La Fondation Gabriel Péri et et le PCF ont organisé une soirée d'échange - table-ronde sur le thème "Le défi Trump: faire face", ce lundi 16 février à l'Espace Niemeyer, à Paris.
Je suis intervenu dans la deuxième séquence, intitulée, "La riposte" aux côtés de Frédéric Boccara, économiste, membre du CESE, Vincent Boulet, responsable international du PCF et Natacha Polony, journaliste et essayiste, directrice de la revue l’Audace !
Voici le texte de mon intervention :
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Mesdames, messieurs,
Le temps d’intervention étant drastiquement limité, je me limiterai à un seul angle de vue, celui du droit international, au risque de paraître schématique.
Premièrement, face aux initiatives tous azimuts d’un Donald Trump, il faut éviter plusieurs écueils. Le premier est celui d’essayer de le suivre sur tous les terrains qu’il choisit, c’est la voie de l’inefficacité et du suivisme. Le second écueil serait d’adopter une attitude passive en attendant que l’orage passe, ce serait lui laisser le champ libre pour faire des dégâts profonds dans le système international. Enfin, le troisième écueil serait d’abdiquer et de dire que le droit international et l’ONU sont devenus caducs, et donc qu’il conviendrait d’imiter Donald Trump et qu’il faudrait se convertir à la force comme moyen de la politique.
Nous sommes d’accord ici, il me semble, pour dire que face à Trump, il est nécessaire d’agir, plus que de ré-agir, et, pour moi, la seule voie réaliste est celle de réaffirmer fermement la nécessité de règles et de normes dans la vie commune internationale.
Cela signifie la primauté donnée au droit international, la nécessité d’un cadre commun pour exercer pleinement ce droit. Cela induit clairement la défense du multilatéralisme international (un point, c’est tout et pas du « multilatéralisme efficace » comme l’appelle E. Macron), la consolidation de notre « maison commune »1, que sont les Nations unies et de leur Charte qui est le socle du droit international moderne.
Ce sont ces idées qui doivent devenir progressivement la base d’un large rassemblement de gouvernements, bien sûr au niveau de l’Union européenne, mais plus largement au niveau de l’Assemblée générale de l’ONU, en s’appuyant sur les nombreux pays du « Global South » d’aujourd’hui, qui refuse l’impérialisme états-unien, en s’appuyant sur les puissances émergentes que l’on retrouvent au niveau des Brics+. Il faut travailler à une coalition nouvelle, tri-partite si je puis dire, qui comprenne en plus toutes les institutions internationales, notamment onusiennes, réellement attachées au multilatéralisme, qui entraîne et soit stimulée par tous les réseaux d’expression des opinions publiques, ONG, coalitions internationales de syndicats, d’élus locaux. Je n’invente rien : c’est ce type de rassemblement qui a permis les succès de ces trois dernières décennies : traité sur les mines antipersonnel d’Ottawa en 1997, la création du Statut de Rome et de la Cour pénale internationale en 2002, le traité sur le commerce des armes en 2014, le traité d’interdiction des armes nucléaires, le TIAN, en 2021.
C’est un objectif ambitieux et de longue haleine. Il suppose une condition de base.
Comprendre que le droit international, aujourd'hui, dans son évolution, est devenu un formidable outil utilisable et efficace pour commencer à construire vraiment un monde plus juste, plus pacifié, plus durable.
Je dirai que l’enjeu est de faire passer le droit international d’un statut « incantatoire » à un statut « opérationnel ». Il ne faut plus se contenter de proclamer à chaque discours : « il faut respecter le droit international », « arrêtons de bafouer le droit international » et concrètement d’en rester là. Dans une entreprise, les salariés ne proclament pas chaque matin, il faut « respecter le droit du travail » ! Ils agissent concrètement : « le droit du travail interdit de faire travailler dans telles conditions d’insécurité » : ils débrayent, ils vont en délégation chez le patron, à l’Inspection du travail, aux Prudhommes. C’est ainsi que le droit du travail a considérablement progressé en France, même s’il est perpétuellement remis en question.
C’est la même évolution qu’il faut prendre en compte pour le droit international, notamment depuis 2024. Cette année-là, la CIJ (Cour internationale de justice) et la CPI (Cour pénale internationale) ont pris des positions et décisions qui touchent directement les problèmes politiques les plus brûlants dans l’actualité. La CIJ a pris, par exemple, un arrêt, donc une décision contraignante le 26 janvier 2024 (sur un dossier déposé par un pays émergent, l’Afrique du Sud), demandant à Israël d’empêcher d’éventuels actes de « génocide » et de « prendre des mesures immédiates » pour permettre la fourniture « de l’aide humanitaire à la population civile de Gaza ». Quelles initiatives concrètes pour développer la pression a-t-on prises ? Quelles délégations auprès de Macron, quelles délégations à Bruxelles, quelles délégations auprès des ambassades d’Israël et des USA à Paris, à Genève ? Sans cela, comment faire prendre conscience, de manière pédagogique, à l’opinion publique que le droit international, c’est notre bien commun, c’est notre règlement de copropriété sur la planète Terre ?
Je n’ai pas le temps de développer mais il y a eu des décisions de la même importance, avec l’avis de la CIJ consultatif en juillet 2024 (demandé, c’est à noter par l’Assemblée générale des Nations unies) qui a tranché enfin, de manière définitive, la question de l’illégalité de l’occupation israélienne de la Cisjordanie. Il y a eu le même changement de perspective historique, avec le lancement de mandats d’arrêt de la CPI, envers Nettahyaou ou Poutine, deux des hommes les plus intouchables théoriquement de ce monde. C’est la démonstration que aucun problème, ni aucune personnalité n’est en dehors potentiellement du droit international.
Quel est l’enjeu de la décennie ? C’est celui d’agir en s’appuyant sur le droit international aujourd’hui, sur ce que représente pour l’humanité l’existence d’une maison commune regroupant tous les peuples de la terre. C’est ainsi de montrer qu’il existe une autre perspective globale que le monde de fractures, de dominations qu’incarne Donald Trump.
Nous avons une responsabilité spécifique comme citoyens français. C’est celle d’obliger Emmanuel Macron à sortir du terrain du simple discours. Par exemple à propos de la Palestine et des nouvelles prétentions d'Israël de contrôler et créer une annexion de fait de la Cisjordanie, que fait-on concrètement avec des mots d’ordre simples et populaires pour exiger des actes concrets de la France, pour qu’elle fasse respecter l’avis de la CIJ de juillet 2024, les résolutions du Conseil de sécurité sur l’illégalité de l’occupation israélienne ? Cette action pourrait être des sanctions économiques de la France comme le blocage des importations alimentaires d’Israël, la dénonciation de l’accord d’association entre l'Union européenne et Israël. Cela peut se traduire par le rappel de l'ambassadeur de France, décréter un embargo sur toutes les ventes d'armement en direction d'Israël. L’occupation israélienne est illégale, ce ne sont pas des militants fanatisés qui le disent ! C’est la Cour international de justice ! C’est le droit international !
Je n’ai pas traité de questions importantes, comme la sécurité collective en Europe, la souveraineté économique. Je me suis consacré sur ce qui devrait être au centre de notre réflexion pour la décennie à venir, la défense du multilatéralisme, des Nations unies et de leur Charte, la promotion du droit international.
Utilisons celui-ci enfin comme un outil ! C’est quand on se sert d’un outil qu’on comprend la nécessité de l’améliorer ! C’est ce qu’a fait l’homme depuis la pierre taillée dans la préhistoire jusqu’aux commandes numériques d’aujourd’hui ! Il faut augmenter le nombre de ceux qui veulent utiliser « l'outil droit international ». C’est ainsi que nous donnerons du sens à ce magnifique « Nous, les peuples ! – We, the people !» qui ouvre le préambule de la Charte des Nations Unies !
Daniel Durand – 16 février 2026
Chercheur en relations internationales.
Dernier ouvrage : « ONU, relations internationales : notre maison commune, notre avenir.. » (BoD éditions)
