processus multilatéral international (qui est, "in fine", une négation de leur influence), est une contradiction éventuelle de leur côté, non du côté des altermondialistes... Ne pas respecter une volonté issue d'un scrutin ne serait-il pas en contradiction avec les déclaration sur la souveraineté africaine ? Cela signifie à mon sens que, s'il faut agir vite contre toute aventure ou intervention militaire, ouvrant la voie à une nouvelle guerre civile, l'action pour une solution politique à la crise ivoirienne, assortie éventuellement de pressions, voire de sanctions multiples, les compromis inévitables à trouver, doivent s'inscrire dans cette marge étroite entre le respect de la volonté des électeurs et le refus des solutions de force militaire. Deuxièmement, cette action pour une solution pacifique doit intégrer bien sûr, le départ rapide des forces militaires françaises de l'aéroport d'Abidjan et la fin de l'opération Licorne, mais, en contrepartie, permettre un renforcement du soutien au rôle et aux moyens donnés à la présence onusienne et aux organisations du continent africain : Union Africaine et CEDEAO.
Je tiens à préciser que je formule ces idées pour participer au débat et à la réflexion sur la situation ivoirienne mais que je le fais avec beaucoup d'humilité et de modestie, car ce n'est pas un de mes sujets d'étude habituels. Je suis preneur, bien sûr, de toutes les remarques et suggestions sur ce texte.
NB : L’Union africaine (UA) est une organisation d'États africains créée en 2002, à Durban en Afrique du Sud, Elle a remplacé l'Organisation de l'unité africaine[3] (OUA).
La Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) est une organisation intergouvernementale ouest-africaine créée le 28 mai 1975. C'est la principale structure destinée à coordonner les actions des quinze pays de l’Afrique de l'Ouest.
4 janvier 2011
À lire beaucoup de commentaires dans la presse, les réactions d'associations ou de personnalités, on ne peut s'empêcher de penser qu'il y a, peut-être, un risque de vouloir à tout prix réutiliser toujours les mêmes grilles de lecture pour analyser la situation ivoirienne. Oui, la présence militaire et politique française est toujours une réalité ; oui, la diplomatie étatsunienne s'active beaucoup ; oui, les arrières-pensées de contrôle ou appropriation des richesses naturelles, notamment pétrolières des côtes ivoiriennes, sont bien présentes... Mais, ne faut-il pas voir aussi d'autres éléments plus nouveaux, en développement depuis 2004, qui doivent faire réfléchir : notamment, le rôle considérable joué par les africains eux-mêmes, au niveau de leaders comme Thabo Mbeki d'Afrique du Sud, Blaise Compaoré du Burkina Faso, d'institutions africaines comme l'Union Africaine ou la CEDEAO, ou internationales comme l'ONU ? Ces évolutions ne doivent-elles pas être mises en rapport avec les avancées, timides parfois mais réelles, du multilatéralisme dans le monde ?
Plusieurs facteurs expliquent ou illustrent cela. La politique post-coloniale classique de la France a été mise en échec : les accords de Linas-Marcoussis de 2003, le cessez-le-feu et le processus de réconciliation nationale autour de L. Gbagbo n'ont pas tenu plus d'un an et demi avant les affrontements de novembre 2004 entre la force française Licorne et les forces gouvernementales ivoiriennes. Bon gré mal gré, la diplomatie française a dû se résoudre à une internationalisation complète de la situation. Thabo Mbeki a aidé à la relance du processus de paix avec les accords de Pretoria en avril 2005. Le Conseil de Sécurité de l'ONU a créé en avril 2004 une force de maintien de la paix : l'ONUCI qui, aujourdhui, compte 9 000 hommes. La pression de la CEDEAO et de l’UA ont permis une série d'accords, en juillet 2006 à Yamoussoukro, présidé par le Secrétaire général des Nations Unies Kofi Annan,avec les cinq principaux acteurs de la crise ivoirienne : Gbagbo, Banny, Ouattara, Bédié et le Secrétaire Général des Forces nouvelles, Guillaume Soro. Un nouvel accord a été signé, le 4 mars 2007, entre le Président Gbagbo et le Secrétaire général des FN, Guillaume Soro,l’Accord politique de Ouagadougou. Un des principaux points est une procédure de révision des listes électorales qui ont permis l’inscription de trois millions de nouveaux électeurs.
C'est donc en toute logique de cette internationalisation progressive que l'ensemble des parties ont accepté de confier à la Commission électorale indépendante, créée par les accords de Pretoria d'organiser le scrution des présidentielles d'octobre et décembre 2010 et à la mission de l'ONU en Côte d'Ivoire de procéder à la certification de ces résultats. Pour comprendre l'implication très forte des Nations unies dans la dernière période, il faut remarquer que le Représentant spécial de l'ONU est le coréen Choi Young-Jin, proche du Secrétaire général Ban Ki moon. De fait, l'ONU a mené une action considérable pour régler les questions matérielles, pour faire des initiatives d'information et d'éducation au civisme, à la tolérance, y compris des sessions de formation des journalistes. Devant le Conseil de Sécurité, le Représentant de l'ONU en Côte d'Ivoire, Young-Jin Choi, a déclaré : « Les résultats obtenus via ma méthode de certification sont clairs : il y a un seul vainqueur, avec une marge irréfutable. Même si toutes les plaintes du camp présidentiel étaient prises en compte, les résultats ne changeraient pas et le candidat Ouattara resterait le vainqueur de l'élection ». Cet engagement très fort des Nations unies explique la fermeté du ton employé par Ban Ki moon dans ses dernières déclarations. Il faut noter que ces résultats des présidentielles ont été reconnus non seulement par les États membres du conseil de Sécurité, y compris par des États qui ont une politique africaine active comme la Chine, mais aussi par l'ensemble des pays africains. Remettre en cause la validité de ces résultats, donc leur certification par l'ONU, leur approbation par l'U.A et la CEDEAO, ne serait-ce pas se "tirer une balle dans le pied" pour tous les partisans du multilatéralisme ? pour tous ceux qui veulent diminuer, voir éliminer les influences post-coloniales de certaines puissances ? Que la France, les États-Unis soutiennent également ces résultats, le processus multilatéral international (qui est, "in fine", une négation de leur influence), est une contradiction éventuelle de leur côté, non du côté des altermondialistes... Ne pas respecter une volonté issue d'un scrutin ne serait-il pas en contradiction avec les déclaration sur la souveraineté africaine ? Cela signifie à mon sens que, s'il faut agir vite contre toute aventure ou intervention militaire, ouvrant la voie à une nouvelle guerre civile, l'action pour une solution politique à la crise ivoirienne, assortie éventuellement de pressions, voire de sanctions multiples, les compromis inévitables à trouver, doivent s'inscrire dans cette marge étroite entre le respect de la volonté des électeurs et le refus des solutions de force militaire. Deuxièmement, cette action pour une solution pacifique doit intégrer bien sûr, le départ rapide des forces militaires françaises de l'aéroport d'Abidjan et la fin de l'opération Licorne, mais, en contrepartie, permettre un renforcement du soutien au rôle et aux moyens donnés à la présence onusienne et aux organisations du continent africain : Union Africaine et CEDEAO.
Je tiens à préciser que je formule ces idées pour participer au débat et à la réflexion sur la situation ivoirienne mais que je le fais avec beaucoup d'humilité et de modestie, car ce n'est pas un de mes sujets d'étude habituels. Je suis preneur, bien sûr, de toutes les remarques et suggestions sur ce texte.
NB : L’Union africaine (UA) est une organisation d'États africains créée en 2002, à Durban en Afrique du Sud, Elle a remplacé l'Organisation de l'unité africaine[3] (OUA).
La Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) est une organisation intergouvernementale ouest-africaine créée le 28 mai 1975. C'est la principale structure destinée à coordonner les actions des quinze pays de l’Afrique de l'Ouest.
4 janvier 2011
lundi 27 décembre 2010
Sécurité humaine : quelles raisons de la paix ? (3)
Dans un article précédent (http://culturedepaix.blogspot.com/2010/12/securite-humaine-un-monde-moins.html), j'ai livré quelques réflexions sur la baisse du nombre des conflits et de leurs victimes dans les dernières décennies. Je soulignais trois éléments qui ont parallèlement profondément changé dans le contexte international : la fin du colonialisme et de ses guerres meurtrières, la fin de la guerre froide et de ses affrontements connexes, la croissance sans précédent des activités internationales autour de l'ONU pour la prévention des conflits, le rétablissement de la paix.
Il s'agit de trois grandes évolutions sans lesquelles on ne peut pas comprendre l'évolution de notre planète des trois dernières décennies mais elles n'expliquent pas à elles seules cet "apaisement" apparent du monde. C'est pourquoi je soulevais dans cet article, les questions suivantes : quelles autres explications apporter à la baisse des conflits et de la violence ? Quelles "raisons de la paix" ? Cette baisse est-elle une tendance irréversible ? Quelles menaces subsistent, pouvant la remettre en cause et refaire exploser la violence du monde ?
Selon les auteurs des deux études mentionnées dans l'article précédent, plusieurs causes concourent à la baisse des violences. Une des premières réside dans l'accroissement considérable des échanges économiques et commerciaux, donc de l'interdépendance des États, dans le cadre des progrès de la mondialisation. Pour le professeur Mack, auteur du Rapport sur la sécurité humaine, "l'interdépendance", dit-il, "a augmenté le coût de la guerre, tout en réduisant ses avantages." Dans le système commercial mondial, il est presque toujours moins cher aujourd'hui d'acquérir des biens et des matières premières par le commerce, que d'envahir un pays afin de les voler.
Selon le rapport, le développement économique est une forme puissante de la prévention des conflits à long terme : dans les pays en développement, la politique économique nationale est de facto une politique de sécurité nationale. L'analyse de l'histoire de l'Asie de l'après-Seconde Guerre mondiale illustre cette situation. Après les dévastations provoquées par les guerres coloniales des grandes puissances de 1945 à 1975, la période suivante du milieu des années 1970 au milieu des années 1990, a vu le PIB par habitant dans la région doubler, et à l'inverse, le nombre de conflit diminuer de plus de moitié.
La croissance économique forte des pays asiatiques et de ceux d'Amérique du Sud mise en relation avec les progrès plus lents en Afrique et Proche-Orient, a des correspondances troublantes sur les cartes d'évolution des conflits des dernières décennies. La croissance économique, le développement social s'accompagnent d'autres facteurs : baisse des indices de fécondité, donc familles plus faciles à élever, augmentation des espérances de vie (elle a plus que doublé dans les pays arabes du Golfe -plus 18 ans- et augmentée de seulement 8 ans en Afrique sub-saharienne).
Interdépendance économique et développement forment une première batterie de causes favorables.
Interdépendance politique, resserrement des bonnes relations entre États, en forme une deuxième batterie. Le monde compte deux fois plus de pays, ils entretiennent des liens politiques de plus en plus étroits : le Secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-moon, a rappelé récemment qu'en 1960, l'ONU ne comptait que 99 États membres dont quatre pays africains contre 192 aujourd'hui. Le système international onusien a développé ses interventions, en particulier, depuis la fin de la guerre froide. Cette intervention, tant en amont que en aval des conflits a joué un rôle également considérable, pour diminuer le nombre des conflits et pour alléger les coûts humains de ceux-ci. Certes, on a l'habitude de pointer davantage les difficultés des Nations unies à enrayer tel ou tel conflit, ou à trouver rapidement une issue positive à telle ou telle situation, mais on évoque rarement les situations dramatiques qui existeraient si cette intervention n'existait pas. À noter que, depuis la fin de la guerre froide, l'augmentation du niveau, de la portée et de l'efficacité de l'aide humanitaire aux populations touchées par la guerre dans les pays en conflit, ont réduit le nombre de morts de manière significative, amélioré la vie des survivants et blessés, la vie des réfugiés.
L'implication considérable des ONG, le nombre des pays engagés dans des dispositifs divers pré et post-conflits, créent ainsi une interdépendance politique nouvelle au niveau mondial.
Ces évolutions au niveau économique, au niveau politique voient des évolutions parallèles au niveau de l'évolution des mentalités et des esprits. L'auteur du site Hérodote.net souligne l'écart existant entre l'évolution réelle des conflits et de leurs victimes dans le monde qui est en baisse, et l'impression subjective que l'opinion éprouve d'une violence sans pareille... "Sans doute sommes-nous d'autant plus sensibles à la violence que celle-ci est devenue plus rare (paradoxe mis en lumière par Tocqueville à propos des droits féodaux : ceux-ci n'ont plus été tolérés à partir du moment où ils étaient devenus marginaux).". Ce rejet croissant de la violence du monde est sans doute lié aussi à une forme de saturation médiatique ? Jour après jour, les journaux et la télévision doivent remplir leurs pages et leurs tranches d'actualités d'événements spectaculaires, ce qui aboutit à survaloriser le moindre affrontement dans un pays, sans échelle de proportions raisonnable... En même temps, la diffusion de l'information est devenue mondialisée, accélérée par les nouveaux outils de communication (télévision satellite, internet) et les réseaux sociaux qui se développent (Facebook, Twitter). C'est la naissance d'une nouvelle interdépendance, celle des esprits, des cerveaux des citoyens/citoyennes !
Les réactions des opinions publiques prennent ainsi du poids et peuvent influencer en partie les interventions des États démocratiques. Or, ceux-ci sont d'ailleurs de plus en plus nombreux puisque le pourcentage de pays dotés de gouvernements élus dans des systèmes électoraux démocratiques a doublé entre 1950 et 2008, de 29 % à 58 %.
Cette interdépendance plus grande des esprits ne peut que réjouir ceux qui luttent pour "élever les barrières de la paix dans l'esprit des hommes" selon le préambule constitutif de l'UNESCO. Certes, chacun sait que le chemin pour promouvoir une culture de paix mondiale sera long...
Notons, à ce sujet, que l'Assemblée générale des Nations unies a fait le point le 29 octobre dernier de la "Mise en œuvre de la Déclaration et du Programme d’action en faveur d’une culture de paix" et que, dans la résolution votée, elle incite l’UNESCO à examiner la possibilité de constituer un fonds spécial pour financer des projets de pays relatifs à la culture de paix et incite la Commission de consolidation de la paix (CCP) à continuer de promouvoir cette culture de paix dans ses initiatives post-conflit.
Bien sûr, ces évolutions sont des tendances. Ainsi, la réalisation des Objectifs du Millénaire pour l'éradication de la pauvreté rencontre des obstacles : ceux-ci peuvent mettre en cause la crédibilité des Nations unies. L'interdépendance économique peut inciter des grandes puissances à décider que le contrôle des matières premières qui leur sont nécessaires est un enjeu national de sécurité, et donc à utiliser la menace militaire. Les dispositifs de prévention des conflits se heurtent aux enjeux de puissance locaux comme le montre la situation en Côte d'Ivoire. La promotion de la culture de paix peut être entravée par de nouvelles craintes, nées des migrations, des modifications des pratiques culturelles ou religieuses qu'elles entraînent... Mais, je pense que les grandes tendances sont au développement d'un monde de plus en plus interdépendant, avec les nouvelles approches qui doivent en découler. Le débat est ouvert...
Dans ce débat, on peut mettre également l'appréciation du bilan à faire, des efforts de promotion de la Culture de paix après la décennie 2001-2010 qui lui était consacrée ? C'est ce que nous examinerons sans doute au début de l'année... prochaine.
27 décembre 2010
Il s'agit de trois grandes évolutions sans lesquelles on ne peut pas comprendre l'évolution de notre planète des trois dernières décennies mais elles n'expliquent pas à elles seules cet "apaisement" apparent du monde. C'est pourquoi je soulevais dans cet article, les questions suivantes : quelles autres explications apporter à la baisse des conflits et de la violence ? Quelles "raisons de la paix" ? Cette baisse est-elle une tendance irréversible ? Quelles menaces subsistent, pouvant la remettre en cause et refaire exploser la violence du monde ?
Selon les auteurs des deux études mentionnées dans l'article précédent, plusieurs causes concourent à la baisse des violences. Une des premières réside dans l'accroissement considérable des échanges économiques et commerciaux, donc de l'interdépendance des États, dans le cadre des progrès de la mondialisation. Pour le professeur Mack, auteur du Rapport sur la sécurité humaine, "l'interdépendance", dit-il, "a augmenté le coût de la guerre, tout en réduisant ses avantages." Dans le système commercial mondial, il est presque toujours moins cher aujourd'hui d'acquérir des biens et des matières premières par le commerce, que d'envahir un pays afin de les voler.
Selon le rapport, le développement économique est une forme puissante de la prévention des conflits à long terme : dans les pays en développement, la politique économique nationale est de facto une politique de sécurité nationale. L'analyse de l'histoire de l'Asie de l'après-Seconde Guerre mondiale illustre cette situation. Après les dévastations provoquées par les guerres coloniales des grandes puissances de 1945 à 1975, la période suivante du milieu des années 1970 au milieu des années 1990, a vu le PIB par habitant dans la région doubler, et à l'inverse, le nombre de conflit diminuer de plus de moitié.
La croissance économique forte des pays asiatiques et de ceux d'Amérique du Sud mise en relation avec les progrès plus lents en Afrique et Proche-Orient, a des correspondances troublantes sur les cartes d'évolution des conflits des dernières décennies. La croissance économique, le développement social s'accompagnent d'autres facteurs : baisse des indices de fécondité, donc familles plus faciles à élever, augmentation des espérances de vie (elle a plus que doublé dans les pays arabes du Golfe -plus 18 ans- et augmentée de seulement 8 ans en Afrique sub-saharienne).
Interdépendance économique et développement forment une première batterie de causes favorables.
Interdépendance politique, resserrement des bonnes relations entre États, en forme une deuxième batterie. Le monde compte deux fois plus de pays, ils entretiennent des liens politiques de plus en plus étroits : le Secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-moon, a rappelé récemment qu'en 1960, l'ONU ne comptait que 99 États membres dont quatre pays africains contre 192 aujourd'hui. Le système international onusien a développé ses interventions, en particulier, depuis la fin de la guerre froide. Cette intervention, tant en amont que en aval des conflits a joué un rôle également considérable, pour diminuer le nombre des conflits et pour alléger les coûts humains de ceux-ci. Certes, on a l'habitude de pointer davantage les difficultés des Nations unies à enrayer tel ou tel conflit, ou à trouver rapidement une issue positive à telle ou telle situation, mais on évoque rarement les situations dramatiques qui existeraient si cette intervention n'existait pas. À noter que, depuis la fin de la guerre froide, l'augmentation du niveau, de la portée et de l'efficacité de l'aide humanitaire aux populations touchées par la guerre dans les pays en conflit, ont réduit le nombre de morts de manière significative, amélioré la vie des survivants et blessés, la vie des réfugiés.
L'implication considérable des ONG, le nombre des pays engagés dans des dispositifs divers pré et post-conflits, créent ainsi une interdépendance politique nouvelle au niveau mondial.
Ces évolutions au niveau économique, au niveau politique voient des évolutions parallèles au niveau de l'évolution des mentalités et des esprits. L'auteur du site Hérodote.net souligne l'écart existant entre l'évolution réelle des conflits et de leurs victimes dans le monde qui est en baisse, et l'impression subjective que l'opinion éprouve d'une violence sans pareille... "Sans doute sommes-nous d'autant plus sensibles à la violence que celle-ci est devenue plus rare (paradoxe mis en lumière par Tocqueville à propos des droits féodaux : ceux-ci n'ont plus été tolérés à partir du moment où ils étaient devenus marginaux).". Ce rejet croissant de la violence du monde est sans doute lié aussi à une forme de saturation médiatique ? Jour après jour, les journaux et la télévision doivent remplir leurs pages et leurs tranches d'actualités d'événements spectaculaires, ce qui aboutit à survaloriser le moindre affrontement dans un pays, sans échelle de proportions raisonnable... En même temps, la diffusion de l'information est devenue mondialisée, accélérée par les nouveaux outils de communication (télévision satellite, internet) et les réseaux sociaux qui se développent (Facebook, Twitter). C'est la naissance d'une nouvelle interdépendance, celle des esprits, des cerveaux des citoyens/citoyennes !
Les réactions des opinions publiques prennent ainsi du poids et peuvent influencer en partie les interventions des États démocratiques. Or, ceux-ci sont d'ailleurs de plus en plus nombreux puisque le pourcentage de pays dotés de gouvernements élus dans des systèmes électoraux démocratiques a doublé entre 1950 et 2008, de 29 % à 58 %.
Cette interdépendance plus grande des esprits ne peut que réjouir ceux qui luttent pour "élever les barrières de la paix dans l'esprit des hommes" selon le préambule constitutif de l'UNESCO. Certes, chacun sait que le chemin pour promouvoir une culture de paix mondiale sera long...
Notons, à ce sujet, que l'Assemblée générale des Nations unies a fait le point le 29 octobre dernier de la "Mise en œuvre de la Déclaration et du Programme d’action en faveur d’une culture de paix" et que, dans la résolution votée, elle incite l’UNESCO à examiner la possibilité de constituer un fonds spécial pour financer des projets de pays relatifs à la culture de paix et incite la Commission de consolidation de la paix (CCP) à continuer de promouvoir cette culture de paix dans ses initiatives post-conflit.
Bien sûr, ces évolutions sont des tendances. Ainsi, la réalisation des Objectifs du Millénaire pour l'éradication de la pauvreté rencontre des obstacles : ceux-ci peuvent mettre en cause la crédibilité des Nations unies. L'interdépendance économique peut inciter des grandes puissances à décider que le contrôle des matières premières qui leur sont nécessaires est un enjeu national de sécurité, et donc à utiliser la menace militaire. Les dispositifs de prévention des conflits se heurtent aux enjeux de puissance locaux comme le montre la situation en Côte d'Ivoire. La promotion de la culture de paix peut être entravée par de nouvelles craintes, nées des migrations, des modifications des pratiques culturelles ou religieuses qu'elles entraînent... Mais, je pense que les grandes tendances sont au développement d'un monde de plus en plus interdépendant, avec les nouvelles approches qui doivent en découler. Le débat est ouvert...
Dans ce débat, on peut mettre également l'appréciation du bilan à faire, des efforts de promotion de la Culture de paix après la décennie 2001-2010 qui lui était consacrée ? C'est ce que nous examinerons sans doute au début de l'année... prochaine.
27 décembre 2010
mardi 21 décembre 2010
Sécurité humaine : un monde moins meurtrier ? (2)
j'évoquais dans un précédent article les évolutions vers la recherche, non seulement d'une sécurité globale au niveau des États, mais aussi d'une sécurité humaine, englobant la sûreté des individus eux-mêmes.
Dans quel contexte interviennent ces évolutions positives ? Les conflits, les guerres, les violences qui les accompagnent, sont-ils en croissance ou non, les conséquences plus meurtrières ou non ?
Un article récent du site d'histoire français Hérodote apporte un élément de réflexion intéressant. Il fait remarquer que 2001-2010 représente "la décennie la moins violente depuis 1840" alors que la vision quotidienne du journal télévisé produit parfois le sentiment que tout va de plus en mal, dans un monde de plus en plus meurtrier.. Il prend en compte seulement le nombre de décès directement imputables à la violence guerrière. Pour lui, en prenant en considération les importantes incertitudes sur les recensements des victimes, les conflits et drames de la décennie (notamment Irak, Darfour, Afghanistan, Congo), si intolérables soient-ils, aboutissent tous comptes faits en 2001-2010 à moins d'un million de morts au total. Pour l'auteur de l'étude, les décennies précédentes ont connu toutes, à chaque fois, un total supérieur à un million de morts (deux millions de morts ou davantage dans la plupart des cas, y compris les années 1990).
Un statut particulier revient au tiers de siècle 1914-1947 qui est la période la plus meurtrière de toute l'Histoire de l'humanité avec 100 à 200 millions de morts violentes sur 2 milliards d'êtres vivants, soit un taux exceptionnel de 5 à 10% de tués en l'espace d'une génération.
Selon cette étude, "il faut en définitive remonter aux années 1815-1840 pour discerner un niveau de violence internationale aussi bas qu'aujourd'hui (environ un million de victimes par décennie). En effet, après les guerres napoléoniennes (1 million de morts rien qu'en Europe, de 1804 à 1814), le monde n'a plus affaire qu'à des conflits mineurs, modérément meurtriers" (Amérique latine, Grèce, Serbie) jusqu'aux années 1840 (début des guerres en Chine, puis la guerre de Sécession aux États-Unis, le début de nouvelles guerres coloniales).
Dernière remarque à prendre en compte, les chiffres de victimes des dernières décennies se rapportent à une population mondiale de 6,5 milliards d'êtres humains, tandis que les guerres napoléoniennes ou la guerre de Sécession se rapportaient à seulement un milliard d'êtres humains.
Un récent rapport du "Projet sur la sécurité humaine" de l'université canadienne Simon Fraser étudie l'évolution des conflits, de leur intensité, de leurs causes dans les trois dernières décennies et ses conclusions vont plutôt dans le même sens que cet article de Hérodote. Pour lui, les tendances à long terme sont la réduction des risques tant des guerres civiles qu'inter-étatiques, bien que des tendances existent indiquant que le monde pourrait devenir plus dangereux du fait de la hausse de la violence islamiste, de la "rigidité" des conflits qui subsistent, et de l'impact difficile à mesurer de la crise économique sur les pays en développement.
La période étudiée est plus limitée que celle d'Hérodote puisqu'elle recouvre les trente dernières années. Ainsi, le précédent rapport de ce centre de recherches en 2005, montre que le nombre de conflits armés avait diminué de plus de 40% depuis 1992. Les conflits les plus meurtriers (ceux avec 1000 décès ou plus dans des combats) ont connu une baisse radicale de 80%. Le nombre de crises internationales, souvent messagères de guerre, a baissé de plus de 70% entre 1981 et 2001. Les guerres inter-étatiques sont plus rares que dans des périodes précédentes et représentent maintenant moins de 5% de tous les conflits armés.
Les causes les plus importantes de décès ne proviennent pas de combats réels, mais de la maladie et de la malnutrition aggravées par les conflits. Ces décès "indirects" représentent pas moins de 90% des victimes recensées dans ces crises.
Les auteurs du rapport estiment qu'il y a eu trois grands changements du contexte international qui éclairent pour une large part ces évolutions :
- la fin du colonialisme : du début des années 50 au début des années 80, les guerres coloniales ont fourni 60-100% de tous les conflits internationaux selon les années.
- la fin de la guerre froide, qui avait produit approximativement un tiers de tous les conflits de l'après-Seconde Guerre mondiale. La menace de guerre entre les deux "grands" a disparu ainsi que les « guerres par procuration » qu'ils se menaient dans les pays en voie de développement.
- la croissance sans précédent des activités internationales conçues pour arrêter ou prévenir les guerres, notamment grâce aux activités de l'ONU. Les missions de diplomatie préventive de l'ONU ont été multipliées par six, les missions de rétablissement de la paix par quatre, les opérations de paix post-conflits par quatre également, l'augmentation par onze du nombre d'États soumis à des sanctions de l'ONU, pour faire pressions sur des négociations ou prévenir un conflit. Il faut ajouter le développement sans précédent de l'action des ONG humanitaires, de développement qui limitent le nombre des victimes, notamment des victimes "annexes" (de maladie, d'épidémie, de blessures).
Ces chiffres ne diminuent en rien l'inacceptabilité du nombre énorme de victimes des conflits actuels ni l'urgence des initiatives pour l'éradication totale des guerres dans le monde. Mais ces réflexions ont le mérite de nous faire prendre un peu de recul pour ne pas oublier quelques grandes évolutions de ces dernières décennies. Il est parfois bon de voir que notre action militante quotidienne s'inscrit dans une évolution positive de l'humanité. Maintenant, d'autres questions très importantes sont pendantes : quelles autres explications apporter à la baisse des conflits et de la violence ? Quelles "raisons de la paix" ? Cette baisse est-elle une tendance irréversible ? Quelles menaces subsistent, pouvant la remettre en cause et refaire exploser la violence du monde ? Nous y reviendrons dans un prochain article....
21 décembre 2010
Dans quel contexte interviennent ces évolutions positives ? Les conflits, les guerres, les violences qui les accompagnent, sont-ils en croissance ou non, les conséquences plus meurtrières ou non ?
Un article récent du site d'histoire français Hérodote apporte un élément de réflexion intéressant. Il fait remarquer que 2001-2010 représente "la décennie la moins violente depuis 1840" alors que la vision quotidienne du journal télévisé produit parfois le sentiment que tout va de plus en mal, dans un monde de plus en plus meurtrier.. Il prend en compte seulement le nombre de décès directement imputables à la violence guerrière. Pour lui, en prenant en considération les importantes incertitudes sur les recensements des victimes, les conflits et drames de la décennie (notamment Irak, Darfour, Afghanistan, Congo), si intolérables soient-ils, aboutissent tous comptes faits en 2001-2010 à moins d'un million de morts au total. Pour l'auteur de l'étude, les décennies précédentes ont connu toutes, à chaque fois, un total supérieur à un million de morts (deux millions de morts ou davantage dans la plupart des cas, y compris les années 1990).
Un statut particulier revient au tiers de siècle 1914-1947 qui est la période la plus meurtrière de toute l'Histoire de l'humanité avec 100 à 200 millions de morts violentes sur 2 milliards d'êtres vivants, soit un taux exceptionnel de 5 à 10% de tués en l'espace d'une génération.
Selon cette étude, "il faut en définitive remonter aux années 1815-1840 pour discerner un niveau de violence internationale aussi bas qu'aujourd'hui (environ un million de victimes par décennie). En effet, après les guerres napoléoniennes (1 million de morts rien qu'en Europe, de 1804 à 1814), le monde n'a plus affaire qu'à des conflits mineurs, modérément meurtriers" (Amérique latine, Grèce, Serbie) jusqu'aux années 1840 (début des guerres en Chine, puis la guerre de Sécession aux États-Unis, le début de nouvelles guerres coloniales).
Dernière remarque à prendre en compte, les chiffres de victimes des dernières décennies se rapportent à une population mondiale de 6,5 milliards d'êtres humains, tandis que les guerres napoléoniennes ou la guerre de Sécession se rapportaient à seulement un milliard d'êtres humains.
Un récent rapport du "Projet sur la sécurité humaine" de l'université canadienne Simon Fraser étudie l'évolution des conflits, de leur intensité, de leurs causes dans les trois dernières décennies et ses conclusions vont plutôt dans le même sens que cet article de Hérodote. Pour lui, les tendances à long terme sont la réduction des risques tant des guerres civiles qu'inter-étatiques, bien que des tendances existent indiquant que le monde pourrait devenir plus dangereux du fait de la hausse de la violence islamiste, de la "rigidité" des conflits qui subsistent, et de l'impact difficile à mesurer de la crise économique sur les pays en développement.
La période étudiée est plus limitée que celle d'Hérodote puisqu'elle recouvre les trente dernières années. Ainsi, le précédent rapport de ce centre de recherches en 2005, montre que le nombre de conflits armés avait diminué de plus de 40% depuis 1992. Les conflits les plus meurtriers (ceux avec 1000 décès ou plus dans des combats) ont connu une baisse radicale de 80%. Le nombre de crises internationales, souvent messagères de guerre, a baissé de plus de 70% entre 1981 et 2001. Les guerres inter-étatiques sont plus rares que dans des périodes précédentes et représentent maintenant moins de 5% de tous les conflits armés.
Les causes les plus importantes de décès ne proviennent pas de combats réels, mais de la maladie et de la malnutrition aggravées par les conflits. Ces décès "indirects" représentent pas moins de 90% des victimes recensées dans ces crises.
Les auteurs du rapport estiment qu'il y a eu trois grands changements du contexte international qui éclairent pour une large part ces évolutions :
- la fin du colonialisme : du début des années 50 au début des années 80, les guerres coloniales ont fourni 60-100% de tous les conflits internationaux selon les années.
- la fin de la guerre froide, qui avait produit approximativement un tiers de tous les conflits de l'après-Seconde Guerre mondiale. La menace de guerre entre les deux "grands" a disparu ainsi que les « guerres par procuration » qu'ils se menaient dans les pays en voie de développement.
- la croissance sans précédent des activités internationales conçues pour arrêter ou prévenir les guerres, notamment grâce aux activités de l'ONU. Les missions de diplomatie préventive de l'ONU ont été multipliées par six, les missions de rétablissement de la paix par quatre, les opérations de paix post-conflits par quatre également, l'augmentation par onze du nombre d'États soumis à des sanctions de l'ONU, pour faire pressions sur des négociations ou prévenir un conflit. Il faut ajouter le développement sans précédent de l'action des ONG humanitaires, de développement qui limitent le nombre des victimes, notamment des victimes "annexes" (de maladie, d'épidémie, de blessures).
Ces chiffres ne diminuent en rien l'inacceptabilité du nombre énorme de victimes des conflits actuels ni l'urgence des initiatives pour l'éradication totale des guerres dans le monde. Mais ces réflexions ont le mérite de nous faire prendre un peu de recul pour ne pas oublier quelques grandes évolutions de ces dernières décennies. Il est parfois bon de voir que notre action militante quotidienne s'inscrit dans une évolution positive de l'humanité. Maintenant, d'autres questions très importantes sont pendantes : quelles autres explications apporter à la baisse des conflits et de la violence ? Quelles "raisons de la paix" ? Cette baisse est-elle une tendance irréversible ? Quelles menaces subsistent, pouvant la remettre en cause et refaire exploser la violence du monde ? Nous y reviendrons dans un prochain article....
21 décembre 2010
lundi 13 décembre 2010
Sécurité humaine : une longue quête (1)
Le secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-moon, a nommé un diplomate japonais, M. Yukio Takasu au poste de conseiller spécial pour la "sécurité humaine". Animateur d'un réseau informel, les Amis de la sécurité humaine « Friends of Human Security » (FHS) depuis 2005, il sera chargé de mener des consultations avec les États Membres, les organisations du système de l'ONU afin de faciliter une "compréhension commune du concept de sécurité humaine". En débat depuis près de vingt ans, ce concept de "sécurité humaine" a connu cette année deux impulsions : l'Assemblée Générale des Nations Unies a tenu les 21 et 22 mai 2010 un débat en séance plénière sur cette question. Le 28 juillet, elle a adopté un projet de résolution sur la sécurité humaine présenté par le Japon et par laquelle elle prend note du premier débat formel sur cette notion et elle "reconnaît la nécessité de poursuivre le débat et de parvenir à un accord sur cette définition à l’Assemblée générale" et prie le Secrétaire général de solliciter les vues des États Membres et de lui faire rapport dans un an.
On constate donc tout à la fois un débat qui continue et s'approfondit très lentement mais qui soulève des questions difficiles entre les États. Pourquoi ?
Adoptée comme principe de politique étrangère par certains pays (Canada, Norvège, Japon), la sécurité humaine demeure en effet un concept encore flou et objet de débats bien que ce thème ne soit pas nouveau.
La première définition de la sécurité humaine est fournie par le rapport du PNUD sur le développement humain de 1994. Partant du constat que « pour la plupart des gens, un sentiment d’insécurité surgit davantage des craintes engendrées par la vie quotidienne que par un événement apocalyptique mondial », le rapport invite à prendre pour objectif de la sécurité l’individu et non plus l’Etat et penser la sécurité aussi bien à l’intérieur des frontières qu’à l’extérieur. L’approche du PNUD revient à établir une liste de sept domaines classés comme autant d’enjeux sécuritaires : sécurités économique, alimentaire, sanitaire, environnementale, personnelle, collective et politique. Déjà en 1992, à l’initiative du Secrétaire général des Nations unies de l’époque, Boutros Boutros-Ghali, l’adoption d’un Agenda pour la paix avait aussi marqué un tournant. Il affirmait que « pauvreté, maladie, famine, oppression et désespoir (…) sont à la fois la source et la conséquence des conflits » et constituent « l’absolue priorité » des efforts de l’ONU. Son successeur, Kofi Annan, réaffirma cette démarche en 1998 dans deux de ses rapports.
En 1997, le ministre des Affaires étrangères canadien, Lloyd Axworthy, fait la promotion d’une « stratégie politique internationale qui devrait inclure la sécurité humaine », où la sécurité de l’individu devenait le « nouvel étalon de mesure de la sécurité mondiale ». Selon cette approche les organisations internationales, créées par les Etats afin d’établir un ordre mondial juste et pacifique, et au premier chef l’ONU dans son rôle de gardien de la paix et de la sécurité internationales que lui confère sa Charte, doivent répondre aux besoins des personnes en matière de sécurité.
L’idée de sécurité humaine est apparue ainsi dans les années 90 dans un contexte nouveau. En effet, à la fin de la Guerre froide, la sécurité des Etats s’était améliorée tandis que celle des populations n’avait cessé de se dégrader. Alors qu’il s’agissait auparavant de préserver l’intégrité territoriale et la souveraineté politique contre les agressions externes, les civils se trouvaient désormais projetés au centre des conflits contemporains. De plus en plus de conflits armés prenaient en effet la forme de guerres civiles, dans lesquelles huit victimes sur dix étaient des non combattants. Ce phénomène était dû en grande partie à la perte de capacité et d’autorité des États, incapables d’assurer la sécurité élémentaire des individus. La réflexion se développa aussi suite au double échec de la communauté internationale, au Rwanda en 1994 et dans le nord Kosovo en 1999 - cette dernière crise ayant vu l’intervention unilatérale et illégale de l’OTAN. Cette situation venait du fait que l’ONU de son côté s’avérait incapable de trouver un consensus sur le « droit d’intervention humanitaire », une des questions les plus controversées de la décennie 1990. « Si l’intervention humanitaire constitue une atteinte inadmissible à la souveraineté, comment devons-nous réagir face à des situations comme celles dont nous avons été témoins au Rwanda ou à Srebrenica, devant des violations flagrantes, massives et systématiques des droits de l’homme, qui vont à l’encontre de tous les principes sur lesquels est fondée notre condition d’êtres humains ? », interrogeait alors Kofi Annan.
Dans cette réflexion, la notion de sécurité humaine fournit un cadre conceptuel dans lequel il est possible de réexaminer la souveraineté des États. La sécurité humaine oblige l’Etat à envisager une souveraineté tournée "vers l’intérieur", c’est à dire "vers les individus" qui lui confèrent sa légitimité. Elaborée par la commission internationale de l’intervention et de la souveraineté des Etats, la notion de "responsabilité de protéger" et non plus "l'ingérence humanitaire" s’impose comme le corollaire de la sécurité humaine. Ces deux concepts ont été incorporés au document final du Sommet mondial de l’ONU de septembre 2005.
Dans le Document final adopté le 7 septembre 2005, les Etats membres réaffirment les objectifs du Millénaire, condamnent le terrorisme, décident d'instituer une Commission de consolidation de la paix, reconnaissent la responsabilité internationale de protéger les populations contre les génocides, souhaitent réformer le Conseil de sécurité et conviennent de créer un Conseil des droits de l'homme. Les Etats membres reconnaissent avoir la « responsabilité de protéger les populations du génocide, des crimes de guerre, du nettoyage ethnique et des crimes contre l'humanité » lorsque les États ne sont pas disposés ou en mesure de le faire, au besoin en ayant recours à la force.
Le fonctionnement de nouveaux organes internationaux, tels la Cour pénale internationale, la Commission de la consolidation de la paix, le Conseil des droits de l’homme va induire progressivement ces cinq dernières années des réflexions plus concrètes qui font que maintenant, la question est de préciser, exactement, le sens du concept de sécurité humaine, car il devient, de fait, opérationnel dans de nombreux domaines internationaux.
Des réticences existent encore, notamment de la part de pays du Sud qui considèrent la sécurité humaine comme un nouveau critère visant à justifier l’imposition de modèles occidentaux, alors que le concept n'est pas vraiment appliqué à l’intérieur même des pays occidentaux. Cette critique en rejoint d'autres pour qui, le flou qui entoure encore la notion de sécurité humaine, sert les intérêts de ses promoteurs en soudant des acteurs très différents autour d’objectifs qui le sont tout autant. La sécurité humaine apparaît alors essentiellement comme un outil politique, qui peut être manipulé par certaines puissances.
D'un autre côté, la sécurité humaine n'est-elle pas un des moyens de remettre directement les préoccupations des peuples, le souci de la sécurité de tous et de chacun au centre des préocuupations de la communauté internationale, sans se cacher derrière la souveraineté de soit-disants représentants non élus, corompus, dictatoriaux ?
Cela suppose évidemment une ONU renforcée, démocratique, à la légitimité non contestée.
Le Parlement européen, dans un voeu voté fin septembre 2005, avait bien noté que le soutien à la sécurité humaine passait par un "engagement en faveur d'une ONU forte, rappelant qu'un multilatéralisme authentique constitue l'outil le plus approprié pour relever les défis, résoudre les problèmes et éloigner les menaces auxquels la communauté internationale est confrontée". Sécurité humaine et multilatéralisme sont liés, au risque sinon de permettre des instrumentalisations douteuses.
Le contexte de 2010 n'est pas celui de 2005, ni a fortiori de 1994 : il est sans doute plus favorable à la paix, à la place de l'ONU. Un récent rapport du Projet sur la sécurité humaine de l'université canadienne Simon Fraser étudie l'évolution des conflits, de leur intensité, de leurs causes dans ces dernières décennies. Les évolutions sont notables : nous y reviendrons dans un prochain article.
lundi 13 décembre 2010
On constate donc tout à la fois un débat qui continue et s'approfondit très lentement mais qui soulève des questions difficiles entre les États. Pourquoi ?
Adoptée comme principe de politique étrangère par certains pays (Canada, Norvège, Japon), la sécurité humaine demeure en effet un concept encore flou et objet de débats bien que ce thème ne soit pas nouveau.
La première définition de la sécurité humaine est fournie par le rapport du PNUD sur le développement humain de 1994. Partant du constat que « pour la plupart des gens, un sentiment d’insécurité surgit davantage des craintes engendrées par la vie quotidienne que par un événement apocalyptique mondial », le rapport invite à prendre pour objectif de la sécurité l’individu et non plus l’Etat et penser la sécurité aussi bien à l’intérieur des frontières qu’à l’extérieur. L’approche du PNUD revient à établir une liste de sept domaines classés comme autant d’enjeux sécuritaires : sécurités économique, alimentaire, sanitaire, environnementale, personnelle, collective et politique. Déjà en 1992, à l’initiative du Secrétaire général des Nations unies de l’époque, Boutros Boutros-Ghali, l’adoption d’un Agenda pour la paix avait aussi marqué un tournant. Il affirmait que « pauvreté, maladie, famine, oppression et désespoir (…) sont à la fois la source et la conséquence des conflits » et constituent « l’absolue priorité » des efforts de l’ONU. Son successeur, Kofi Annan, réaffirma cette démarche en 1998 dans deux de ses rapports.
En 1997, le ministre des Affaires étrangères canadien, Lloyd Axworthy, fait la promotion d’une « stratégie politique internationale qui devrait inclure la sécurité humaine », où la sécurité de l’individu devenait le « nouvel étalon de mesure de la sécurité mondiale ». Selon cette approche les organisations internationales, créées par les Etats afin d’établir un ordre mondial juste et pacifique, et au premier chef l’ONU dans son rôle de gardien de la paix et de la sécurité internationales que lui confère sa Charte, doivent répondre aux besoins des personnes en matière de sécurité.
L’idée de sécurité humaine est apparue ainsi dans les années 90 dans un contexte nouveau. En effet, à la fin de la Guerre froide, la sécurité des Etats s’était améliorée tandis que celle des populations n’avait cessé de se dégrader. Alors qu’il s’agissait auparavant de préserver l’intégrité territoriale et la souveraineté politique contre les agressions externes, les civils se trouvaient désormais projetés au centre des conflits contemporains. De plus en plus de conflits armés prenaient en effet la forme de guerres civiles, dans lesquelles huit victimes sur dix étaient des non combattants. Ce phénomène était dû en grande partie à la perte de capacité et d’autorité des États, incapables d’assurer la sécurité élémentaire des individus. La réflexion se développa aussi suite au double échec de la communauté internationale, au Rwanda en 1994 et dans le nord Kosovo en 1999 - cette dernière crise ayant vu l’intervention unilatérale et illégale de l’OTAN. Cette situation venait du fait que l’ONU de son côté s’avérait incapable de trouver un consensus sur le « droit d’intervention humanitaire », une des questions les plus controversées de la décennie 1990. « Si l’intervention humanitaire constitue une atteinte inadmissible à la souveraineté, comment devons-nous réagir face à des situations comme celles dont nous avons été témoins au Rwanda ou à Srebrenica, devant des violations flagrantes, massives et systématiques des droits de l’homme, qui vont à l’encontre de tous les principes sur lesquels est fondée notre condition d’êtres humains ? », interrogeait alors Kofi Annan.
Dans cette réflexion, la notion de sécurité humaine fournit un cadre conceptuel dans lequel il est possible de réexaminer la souveraineté des États. La sécurité humaine oblige l’Etat à envisager une souveraineté tournée "vers l’intérieur", c’est à dire "vers les individus" qui lui confèrent sa légitimité. Elaborée par la commission internationale de l’intervention et de la souveraineté des Etats, la notion de "responsabilité de protéger" et non plus "l'ingérence humanitaire" s’impose comme le corollaire de la sécurité humaine. Ces deux concepts ont été incorporés au document final du Sommet mondial de l’ONU de septembre 2005.
Dans le Document final adopté le 7 septembre 2005, les Etats membres réaffirment les objectifs du Millénaire, condamnent le terrorisme, décident d'instituer une Commission de consolidation de la paix, reconnaissent la responsabilité internationale de protéger les populations contre les génocides, souhaitent réformer le Conseil de sécurité et conviennent de créer un Conseil des droits de l'homme. Les Etats membres reconnaissent avoir la « responsabilité de protéger les populations du génocide, des crimes de guerre, du nettoyage ethnique et des crimes contre l'humanité » lorsque les États ne sont pas disposés ou en mesure de le faire, au besoin en ayant recours à la force.
Le fonctionnement de nouveaux organes internationaux, tels la Cour pénale internationale, la Commission de la consolidation de la paix, le Conseil des droits de l’homme va induire progressivement ces cinq dernières années des réflexions plus concrètes qui font que maintenant, la question est de préciser, exactement, le sens du concept de sécurité humaine, car il devient, de fait, opérationnel dans de nombreux domaines internationaux.
Des réticences existent encore, notamment de la part de pays du Sud qui considèrent la sécurité humaine comme un nouveau critère visant à justifier l’imposition de modèles occidentaux, alors que le concept n'est pas vraiment appliqué à l’intérieur même des pays occidentaux. Cette critique en rejoint d'autres pour qui, le flou qui entoure encore la notion de sécurité humaine, sert les intérêts de ses promoteurs en soudant des acteurs très différents autour d’objectifs qui le sont tout autant. La sécurité humaine apparaît alors essentiellement comme un outil politique, qui peut être manipulé par certaines puissances.
D'un autre côté, la sécurité humaine n'est-elle pas un des moyens de remettre directement les préoccupations des peuples, le souci de la sécurité de tous et de chacun au centre des préocuupations de la communauté internationale, sans se cacher derrière la souveraineté de soit-disants représentants non élus, corompus, dictatoriaux ?
Cela suppose évidemment une ONU renforcée, démocratique, à la légitimité non contestée.
Le Parlement européen, dans un voeu voté fin septembre 2005, avait bien noté que le soutien à la sécurité humaine passait par un "engagement en faveur d'une ONU forte, rappelant qu'un multilatéralisme authentique constitue l'outil le plus approprié pour relever les défis, résoudre les problèmes et éloigner les menaces auxquels la communauté internationale est confrontée". Sécurité humaine et multilatéralisme sont liés, au risque sinon de permettre des instrumentalisations douteuses.
Le contexte de 2010 n'est pas celui de 2005, ni a fortiori de 1994 : il est sans doute plus favorable à la paix, à la place de l'ONU. Un récent rapport du Projet sur la sécurité humaine de l'université canadienne Simon Fraser étudie l'évolution des conflits, de leur intensité, de leurs causes dans ces dernières décennies. Les évolutions sont notables : nous y reviendrons dans un prochain article.
lundi 13 décembre 2010
lundi 6 décembre 2010
OTAN : la difficile justification existentielle de Lisbonne
Le sommet que l'OTAN a tenu à Lisbonne et le nouveau "concept stratégique" adopté (la "ligne de conduite" des alliés pour les prochaines années) ont suscité beaucoup de commentaires sur les "perdants" et les gagnants"... Deux semaines après, que peut-on en dégager ?
Concernant la question centrale de l'avenir des armes nucléaires, le concept stratégique adopté "engage l’OTAN sur l’objectif qui consiste à créer les conditions pour un monde sans armes nucléaires – mais il reconfirme que, tant qu’il y aura des armes nucléaires dans le monde, l’OTAN restera une alliance nucléaire". Nous sommes bien au coeur de l'ambiguité actuelle des diplomaties des grandes puissances. la formule "tant que..., nous garderons des armes nucléaires" est remarquablement hypocrite car elle se traduit par un "puisqu'il y a des armes nucléaires, nous gardons les nôtres et on verra"...
En effet, on trouve bien sûr, dans ce même texte de l'OTAN, une formule apparemment très politiquement correcte : " Nous sommes déterminés à tendre vers un monde plus sûr pour tous et à créer les conditions d'un monde sans armes nucléaires, conformément aux objectifs du Traité sur la non prolifération des armes nucléaires, selon une approche qui favorise la stabilité internationale et se fonde sur le principe d'une sécurité non diminuée pour tous", qui rappelle les amendements français soutenus à New-York, en mai dernier à la conférence du TNP.
Mais que vaut cette formule, quand les alliés réaffirment ailleurs dans le texte que l'OTAN maintiendra des armes nucléaires en Europe (elle se contentera de chercher "à réunir les conditions pour de nouvelles réductions") : or, tous les experts reconnaissent que ces armes (des bombes nucléaires basés sur des bombardiers) n'ont aucune justification de dissuasion mais ont uniquement un rôle politique d'intimidation.
Deuxièmement, le texte réaffirme clairement deux volontés : "nous maintiendrons une combinaison appropriée de forces nucléaires et conventionnelles" et "nous alimenterons les budgets de défense aux niveaux nécessaires pour que nos forces armées aient des moyens suffisants". À Lisbonne, le processus de désarmement nucléaire relancé depuis un an a connu, sinon un coup d'arrêt, au minimum, une pause illustrée par cette fausse vérité de bon sens, formulée également dans le texte :"Aussi longtemps qu’il y aura des armes nucléaires, l’OTAN restera une alliance nucléaire". Certes, on ne pouvait guère attendre d'une alliance militaire qu'elle aille dans le sens du désarmement, il reviendra donc aux citoyens de transformer cette formule en "Aussi longtemps qu’il y aura des armes nucléaires, les gouvernements doivent travailler à les éliminer complètement et partout dans le monde"...
La deuxième conclusion que je tire de la lecture du concept stratégique adopté par l'OTAN est un besoin considérable de trouver de nouvelles justifications à l'existence de cette alliance militaire qui n'a plus d'ennemi classique officiel, puisque celui qui était toujours désigné de fait, la Russie, assistait à la réunion. Pour justifier son existence, l'OTAN a donc élargi le champ des menaces en y mêlant pêle-mêle le terrorisme, la cybercriminalité et... la protection des voies d'approvisionnement énergétiques : pétrole, uranium, gaz, nous voilà prévenus....
Or, tous ces domaines devraient relever d'abord du renforcement de la coopération policière, judiciaire plus que du relèvement des moyens militaires nucléaires et conventionnels... Cette orientation apporte de l'eau aux moulins de ceux qui estiment que l’OTAN est aujourd’hui, moins une alliance militaire qu’un moyen de contrôle économique et politique par les Etats-Unis de leurs intérêts propres et de contrôle politique de leurs « alliés». Cette critique est renforcée par l'insistance mise par la déclaration affirmant que "l’UE est un partenaire unique et essentiel pour l’OTAN. Les deux organisations sont composées, en grande partie, des mêmes États, et tous leurs membres partagent les mêmes valeurs". L'OTAN enfonce le clou en répétant que "l'OTAN et l'UE peuvent et doivent jouer des rôles complémentaires et se renforcer mutuellement, en soutien de la paix et de la sécurité internationales" : ceci n'est pas sans poser question : une alliance militaire et un ensemble politique ne se situent pas vraiment sur le même plan. "Je t'embrasse pour mieux t'étouffer", dit le proverbe.
Les "signaux" politiques envoyés par le sommet de Lisbonne sont essentiellement négatifs : il est donc curieux d'entendre un des responsables des questions de défense au parti socialiste, M. Fabius, déclarer au Forum de la Presse diplomatique (contrairement à ce qu'autres dirigeants dont Martine Aubry, avait dit, lors du retour de la France de M. Sarkozy dans le commandement militaire de l'OTAN), "On ne ressortira pas du commandement" et ajouter simplement : "Nous demanderons que les deux exigences formulées par la France - un poids accru de notre pays dans les structures militaires et une défense européenne plus forte - soient satisfaites." On a du mal à voir là une politique alternative aux mauvais choix de Nicolas Sarkozy.
In fine, la principale mesure militaire concrète annoncée est la création d'un bouclier anti-missiles visant, quasi officiellement l'Iran, et, sans le dire, aussi la Chine. Cette décision n'est pas sans évoquer pour les Français la construction de la fameuse "ligne Maginot" qui devait constituer un mur infranchissable pour l'armée allemande. Là encore, outre le fait que le projet de bouclier antimissile sera particulièrement onéreux (plusieurs milliards d’euros) et d'une efficacité douteuse, des critiques font remarquer que la contribution financière des européens permettra de financer l’industrie militaire outre-atlantique au détriment de la recherche européenne et de notre propre tissu industriel. Cette course continue vers plus de dépenses militaires stériles a d'ailleurs été de nouveau condamnée par le Pape qui, en recevant l'ambassadeur du Japon, a réaffirmé le 27 novembre dernier qu'une "part des sommes allouées aux armes pourrait être réaffectée à des projets de développement économique et social, d’éducation et de santé. Cela contribuerait sans aucun doute à la stabilité intérieure des pays et à celle entre les peuples". Nos lecteurs savent qu'en 2009, 1.531 milliards de dollars ont été dépensés en armements dans le monde (+ 50% par rapport à 2000). Or, 15 milliards de dollars par an suffisent pour fournir de l’eau potable à tous les humains; 20 milliards pour éradiquer la faim et la malnutrition et 12 milliards pour éduquer tous les enfants.
Sans angélisme aucun, il y a là matière à réfléchir sur la réduction de la militarisation du monde, d'autant plus que le même sommet de l'OTAN a dû reconnaître que les solutions purement militaires étaient en échec : "les enseignements tirés des opérations de l’OTAN, en particulier en Afghanistan et dans les Balkans occidentaux, montrent à l’évidence qu’une approche globale – politique, civile et militaire – est indispensable pour une gestion de crise efficace". Le texte ajoute aussi "La meilleure façon de gérer un conflit, c’est d’éviter qu’il ne survienne". Nous avons envie de dire : "just do it !".
6 décembre 2010
Concernant la question centrale de l'avenir des armes nucléaires, le concept stratégique adopté "engage l’OTAN sur l’objectif qui consiste à créer les conditions pour un monde sans armes nucléaires – mais il reconfirme que, tant qu’il y aura des armes nucléaires dans le monde, l’OTAN restera une alliance nucléaire". Nous sommes bien au coeur de l'ambiguité actuelle des diplomaties des grandes puissances. la formule "tant que..., nous garderons des armes nucléaires" est remarquablement hypocrite car elle se traduit par un "puisqu'il y a des armes nucléaires, nous gardons les nôtres et on verra"...
En effet, on trouve bien sûr, dans ce même texte de l'OTAN, une formule apparemment très politiquement correcte : " Nous sommes déterminés à tendre vers un monde plus sûr pour tous et à créer les conditions d'un monde sans armes nucléaires, conformément aux objectifs du Traité sur la non prolifération des armes nucléaires, selon une approche qui favorise la stabilité internationale et se fonde sur le principe d'une sécurité non diminuée pour tous", qui rappelle les amendements français soutenus à New-York, en mai dernier à la conférence du TNP.
Mais que vaut cette formule, quand les alliés réaffirment ailleurs dans le texte que l'OTAN maintiendra des armes nucléaires en Europe (elle se contentera de chercher "à réunir les conditions pour de nouvelles réductions") : or, tous les experts reconnaissent que ces armes (des bombes nucléaires basés sur des bombardiers) n'ont aucune justification de dissuasion mais ont uniquement un rôle politique d'intimidation.
Deuxièmement, le texte réaffirme clairement deux volontés : "nous maintiendrons une combinaison appropriée de forces nucléaires et conventionnelles" et "nous alimenterons les budgets de défense aux niveaux nécessaires pour que nos forces armées aient des moyens suffisants". À Lisbonne, le processus de désarmement nucléaire relancé depuis un an a connu, sinon un coup d'arrêt, au minimum, une pause illustrée par cette fausse vérité de bon sens, formulée également dans le texte :"Aussi longtemps qu’il y aura des armes nucléaires, l’OTAN restera une alliance nucléaire". Certes, on ne pouvait guère attendre d'une alliance militaire qu'elle aille dans le sens du désarmement, il reviendra donc aux citoyens de transformer cette formule en "Aussi longtemps qu’il y aura des armes nucléaires, les gouvernements doivent travailler à les éliminer complètement et partout dans le monde"...
La deuxième conclusion que je tire de la lecture du concept stratégique adopté par l'OTAN est un besoin considérable de trouver de nouvelles justifications à l'existence de cette alliance militaire qui n'a plus d'ennemi classique officiel, puisque celui qui était toujours désigné de fait, la Russie, assistait à la réunion. Pour justifier son existence, l'OTAN a donc élargi le champ des menaces en y mêlant pêle-mêle le terrorisme, la cybercriminalité et... la protection des voies d'approvisionnement énergétiques : pétrole, uranium, gaz, nous voilà prévenus....
Or, tous ces domaines devraient relever d'abord du renforcement de la coopération policière, judiciaire plus que du relèvement des moyens militaires nucléaires et conventionnels... Cette orientation apporte de l'eau aux moulins de ceux qui estiment que l’OTAN est aujourd’hui, moins une alliance militaire qu’un moyen de contrôle économique et politique par les Etats-Unis de leurs intérêts propres et de contrôle politique de leurs « alliés». Cette critique est renforcée par l'insistance mise par la déclaration affirmant que "l’UE est un partenaire unique et essentiel pour l’OTAN. Les deux organisations sont composées, en grande partie, des mêmes États, et tous leurs membres partagent les mêmes valeurs". L'OTAN enfonce le clou en répétant que "l'OTAN et l'UE peuvent et doivent jouer des rôles complémentaires et se renforcer mutuellement, en soutien de la paix et de la sécurité internationales" : ceci n'est pas sans poser question : une alliance militaire et un ensemble politique ne se situent pas vraiment sur le même plan. "Je t'embrasse pour mieux t'étouffer", dit le proverbe.
Les "signaux" politiques envoyés par le sommet de Lisbonne sont essentiellement négatifs : il est donc curieux d'entendre un des responsables des questions de défense au parti socialiste, M. Fabius, déclarer au Forum de la Presse diplomatique (contrairement à ce qu'autres dirigeants dont Martine Aubry, avait dit, lors du retour de la France de M. Sarkozy dans le commandement militaire de l'OTAN), "On ne ressortira pas du commandement" et ajouter simplement : "Nous demanderons que les deux exigences formulées par la France - un poids accru de notre pays dans les structures militaires et une défense européenne plus forte - soient satisfaites." On a du mal à voir là une politique alternative aux mauvais choix de Nicolas Sarkozy.
In fine, la principale mesure militaire concrète annoncée est la création d'un bouclier anti-missiles visant, quasi officiellement l'Iran, et, sans le dire, aussi la Chine. Cette décision n'est pas sans évoquer pour les Français la construction de la fameuse "ligne Maginot" qui devait constituer un mur infranchissable pour l'armée allemande. Là encore, outre le fait que le projet de bouclier antimissile sera particulièrement onéreux (plusieurs milliards d’euros) et d'une efficacité douteuse, des critiques font remarquer que la contribution financière des européens permettra de financer l’industrie militaire outre-atlantique au détriment de la recherche européenne et de notre propre tissu industriel. Cette course continue vers plus de dépenses militaires stériles a d'ailleurs été de nouveau condamnée par le Pape qui, en recevant l'ambassadeur du Japon, a réaffirmé le 27 novembre dernier qu'une "part des sommes allouées aux armes pourrait être réaffectée à des projets de développement économique et social, d’éducation et de santé. Cela contribuerait sans aucun doute à la stabilité intérieure des pays et à celle entre les peuples". Nos lecteurs savent qu'en 2009, 1.531 milliards de dollars ont été dépensés en armements dans le monde (+ 50% par rapport à 2000). Or, 15 milliards de dollars par an suffisent pour fournir de l’eau potable à tous les humains; 20 milliards pour éradiquer la faim et la malnutrition et 12 milliards pour éduquer tous les enfants.
Sans angélisme aucun, il y a là matière à réfléchir sur la réduction de la militarisation du monde, d'autant plus que le même sommet de l'OTAN a dû reconnaître que les solutions purement militaires étaient en échec : "les enseignements tirés des opérations de l’OTAN, en particulier en Afghanistan et dans les Balkans occidentaux, montrent à l’évidence qu’une approche globale – politique, civile et militaire – est indispensable pour une gestion de crise efficace". Le texte ajoute aussi "La meilleure façon de gérer un conflit, c’est d’éviter qu’il ne survienne". Nous avons envie de dire : "just do it !".
6 décembre 2010
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