L’examen parlementaire du projet de loi de finances 2027 a commencé en séance publique à l'Assemblée nationale le 13 octobre. Les auditions de la commission de la Défense se déroulent depuis le 7 octobre.
Dans cet article, j’essaierai d’examiner le débat qui est nécessaire sur le budget militaire, dans l’esprit de l’appel du pape, c’est-à-dire travailler à une paix qui ne soit ni une capitulation devant la violence ni une justification permanente de la guerre, comme je l’évoquai dans un article précédent sur mon blog (1).
Nous sommes devant une double exigence : donner à la France les moyens de se protéger et faire en sorte que cette puissance serve effectivement la paix.
La contrainte de la Loi de programmation militaire
À cet égard, le débat budgétaire de cet automne 2026 sur les crédits militaires prend un sens différent lorsqu'on le replace dans l'évolution de la loi de programmation militaire (LPM). Il doit permettre de comprendre quelle conception de la sécurité, la France veut inscrire dans sa programmation à long terme.
La LPM 2024-2030, telle qu'actualisée en 2026, porte l'effort de défense français à 436 milliards d'euros sur la période, avec une trajectoire qui atteindra 76,3 milliards en 2030 (contre 63,4 en 2026) . L'actualisation en juin 2026 a ajouté 36 milliards supplémentaires. Le Sénat avait même tenté de porter l'augmentation à 50 milliards d’euros supplémentaires au lieu de 36 Mds, rallonge refusée heureusement.
Cette programmation soulève trois problèmes structurels : l'absence de symétrie entre l'effort militaire et l'effort diplomatique, l'opacité persistante sur l'exécution réelle (reports de charges croissants), et l'absence de tout volet de maîtrise des armements ou de désescalade dans l'architecture budgétaire.
Dans les principales augmentations, on trouve
Munitions +8,5 +53 % (total 26,3 Mds€)
Espace +3,9 +65 % (total 10,1 Mds€)
Drones +2,0 +39 % (total 8,4 Mds€)
Parmi les programmes majeurs, la DGA a confirmé un budget de 1,1 milliard d'euros pour un missile balistique sol-sol de 2 500 km de portée, avec une entrée en service visée en 2035. Ce missile, par sa portée, est clairement destiné à être utilisé pour une guerre contre la Russie.
La LPM initiale prévoyait une actualisation avant fin 2027, précédée d'une revue nationale stratégique, pour « vérifier l'adéquation entre les objectifs fixés, les réalisations et les moyens alloués » . L'actualisation de 2026 a été adoptée avant cette échéance, à la demande du gouvernement, sans réexamen de cette programmation ! La trajectoire est inscrite jusqu'en 2030, sans mécanisme automatique de réexamen en cas d’amélioration du contexte stratégique, comme une éventuelle cessation des hostilités en Ukraine.
Cette rigidité est problématique pour deux raisons. Premièrement, la réalisation de certains programmes, notamment nucléaires, s’étend jusqu’en 2035 donc déborde sur la future Loi de programmation militaire. Il faut donc pouvoir examiner régulièrement la validité de ces choix, afin de les maintenir, ou les ralentir ou les suspendre suivant le contexte stratégique.
Deuxièmement, une programmation militaire conçue comme irréversible tend à produire sa propre justification — les capacités développées créent des attentes opérationnelles et industrielles qui rendent politiquement coûteux tout ralentissement, même si les conditions de sécurité s'améliorent.
L’objectif politique de la LPM est clair : préparer la guerre, préparer les armées à un engagement majeur de haute intensité, en tirant soi-disant les leçons de l'Ukraine (munitions, drones, guerre électronique, défense sol-air) et en investissant dans les domaines émergents (espace, IA, frappe dans la profondeur). L’hypothèse d’une guerre de « haute intensité » est peu crédible à l’examen des guerres d’Afghanistan, d’Irak, d’Iran et même d’Ukraine. Toutes d’ailleurs montrent l’échec des solutions de force massive depuis vingt ans et amène à la conclusion : les seules issues viables, crédibles aux conflits et aux crises internationales relèvent de l’action politique et diplomatique et le meilleur cadre pour déployer celle-ci dans le monde d’aujourd’hui est le cadre multilatéral, c’est-à-dire le cadre onusien.
Par contre, les formes asymétriques de guerre sont possibles et la vigilance en matière de technologies nouvelles, drones, intelligence artificielle, cybersécurité doit bien sûr être développée, là encore, de manière « conservatoire » pour la décennie à venir. Mais de fait, la LPM superpose les dépenses issues d’une ancienne vision, celle de la « guerre de haute intensité » à celles nécessitées par les pratiques nouvelles observées en Ukraine notamment.
La LPM organise budgétairement la préparation à la guerre, sans organiser la préparation à la paix. Les 36 milliards supplémentaires ne sont accompagnés d'aucun effort équivalent en maîtrise des armements, dialogue stratégique, ou reconstruction d'une architecture de sécurité européenne incluant la Russie.
Elle montre une trajectoire politique qui, pour reprendre les mots du pape François, risque de « produire la guerre » plutôt que de la prévenir (2).
Le débat sur la sécurité de la France et ses moyens militaires est complètement biaisé par cette réalité : la programmation actuelle chiffre les moyens militaires supplémentaires, mais ne leur associe pas un ensemble équivalent d'objectifs diplomatiques datés.
La vie publique française, la démocratie a besoin d’innovations et de nouvelles pratiques pour nous dégager de l’étouffoir du pouvoir régalien absolu d’un seul homme, le président de la République. Toute loi de programmation militaire devrait être accompagnée en parallèle d’un volet stratégique et de sécurité collective qui soit discuté et voté à l’Assemblée nationale en même temps. Il devrait comporter les éléments suivants :
1. Un rapport annuel sur la réduction des risques : le gouvernement présenterait en même temps que le bilan d'exécution de la LPM les progrès diplomatiques obtenus, les accords négociés et les mesures de désescalade entreprises. Cela pourrait concerner le TNP, le TIAN, les systèmes d'armes autonomes, l'espace et la prévention des incidents militaires en Europe.
2. Une évaluation contradictoire des grands programmes : pour chaque investissement majeur, un examen comparerait les besoins opérationnels, le coût complet, les risques stratégiques et les possibilités de réduction des risques par la diplomatie.
3. Des objectifs diplomatiques associés aux crédits d’équipement : la France se fixerait des échéances pour ses initiatives au sein de l'ONU, de l'OSCE, du TNP et des négociations sur l'IA militaire et l'espace, avec un suivi public des résultats.
4. Une clause de réexamen stratégique : à intervalles réguliers, le Parlement examinerait si l'évolution des menaces et les résultats diplomatiques justifient le maintien, l'accélération, le report ou la réorientation de certains programmes.
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Comme lorsqu’on regarde l’ensemble de la Loi de programmation militaire, une question se pose lors de l’examen du budget pour 2027 : la France programme-t-elle seulement une montée en puissance militaire, ou se donne-t-elle aussi des objectifs vérifiables de réduction des risques stratégiques ?
Le budget 2027 est donc fixé à 63,4 milliards d'euros, une somme considérable qui correspond à une hausse de 6,5 milliards d'euros par rapport à 2026, soit plus 11,4 % (à comparer à la hausse du budget de l’Éducation nationale de 1,2 Mds d’euros !).
C’est la plus forte progression de tous les ministères dans le projet de loi de finances . Cette enveloppe inclut une « surmarche » de 3,5 milliards au-delà de la trajectoire initiale de la Loi de programmation militaire (LPM), justifiée par le soi-disant « retour des guerres de haute intensité» et destinée prioritairement aux munitions, drones, capacités spatiales et défenses sol-air .
De plus, la « dissuasion nucléaire » est portée à 7,9 milliards d'euros en 2027, un choix qui devrait appeler un débat le plus approfondi alors que la France adopte une attitude très négative lors des grandes conférences de contrôle des armements nucléaire de cette année : TNP et TIAN. Mais en fait, la doctrine de la dissuasion nucléaire aboutit à tuer toute réflexion sur les conditions de la sécurité nationale.
On peut dire que la France a décidé non pas d’une simple modernisation mais d’un renouvellement quasi complet de ses forces nucléaires d’ici 2035. Comme les programmes lancés dans cette LPM ne s’achèveront qu’en 2035-2037, cela signifiera qu’une somme équivalente pour les équipements nucléaires, sera inscrite dans la LPM suivante. La construction de nouvelles armes nucléaires et la modernisation de certaines représentera donc un coût total d’ici 2035 d’au moins cent milliards d’euros !
En avril 2026, l'examen de la révision de la LPM avait tourné autour d’une hypothèse centrale explicitement assumée : « une confrontation majeure avec la Russie » . Ainsi, nous ne sommes plus dans une posture de dissuasion défensive, mais dans la préparation active d'un scénario de guerre généralisée.
Réfléchissons aux paroles du pape dans son discours de Metz (2), où il a déclaré : « Il faut toutefois se garder de l’illusion du réarmement ». Il a ajouté « Aujourd’hui, il faut se demander si nous déployons réellement des « efforts créatifs » pour favoriser la paix mondiale, ou si nous cherchons simplement à « endiguer l’hémorragie de la guerre » et à mieux nous préparer à celles que nous supposons devoir encore venir ».
Conclusion :
Cette analyse du budget militaire 2027, éclairé par le contexte de la LPM 2024-2030, se veut réaliste et non utopiste, mais porte une volonté claire de construire une vraie politique de paix pour notre pays.
Il faut redire que l'augmentation du budget n'est pas en elle-même une politique de paix. Elle peut améliorer la capacité de défense (et encore...), mais elle ne garantit ni la stabilité, ni la désescalade, ni la résolution des conflits. Elle peut même alimenter des dynamiques de méfiance si elle n'est pas accompagnée de garanties, de dialogue et d'objectifs politiques clairs.
Il faut faire la différence entre une politique de réarmement accompagnée de déclarations en faveur de la paix et une politique de défense véritablement orientée vers la paix.
Cette dernière position ne renonce pas à protéger le pays. Elle cherche à faire en sorte que les moyens militaires demeurent proportionnés à des risques identifiés, que la diplomatie puisse contribuer à réduire ces risques et que la sécurité collective constitue un objectif mesurable de la programmation nationale.
Les parlementaires doivent poser en permanence une question simple : quels engagements diplomatiques, quelles étapes de désescalade et quels objectifs de réduction des risques accompagnent les milliards supplémentaires consacrés aux armées ?
Le budget militaire 2027 tout comme la LPM 2024-2030 n’apportent pas de réponse concrète à cette question. La spirale de l’augmentation des crédits militaires doit donc être stoppée. Le gel des crédits militaires, le réexamen sérieux de la politique de sécurité française, sont les seules options crédibles.
Cela justifie amplement les slogans entendus parmi les lycéens et lycéennes dans les rassemblement du 17 octobre : « De l’argent pour l’éducation, pas pour la guerre » !
Daniel Durand - 17 octobre 2026
NOTES
https://culturedepaix.blogspot.com/2026/10/securite-pour-les-etats-et-pour-les.html
(2) Dans son discours de Metz (3), le pape a déclaré : « Aujourd’hui, il faut se demander si nous déployons réellement des « efforts créatifs » pour favoriser la paix mondiale, ou si nous cherchons simplement à « endiguer l’hémorragie de la guerre » et à mieux nous préparer à celles que nous supposons devoir encore venir ».
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